II. — Les fabliaux
Définition. — Fabliau est la forme picarde du mot français fableau (cf. biaii et beau). Ce n'est pas au hasard que cette forme dialectale a été préférée jusqu'ici à la forme française : « c'est parce que, dit M. J. Dédier, la Picardie est la province qui paraît avoir le plus richement développé ce genre, et il est juste, en un sens, que la forme du mot conserve pour nous la marque de ce fait littéraire » (2).
Le fabliau est essentiellement un conte en vers, destiné à exciter le rire. Mais cette définition doit être assez large-
(1) Cf. ^e Reineke Fuchs, et l'adaptation de Gœthe.
(2) J, BÉDiER, les Fabliaux, Paris, 2* éd., 1895, p. 2G.
LA LITTÉRATURE BOURGEOISE ET SATIRIQUE
ment entendue; car, parmi les fabliaux, s'il en est de plaisants jusqu'au cynisme, on en trouve qui, par la sentinientalité'ou la gravité du sujet, se rangeraient plutôt dans la littérature chevaleresque ou édifiante. Il nous est parvenu environ 150 fabliaux, rassemblés aux treizième et quatorzième siècles.
Esprit des fabliaux. — L'esprit qui anime les fabliaux n'est pas à proprement parler satirique; c'est plutôt une raillerie joyeuse, parfois excessive et trop gauloise au plus mauvais sens du mot, parfois aimable et d'une large moralité. Souvent aussi, le fabliau n'est autre chose qu'une ingénieuse intrigue, sans autre prétention que de piquer et de satisfaire la curiosité.
Mais le véritable intérêt des fabbaux est moins dans la moralité (positive ou négative) et dans l'habileté de l'intrigue, que dans l'observation directe et malicieuse des mœurs du temps (4). Nous y voyons paraître, avec leur costume, leur parler et leurs gestes, les principaux types de la société aristocratique, cléricale, bourgeoise et populaire.Le chevalier brutal ou courtois, le prêtre de campagne, le moine, le magistrat, le marchand, le petit propriétaire, le valet, et jusqu'au mendiant, chacun y joue son rôle au naturel. Les femmes nobles ou bourgeoises y sont nombreuses et peu sympathiques; on leur attribue autant de malice que de légèreté. Nous reconnaissons, dans ce parti pris, un des côtés les plus fâcheux de la gauloiserie. ^
Par leur habile construction et par leur réalisme vivant, les fabliaux sont comparables aux farces du théâtre comique- Gomme ils se sont développés surtout aux treizième et quatorzième siècles, et que la farce est surtout du quinzième, on a voulu établir une sorte de filiation entre les deux genres : la farce ne serait qu'un fabliau dramatisé. Cependant on ne retrouve dans le théâtre comique du quinzième siècle aucun sujet traité par les fabliaux conservés. Mais la théorie reste juste en ceci, qu'à la période de littéra-
(1) En tenant compte, nous Pavons dit plus haut, de certains traits de mœurs, d^origine orientale, ou caractérisant les abus disparus au treizième siècle, et qui ont été maladroitement amalgamés avec des traits plus récents.
LA LlTTjiRATURE XTlANÇAlfeE
tiire narrative succède celle de la littérature dramatique. On se contente pendant longtemps d'entendre le jongleur réciter une petite historiette ; ce jongleur est une sorte d'histrion; il mime les gestes des personnages, il imile leur voix, bref il joue à lui tout seul plusieurs rôles. Puis on devient plus exigeant et plus paresseux; il faut qu'on voie le décor, il faut que les rôles soient séparés, il faut que le costume et le visage les caractérisent.
Origine des fabliaux. — On a voulu établir que nos fabliaux étaient d'origine orientale. Dans l'Inde, le bouddhisme usait volontiers de contes et de paraboles. Par Byzance, puis à la faveur du mouvement créé par- les croisades, ces contes se sont répandus sur l'Europe; on en lit beaucoup dans les sermons. Mais un grand nombre de nos fabliaux appartiennent simplement, par leurs sources, à cette vaste tradition orale qu'on appelle le f'olk-lore (1). Les auteurs des fabliaux déclarent souvent qu'ils ont entendu raconter leur histoire en tel pays, en tel village. Les mêmes contes se retrouvent, avec quelques variantes locales, dans toutes les régions. Il y a là comme un vieux trésor commun de l'humanité, auquel ont puisé tous les auteurs, et qui est devenu, depuis quelques années, l'objet de recherches passionnées (2).
Principaux fabliaux. — H y a, nous l'avons dit, diverses sortes de fabliaux. Nous allons en analyser quelques-uns, depuis ceux qui reposent sur un jeu de mots, une naïve méprise, jusqu'aux plus sérieux.
Le curé qui mangea des mûres. — Un curé revient d'une tournée; il est à cheval. Passant près d'un buisson chargé de mûres, il s'arrête, et comme il ne peut atteindre les mûres, il se place debout, en équilibre, sur la selle de son cheval. « Je serais bien attrapé, dit-il, si quelque mauvais plaisant criait :
(1) Folk-lore signifie littérature populaire. Le premier ouvrage célèbre en ce genre est le recueil de Contes des frères Grimm, (Gœttingue, 1812). Cf. Hist. delà litt. allemande^ par M. Bossert. Hachette, 1904, p. 832.
(2) Sur cette question de l'origine des fabliaux, cf. G. Pahis, la Poésie au moyen âge, 2« série, Hachette 1903, p. 75 ; — et J. BÉDiER, les Fabliaux, 2* édit., 1895.