MIRACLES ET MYSTÈRES
> Sommaire : Le théâtre religieux du moyen' âge doit être, plus que tout autre genre, replacé dans son milieu. — On ne peut le comparer au théâtre grec que parce qu'il est, comme lui, sortj du culte.
i\ — Du xi« au XI v« siècle : Drames liturgiques et miracles, — Les cérémonies de l'Église sont développées, et donnent naissance aux drames liturgiques, dont les principaux sont les Vierges folles, les Prophètes du Christ, et surtout le Drame dWdam (xiic siècle), qui ne se joue plus dans le chœur de Téglise, mais sous le porche. — Au treizième siècle, le Jeu de saint Nicolas de Jean Bodel, est remarquable par le mélange des scènes épiques, religieuses et familières. — Aux treizième et quatorzième siècles, on représente des Miracles, tirés de la vie des Saints, et surtout des légendes relatives à la Sainte Vierge. On signale le Miracle de Théophile, de Rutebeuf- (xiii« siècle), et les Miracles de Notre^ Dame (xiv« siècle) ; ces pièces, dont Tintrigue est souventingénieuse, contiennent des renseignements curieux sur les mœurs du temps! Il aurait pu en sortir un drame national.
20. — xv« siècle : Les Mystères. — Pas d'acteurs de profession ; les Mystères sont joués par des Confréries d'amateurs, dont la principale est celle des Confrères de la Passion, à Paris. — Le théâtre représente plusieurs lieux juxtaposés. — On divise les Mystères en trois cycles ; r V Ancien Testainent; 2° le Nouveau Testament, où se trouve le plus célèbre mystère, celui de la Passion, dont nous avons plusieurs rédactions; les meilleures sont celles d'Arnould Gréban (1452) et de Jean Michel (i486) ; 3° le Cycle des Saints. — On y ajoute quelques mystères profanes, entre autres Je Siège d'Orléans (1439).
Les Mystères furent'interdits en 1648, par arrêté du Parlement; ce mélange naïf du sacré et du profane commençait à scandaliser les spectateurs et le clergé.
Caractères généraux. — Pour bien comprendre le théâtre religieux du moyen âge, on doit, plus que pour tout autre genre, tenir compte du moment, du milieu et du but. Il faut se rappeler que ces représentations sont un complément des cérémonies de l'Église, — qu'elles sont, en principe, destinées à Tédification des spectateurs, — et que ces spectateurs y apportent des dispositions d'esprit qui ne peuvent se comparer que de très loin avec celles de notre public contemporain.
N'oublions pas, d'un autre côté, que ce théâtre religieux est à peine un théâtre. Décors, mise en scène, costumes, acteurs, rien n'y ressemble à ce que nous voyons aujourd'hui. Ce sont des spectacles extraordinaires, donnés en plein jour, sur une scène dépourvue de tout ce qui peut créer l'illusion, joués par des clercs, des bourgeois, des ouvriers, qui, leur réplique achevée, vont s'asseoir sur des bancs, face au public, en attendant que leur tour revienne. Seuls, le Christ et la Vierge portent des costumes conventionnels; seuls, les diables sont déguisés et grimés ; les autres sont vêtus comme les citadins qui les regardent, ou comme les archers du guet.
11 est si vrai que ce théâtre dépend essentiellement d'un étal d'âme, d'un concours momentané de circonstances, qu'à peine arrivé à son plein développement, il disparaît. En 1548, un arrêt du Parlement interdit les représentations de Mystères. Et cet acte d'autorité était si légitime, si bien fondé sur les nécessités présentes, que jamais ni l'Église ni les écrivains dramatiques n'en ont appelé devant l'opinion publique.
La tragédie grecque et les Mystères. — Une comparaison entre les origines de la tragédie grecque et celle de notre drame religieux n'est qu'à demi exacte.
En Grèce, c'est de l'évolution 4'un genre lyrique, le dithyrambe chanté aux fêtes de Bacchus, que sort la tragédie. En France, de certaines cérémonies du culte catholique, sort le mystère.
En Grèce, la tragédie n'est contenue dans le dithyrambe, qu'en tant que celui-ci est exalté, passionné; la légende de Bacchus ae reste pas longtemps son thème
V LA LITTERATURE FRANÇALSE
essentiel; dès que le genre nouveau est en possession de sa forme, il admet tous les dieux et tous les héros. Le mijslève, même le jour où il est représenté sur la place publique, est essentiellement constitué par la Nativité, la Passion, la Résurrection ; le miracle, plus libre, est cependant toujours consacré à la Vierge ou aux saints. Bref, Télément profane, historique ou inventé, ne se substitue pas à Télément religieux, le cadre une fois formé. On cite bien un Mystère d'Orléans et un Mystère de saint Louis \ mais ce sont des exceptions, des expériences de lettrés.
I. — Du onzième au quatorzième siècle. Drames liturg^iques et Miracles.
Le drame liturgique. — « On peut placer la naissance du drame liturgique un peu après Tan mil. En ce temps, l'amour du peuple pour ses églises rajeunies et embellies allait croissant; il ne trouvait jamais ni les fêtes assez nombreuses, ni les offices assez longs. Ne connaissant guère d'autres plaisirs publics, il ne pouvait se rassasier de ceux que l'Église lui fournissait. Cette avidité des fidèles, servie par la complaisance du clergé, naturellement favorable à Texcès même de ce goût pieux, ne put être satisfaite que par le développement qui fut donné à la liturgie. Des interpolations nombreuses et de plus en plus considérables servirent à prolonger les offices, et bientôt à les varier par l'introduction du drame (1)... »
Ces interpolations sont d'abord des tropes^ c'est-à-dire de courtes questions, en latin, suivies de courtes réponses, également en latin : le texte est toujours en prose, et simplement liturgique.
Puis on intercale dans la prose sacrée de courtes pièces de vers latins, soit des cantiques chantés par un chœur, soit des morceaux récités par un personnage déterminé. — Enfin, on a des drames véritables mi-français (ou provençaux) mi-latins — sans que l'usage des deux langues et le passage de Tune à l'autre semble soumis à une règle quelconque.
(1) Petit de Julleville, lés Mystères, I, 21.
LK TilliMUL: liKLlGllOJX AU MOYEN AGE
Principaux drames liturgiques. ^ C'est
riiui^ipa j véritable mise en scène de 1 hvant^iic,
tTxrJcL7. Y^^^^^^^ et 1 enfant, un ange annonçant la Nati- ^rtf lux nasteurs, un choeur d'enfants aux voûtes de 1 église Sanfanlle G/orL;ctles bergers s'avançanl et adorant (x.- s.e-
''^l e iour de Noël, on représentait aussi le drame de rÉpoux, ou lel'vUrgessage. el les Vierges fcles. Là on trouve le provençal ifs yieiy y L'Évangile (Saint Mathieu, XXIV, i-là) y ^st'Êoupé e^scènesIrès'bien agencées. Au dénouement les virges foHes étaient saisies par les démons et précipitées en
^^'i Kop/Slïd« Christ se présentent à nous sous plusieurs formes ïplus ancienne est une sorte de commentaire d un lermon apocryphe de saint Augustin évoquant sucessivement toi^ceux qu ont annoncé la naissance et la mission du (^hrist : s^fe Jérém"ê, Daniel, Moïse, David, Habacuc S.meon Zacha-
r.ï'rin s « r.„""e partait . * , là »„blc «re „*. ,a
ZI 1 lYine (voyez le chapitre sur la Comédie). ^ ofpoTsède d'Ltres drames liturgiques sur le Massacre des On P^^^f^7^^^.^. . Femmes au tombeau, la Conversion de saint . SS^^SSo: rr^L.. etc 11 faut y rattacher quatre miracles de saint Nicolas, en vers latins (i).
T P drame d'Adam (xii« siècle). - Voici la première œuvic
tion entre le drame liturgique du onzième siècle, et its proprement dits. Le texte est en vers français. Secte anglo-normand ; les rubriques (ou explications d aiecie aug nrobablement des clercs sont en
\:^ l^^r^^r:I^^^es, le drame se jouait devant Krte de Î4glise. Le manuscrit contient des explications trè*^ iétaillées sur le décor, les costumes, les entrées et les sorties te jeu des acteurs. C'est une pièce qu d est possible de reconstituer telle qu'elle se jouait au douzième siècle.
(r On en trouve des analyses dans Petit de Julleville, les
""ff re manu^îiïde ce drame a été retrouvé à Tours, publié en IsS pm-TLuzARCiiE et en 1877 par M. Palustre. -
Comme pour les mystères du quinzième siècle, la scène représente divers lieux : le paradis, la terre, l'enfer. — La première partie se passe dans le paradis. Là sont des feuillages et des fruits. Dieu, vêtu d'une dalmatique, fait comparaître devant lui Adam, en tunique rouge, et Ève, en robe blanche, et leur donne des ordres sévères. Les démons s'échappent de l'enfer, gambadent sur le théâtre et jusque dans les rangs des spectateurs, s'approchent du paradis, et Satan y pénètre. En une scène vraiment très habile, et qui révèle chez cet auteur anonyme du douzième siècle un précurseur de nos meilleurs écrivains dramatiques, Satan, qui a échoué auprès d'Adam, flatte et séduit Ève. Il excite chez elle tour à tour la coquetterie, la gourmandise, l'orgueil, le désir de savoir, la jalousie. Puis il disparaît. Adam survient, qui gronde sa femme d'avoir écouté le tentateur. Mais celle-ci, s'approchant de l'arbre, y voit un serpent « construit avec art et qui s'enroule autour du tronc » ; elle écoute les difîcours du serpent qui lui parle à l'oreille ; elle cueille une pomme, y goûte et y fait goûter Adam. Aussitôt, tous deux reconnaissent leur faute et se lamentent. Dieu apparaît et les chasse du paradis, tout en leur promettant la rédemption.
La scène se passe ensuite sur la terre, au centre du théâtre. Adam et Ève, bêche et râteau en mains, travaillent le sol ; et Satan y jette des épines et de l'ivraie. Enfin ils meurent et sont emportés par les diables, qui, de nouveau, gambadent à travers les rangs des spectateurs. — Caïn et Abel apparaissent, vêtus l'un de rouge, l'autre de blanc. Après un dialogue, Caïn tue son frère ; puis tous deux sont conduits en enfer, mais Abel plus doucement, car il doit en sortir après la rédemption. — Un troisième acte nous montre le défilé des prophètes qui ont annoncé la naissance du Sauveur, comme dans le drame liturgique indiqué plus haut. Enfin, un sermon en vers clôt la représentation (1).
Au douzième siècle, appartient aussi une Rédemption^ dont nous ne possédons que des fragments, entre autres un prologue en vers où sont indiqués les principaux //eux figurés sur la scène, et qui sont au nombre de treize.
Ainsi, dès cette époque, semble avoir été constitué de toutes pièces le théâtre tel qu'il existe à la fin du quator-
(1) On trouvera une analyse détaillée dans Petit de Julle- VILLE, Mystères, I, 81 ; toutes les Chreslomaîhies citent la scène de la tentation d'Ève; lire, dans la Chresîomathie de M. L. Sudre. le dialogue de Caïn et Abel, p. 59,
lOS
zième Siècle et dans la première moiUé du quinzième siècle Entre les clercs du douzième siècle qui jouent le drame d'Adam et les Confrères de la Passion aucune modification essentielle n'a été apportée m au fond m a la forme du genre.
Le Jeu de saint Nicolas, par Jean Bodel, d'Arras. — Au treizième siècle appartient cette pièce intéressante, seul modèle d'une littérature dramatique qui dut être féconde, car il n'est pas possible qu'un ouvrage comme celui-là ait été unique en son genre. ru
Jean Bodel, auteur de la Chanson des Saisncs icpicsenter son Jeu de saint Nicolas à Arras, probablement au début du treizième siècle, car on date de 1202 le Congé qu'il adressa à ses concitoyens quand, atteint de la lèpre, il fut obligé de se retirer du monde ; il serait mort vers 1205. C'est donc par erreur qu'on a voulu voir dans sa pièce des allusions à la bataille de Mansourah et a Robeit d'Artois (1250).
Le théâtre représente à la fois : le palais d'un roi musulman (calais divisé lui-même, semble-t-il, en plusieurs parties, puis- £u y faut une salie où le roi reçoit ses ému's, un trésor, une prison), - une plaine où se livrera la bataille, - et une taverne Par un prologue, nous apprenons que la pièce se joue pour la fête de saint Nicolas. Puis un courrier annonce au roi que son domaine est envahi par les chrétiens ; le roi ^onsulte^l idole de Tervaeant, et envoie son courrier convoquer les em is et leurs troupes. Ce courrier s'arrête, en chemin, dans le cabaret où iî boa et joue ; il arrive enfin chez les émirs qui repondent à l'appel de leur souverain. ,
Cependant, les chrétiens, qui se sont masses dans Ja pto«e, s'exhortent mutuellement à bien combattre pour la defen.e de leur foi. Après une invocation collective, un seu chret en, puis un jeune chevalier, prononcent des paroles d'une simplicité vraiment héroïque, qui font songer aux meilleurs passages de Roland. Et l'on chercherait vainement dans toute la poésie du moven âge un emploi plus juste du merveilleux chrétien que Sa"i«on de l'ange invitant d'abord les chevaliers a frapper hardiment, puis leur annonçant qu'i s mourront tous, et iiont tous en paradis. On se bat. La prédiction c^^omplit Et audc^sus des chrétiens morts étendus dans la plaine, apparaît de nouveau l'ange, qui les plaint et qui les cohsole.
A ces scènes sublimes, en succèdent d'autres plus vives et |)his familières. Un vieillard chrétien a survécu ; les païens 1 ont trouvé en prières devant une statue de saint Nicolas. Ils le conduisent au roi, qui, raillant sa dévotion, veut mettre saint Nicolas à l'épreuve ; il fait proclamer par un héraut que le trésor ro3^al restera ouvert à tous, gardé seulement par la statue du saint ; le vieillard est mis en prison, et l'ange vient lui promettre la conversion de ses persécuteurs.
Nous sommes de nouveau transportés au cabaret, où des voleurs, Cliquet, Pincedés, Rasoir, qui jouent et se querellent en argot, font un contraste des plus pittoresques avec la noble poésie des scènes précédentes. Ils se rendent au palais, volent le trésor et le rapportent dans la taverne, où ils boivent tant que l'ivresse les endort. — Le roi, furieux de la disparition du trésor, livre le vieillard au bourreau. Mais, au même instant, saint Nicolas apparaît dans la taverne aux voleurs endormis et leur ordonne de rapporter l'argent volé. Le vieillard est sauvé ; le roi se convertit avec tous ses sujets (1).
Les miracles (fin du xiip et xiv® siècle). — On appelait d'abord miracles de petites narrations latines, puis françaises, où l'on raconte l'intervention de la Vierge ou des saints dans les affaires humaines. Le plus célèbre recueil de miracles est celui de Gautier de Coinci, mort en 1236, et qui comprend 30 000 vers ; mais on en connaît plusieurs autres. De très bonne heure, les auteurs dramatiques, clercs ou laïques, tirèrent des sujets de cette mine inépuisable. Les fêles des saints, patrons de confréries, de villes, d'églises, les réunions des puis Nosîre Dame, les anniversaires, etc., furent autant d'occasions d'édifier et d'amuser le peuple, en dramalisanl des récits déjà connus de tous (les sermons sont alors très abondants en exemp/es), et qui se prêtaient merveilleusement à la peinture pittoresque de tous les milieux et de toutes les classes sociales. Dans cette peinture de mœurs, en effet, réside l'intérêt tout particulier des miracles. Peu propres à édifier aujourd'hui les croyants d'une piété plus éclairée, ils constituent, avant les farces, un précieux document historique.
(1) Lire, dans la Chreslonmi/ile de G, Paris et dans colle do L, SuDBE, la ecène des chrétiens avant le combat.
LK TIIÉÂTUE RELlGUiUX AU MOYEN AGE
Le Miracle de Théophile. - Le Miracle '''^'^'''f^'f ^l/'jl^/^^^ti
&hSme esTd'un arl rudimcntaire. C'csl 1 histoire d un dcrc,
ïiolZe, qui, dépouUle de ses ..e„s paj. u„^
et va trouver un magicien, Salatin celui c ^^"^l
Théophile conclut un pacte avec 1 enfer: 'V, ' aorte Théo-
rentrer en possession de ses richesses. Sept ans aP'.^s, i ne
phdè se lepent et invoque la Vierge, qui arrache a Satan le
cenëïïant rentievue de Satan et de Théophile a quelque valem Tar ies h siSons de l'homme et les réductions du démon la scène du repentir offre également un certam mleict moi al i^).
Les Miracles de Notre-Dame. - Du ^^-^^J^^^^^^t'^ ovrmQ p^n^p^vô unc collect 011 de quarante Mu actes ae i\ol,c lZ!pT personnages, ce. miracles ont été cerlainemen jou s îans des puis, sortes de sociétés «-démiques placee^^^^^^^^^ protection de la Vierge, et qui instituaien concoms a poésie lyrique et des représentations draniatiques. On sait qu a V avait des p«;s à Amiens, Arras, Rouen, etc. (3). t^f/ q"^'^'^! llacles sont écrits en dialecte de Hle-de-France ; c e^t de™ ment la collection, le répertoire d'un même pu;. Les aute" ^^^^ leurs sujets des sources les plus diverses, les muacies G d Coh!c. ceux de Jean Le Marchant, les c^^ansons de ^o«te les légendes de saints, les romans d'aventure, Ihibtoue Se Maistouîours le dénou^mentestproduit par l'intervention de^'la Vierge, qui apparaît portée parles anges,et remonte auc.el
Les principaux Miracles de Notre-Dame, qu'il nous semble inutile d'analyser ici, et dont les titres peuvent suffire, sont She, Pml du roi Pépin (tiré de la chanson de geste dAde-
Sî ï;^1ÎTa\^/r.o^;iL de M. L. Suna., la prière de
(J^sSon PeÎ^ de Julleville (Mysîères, I, 116), le mot p«/ ou p4 signifle non seulement montagne (cf. Puy-de-Dôme mais aussi éminence de toute nature ; on aurait désigne par la 1 estrade sur laquelle les concurrents débitaient leurs vers.- Selon G pIris ce mot viendrait de la ville du Puy-en-Velay, ou les concours de ce genre avaieatprisleur origine {Litt. au mo,jen âge,
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LA LITTÉRATURE FRANÇAlSfi
net le roi) ; Roberl le Diable (tii-c également d'un poème épique) ; la Conversion de Clouis (qui vient peut-être de quelque épopée mérovingienne aujourd'hui perdue); voilà pour des sujets historiques. D'autres sont romanesques, pris parfois dans la légende des saints, mais souvent semblables à des faits divers criminels, à des causes célèbres ; presque toutes ces anecdotes, nous Tavons dit, figurent dans les recueils de miracles sous forme de récits. Exemples : Comment la femme du roi de Porlugal tua le sénéchal du roi et sa propre cousine, dont elle fut condamnée à être brûlée, et Noire-Dame Ven garantit ; Comment un enfant ressuscita entre les bras de sa mère que Von voulait brûler parce qu'elle V avait noyé ; etc.
Aux Miracles nous pouvons encore rattacher, à cette époque, THistoire de Grisélidis, que Boccace, en ce même quatorzième siècle, racontait dans son Décaméron. La pièce française est bien construite et paraît avoir la même source que le conte de Boccace.
Dénouement à part (car l'intervention de la Vierge y est souvent mal amenée, au point de paraître postiche et destinée à sauver la hardiesse du sujet), ces miracles sont assez remarquables par l'agencement de l'ac/Zo/z. L'intrigue, complexe dès le début, s'engage vivement ; et, grâce à son décor muUiple, est menée avec une promptitude captivante. Peu de scènes oiseuses, des dialogues rapides des faits principaux bien choisis, les faits secondaires déblayés à la française, une curieuse observation des mœurs bourgeoises et populaires mêlées sans trop de disparates à celles des rois et du clergé : telles sont les qualités qui ïoni de ces miracles le genre précurseur des tragi-comédies du dix-septième et des mélodrames du dix-neuvième siècle. «Entre les mains de poètes quelque peju habiles, dit Gaston Paris, le miracle aurait pu devenir le vrai drame moderne, en éliminant peu à peu l'intervention surnaturelle qui le terminait. 11 n'en fut rien, grâce à l'absence de talent et surtout d'initiative personnelle chez les auteurs des miracles, et le théâtre des temps modernes trouva ses origines dans l'imitation de l'antique (1). »
(1) G. Parïs, IJtl. au moyen âge, g 168.
LE TIlÉATtiE RELIGIEUX AU MOYEN AGE 107
Il — Le quinzième siècle : Les mystères.
Définition du genre. - Le mot mystère ne désigne pas, en dépit de son ortliograplie, une pièce relative au^ mf" tères de la religion. Ce ^lot devrait s'écrire mrs^/e^^^^ dérive du latin ministerium pris dans le sens de fonciion exercice, et de là représentation (cf. drame venu d un mot grec qui signifie action, et le mot espagnol auto, acte,
représentation) (t). . ,, . j
Les premiers Mystères semblent avoir ete des pantomimes, ou plutôt des tableaux vivants organisés a certaines fêtes, aux entrées de rois, aux réceptions d ambassadeurs (2). Mais, dès les premières années du quinzième siècle, le terme s'applique plus spécialement sinon exclusivement, aux pièces tirées de l'Ancien et du Nouveau Testament, de la légende des saints et, par exception, de l'IiistoirG»
Le Mystère, moins encore par son sujet que par sa constitution et par ses procédés, ne pouvait en aucune taçon donner naissance aux pièces sérieuses tragédie ou drame) telles que nous les concevons fujourd hui^ D aboid, il est d'une longueur invraisemblable ; il a 30.000 40.000, 60 OUO vers ; il se joue en plusieurs journées, le plus souvent dans l'après-midi du dimanche, et une semaine s'écoule entre deux parties. Les Tîersonnages sont au nombre de 100, 200, SCO, sans compter d innombiables figurants: il semble, en certains cas, qu'une moitié de la ville se soit chargée d'amuser 1 autre. - U n Y a d'unité que celle du sujet, dont le développement est imposé par la tradition ; les scènes se succèdent et se juxtaposent. Sans doute, il serait faux de dire que la Passion n'a rien de dramatique ; c'est peut-être le plus beau et le plus fortement noué de tous les drames : mais elle est beaucoup moins dramatique dans les Mystères que
(1) Voh- les textes cité-s par Petit de Julleville, Mystères, T D 188. - Cependant cette étymologie est encore discutée. Nous conservons donc l'orthographe Mystères comme tradi-j
tionnelle.
(2) IcL, î, p. %. .
dans FÉvangile, En général, les auteurs des Mystères paraiï^sent avoir possédé beaucoup moins le sens du théâtre que les auteurs des Miracles. — A cette diffusion, à cette dispersion, à cette absence de composition, les Mystères joignent des tZ/sparafes singuliers, non seulement pour le goût classique, mais pour tout lecteur ou spectateur qui n*est pas du pur moyen âge. L'action, si sublime en soi, est sans cesse coupée ou traversée par des épisodes grotesques, non pas, comme chez un Shakespeare ou chez un Calderon, pour faire ressortir par le contraste la grandeur ou Thorreur des scènes tragiques, mais simplement pour amuser la foule ; il y a là, pour une foi éclairée, profanation et sacrilège. C'est d'ailleurs ce bizarre amalgame qui alarma, au milieu du seizième siècle, des consciences averties par la nécessité de ne pas justifier les critiques des protestants ; et de là, en 1548, la brusque et décisive interdiction des Mystères.
Enfin, la plupart des Mystères sont écrits avec une déplorable facilité ; la versification en est aisée, parfois savante; mais le dialogue y tourne au bavardage diffus et le style ne caractérise que rarement les personnages.
Cependant, n'oublions pas que jamais pièces représentées sur aucun théâtre n'eurent pareil succès. Si les sentiments religieux de la foule expliquent en partie sa curiosité et son enthousiasme, on ne saurait nier que les Mystères offraient un spectacle de nature à exciter au plus haut degré les sentiments les plus divers. Les auteurs, incapables d'unité puissante, eurent l'art de varier les scènes selon le goût de leur temps. L'allégorie majestueuse, la simplicité évangélique, le merveilleux touchant ou diabolique, les épisodes d'un réalisme pittoresque ou horrible, alternent non sans incohérence, mais de manière à réveiller sans cesse l'attention de la foule. Les Mystères sont interminables : ils ne sont pas monotones ; ils pécheraient plutôt par Texcès de variété. Enfin, tous ceux qui ont lu attentivement la Passion de Gréban et celle de Jean Michel savent qu'on y rencontre, avec des inventions dignes des grands dramaturges et dont on peut regretter seulement que les auteurs n'aient pas senti la valeur, quelques morceaux, couplets ou dialogues,
d'une venue vraiment Heureuse : nous les signalerons dans les analyses.
Les Confréries. - Le moyen âge ne connaissait pas les actems de profession. On y voyait des jongleurs q-n peuven Sîe, en ^certains cas, assimilés à des f saltimbanques ambulants, transportant ici et la un reper S 4 cïe to urs, de monologues, de facéties ; mais chaque s qu'il sïit d'une véritable représentation exigeant une m e en sc2rne et plusieurs acteurs, ce sont des con frênes m i montent et jouent la pièce. Nous avons deja parle des 2 /rse donni-ent les Miracles ; les membres de ces soî é tés à L îois religieuses et littéx-aires - ^ag-ient les rôles Mais un Miracle comprenait cinq ou six personnages, ■ en movenne le Mî/.fèrc demandait une îroupe plus considérable oTduî s'adresser à toutes les bonnes volontés et •rùîs les vanités. Le clergé, la bourgeoisie, le^ col e^^^^^ les corps de métiers, le bon peuple m^me fournissaient des acteurs ou des figurants. Ces associations, d abord fr7nsitSs s^irganisèrent à Paris et en province. Chaque liÏÏe eirsa confrérie, avec ses statuts, ses règlements, sa nersonnalité civile, ses dotations, ses revenus ^ La plus célèbre de toutes, la seule qui ait droit a une nlace dans une histoire du théâtre au moyen âge est la roSyîrk de la Passion, organisée à Paris à la fin du quafor n es ècTe^ qui reçut en 1402 des lettres patentes de Charles VI. Cette confrérie avait le monopole des Mj tères pour la capitale. D'abord établie a 1 hoP^^,^\,5^^.''^ Trinité près la porte Saint-Denis, puis en 1539 a 1 hote î Fia Jre rue c'oq-Héron, la confrérie se transporta^^^^ iSiS à l'hôtel de Bourgogne, rue fauconseil, a« mome^ même où le Parlement interdit les représentations aes mvïïèrrsacrés. Les confrères ne s'installèrent pas moins Ssïeur nouvelle salle, où ils jouèrent des pièces i^ofanes l ia fin du seizième siècle, ils louèrent leur theatie à Ses'con^é Uens de province, véritables adeurs au sens Actuel du mot, en se'éservant cert^ns W^^^^^^ redevance. Mais la Confrérie de la Passion vécut comme société civile jusqu'en 1676 ; à cette date, Louis XI^ la sSpp La et at ribia ses biens à l'Hôpital Général.
t\ LITTÉRATURE FRANÇAISE
Ces acteurs volontaires n'avaient pas moins de zèle ni moins de vanité que des comédiens de profession. Tel d'entre eux se créait, dans sa ville, une réputation qui s'étendait à la ronde ; et les confréries se prêtaient parfois un artiste déjà célèbre. Le public, comme aujourd'hui, les connaissait et les applaudissait. Certains rôles étaient d'une longueur effrayante et souvent dangereux; on cite l'exemple d'un prêtre jouant le rôle du Christ et s'évanouissant pendant la scène du crucifiement (Metz, 1437), et d'un Judas qui dut être « hâtivement dépendu et emporté en aucun lieu pour être frotté de vinaigre (1). »
Les femmes ne jouaient dans les Mystères qu'à titre exceptionnel, et presque toujours des rôles muets ; d'ordinaire, les rôles féminins étaient attribués à des jeunes gens. ■
Les représentations. — Les Mystères étaient représentés, 3n général, comme le prouvent des documents nombreux, à leur date liturgique : fête de saint, semaine sainte, etc. On les jouait aussi pour attirer la protection du ciel en cas de fléau, ou en reconnaissance d'une grâce obtenue (2).
Le clergé continua jusqu'à la fm à encourager les Mystères ; les municipalités surtout provoquaient et subventionnaient ces jeux, qui étaient à la fois, pour leur ville, une distraction et une source de profits. Parfois un prince, ou un riche particulier faisait les frais, toujours considérables, du théâtre et des costumes. Les spectateurs payaient leur place une somme assez modique (12 deniers et 6 deniers, à la Passion de Valenciennes, 1547); la recette était partagée entre les entrepreneurs du Mystère et les acteurs, tous frais déduits.
Plusieurs semaines avant la représentation, les confrères de la ville, ou fassociation temporaire créée pour la circonstance, faisaient faireuncr//, ou proclamation solennelle, destinée à annoncer le prochain jeu, à provoquer des dons en argent et en costumes, à solliciter le zèle d'acteurs volontaires. Un cortège, précédé de trompettes, composé de hérauts à cheval, des entrepreneurs du Mystère^ des
(1) Petit de Julleville, My.^fcres, I, p. 375.
(2) Id,, Ibid,, I, p. 210.
LE THl'jATRE RELIGIEUX A.U MOYEN AGE 111
principaux bourgeois, parcourait la ville et s'arrêtait aux cairefours, où le crieur juré donnait lecture d\icnj[i).
La mise en scène et les décors. - Le théâtre sur lequel les confrères de la Passion représentaient les Mystères (et de nombreux témoignages nous prouvent que les théâtres de province offraient la môme disposition) (2) ne ressemblait pas, nous l'avons déjà fait observer à propos des Miracles, à nos théâtres actuels. On a cru longtemps que ïéchafaud se composait de plusieurs étages superposes, communiquant par des échelles : à l'étage supérieur, le paradis ; à 1 étage inférieur, l'enfer ; aux étages intermédiaires, les différents lieux de l'action terrestre.^ Mais Paulin Paris, dans une étude publiée en 1855 (3), a dehnitivement établi l'exacte mise en scène des Mystères.
Le théâtre se composait d'un espace pian (solier), analogue à notre scène actuelle, m.ais très vaste, et, sur ce plancher, étaient disposées, un peu en retrait, les mansions (maisons) ou petites constructions indépendantes, de manière à ce que les acteurs pussent librement circuler de l'une à l'autre, et qui étaient autant de lieux : suivant le moment de l'action, les personnages se groupaient autour de telle ou telle mansion. Il est vrai, d'autre part, que le paradis était situé au-dessus des mansions souvent de côté, sur une sorte d'estrade, et que l'enfer était, pour ainsi dire, dans le sous-sol : par une grille qui fermait un soupirail, on apercevait les damnés au milieu des flammes, et les diables sautaient sur ia scène par une trappe représentant une gueule de dragon. .
Ces mansions étaient fort nombreuses. Une miniature, en tête de la Passion de Valenciennes (1517), présente es lieux suivants, de gauche adroite (par rapport au spectateur) : le paradis, une salle, Nazareth, le Temple Jeiusalem, un palais, la maison des évoques, la porte Dorée, la mer, les limbes, l'enfer. Une porte dans un pan de mur suffisait à figurer Nazareth ou Jérusalem; un bassin
(1) Lire dans Petit de Julleville, Mystères, 1,365, le cry des Actes des Apôtres, 1540.
(2) Cf. Id., l. I, pp. 391 etsuiv.
(3) Paris, Dupont, in-8.
carré, plein d'eau, sur Icctuel nottait un petit bateau représentait la mer (lac de Tibériade), etc! - Pour un Myto joué à Rouen, en Uli, les mansions étaient au nombre de vingt-cinq ; on en a compté, jusqu'à cinquante.
Pareille mise en scène est sans doute très conventionnelle. Mais au théâtre, toute convention acceptée est légitime. Si la juxtaposition de tant de lieux divers manque de vraisemblance, l'action y gagnait en rapidité et en simiiUaneite Pas d'interruptioœ pour des changements de décors : de là, continuité de l'illusion une fois créée. De plus, comme dans ces drames religieux l'humanité tout entière, le ciel, l'enfer, sont intéressés au développement et au dénouement de Faction, c'est le genre lui-même qui imposajt aux poètes cette scène vaste et complexe, sur laquelle on ne perdait jamais de vue les rapports mystérieux soit entre l'homme et Dieu, soit entre le sacrifice du Golgotha et le sort du monde. Si bien que ce théâtre est dans sa disposition presque enfantine, une exacte adaptation du cadre au sujet.
Dans l'architecture de ces mansions, nulle recherche de couleur locale ni d'exactitude. De même pour les costumes qui étaient, ceux du jour, plus riches et plus luxueux, beuls, les diables s'affublaient de grotesques et horribles déguisements. Seuls, le Christ et la Vierge portaient la tunique longue, blanche, et le manteau bleu ; ils devaient en ces costumes d'une simplicité mystique, se détacher très nettement sur la masse pittoresque et tapageuse des vêtements modernes : tels ils se distinguent, au milieu des splendides convives vénitiens, dans les Noces de Cana de Paul Veronèse.
Les acteurs restaient toujours en scène. Leur rôle fini ou interrompu, ils allaient se grouper sur les côtés, au iieu de disparaître dans les coulisses. Il eût été facile même en l'absence de coulisses, de les cacher derrière les mansions. Si on les obligeait à rester en vue des spectateurs, c'est que, sur cet immense théâtre, le vide eût été trop sensible aux places où ne se déroulait plus l'action.
liuhn il est certain que les Mystères comportaient des Irues et des machines, des apparitions, des ascensions, des incendies, des batailles, etc., le tout fortnaïvement exécuté
LE T11ÉA.T1(E llHl.KillîUX AU MOYKN AGK U3
mais suffisant i)our satislairo les spcclulciirs des quuLoizicme et quinzième siècles (1).
Les principaux Mystères. - Il est d'usage de diviser les il/y.;èm en plusieurs cycles: 1» ^-V^^^^ ^''^ ' f «"J" f. mini; 2» cycle du Nouveau Testament; 3» cycle des saints,
i» mystères profanes.
1» Cqcle de l'Ancien Testament. - Sous le titre de F/eax Testament, nous possédons une vaste composuion, \"JP; "^^^ J^'f V m 1500 et comprenant : d'abord une « ei.cyclopedie biblique ». d:pu\f lASon .jusqu'à Salomon (2) 1-); l'-^Jtincts: Job, Tobie, Suzanne et Damel, ' ' f °„ vien et tes Sibylles. Le tout forme un ensen blc de 49 200 ve s^ Il estorobable que la première partie, contenant a elle seule kS^;?B, eïulamalgame de Mystères P"-' '-7"* Nous avons aussi un Mystère de la Palienct de Job (1510), de 5.500 vers et à 49 personnages. .„„t\.,no-/>«
2» Cycle du Nouveau Testament. - Dans ce c le f ont ranges les MvsMres qui mettent en scène tout ou parlu de I histoue t e
ésus'christ\t des Apôtres. Sept d'entre «ï;-^ ^r^f ^ le Nativité, la Passion et la Résurrection. Le Pl»%'l"«„'*;" ,f 7^ texte du manuscrit de Sainte-Genevieve, en i'-S»» ^^is Le «1„« rélèbre est celui d'Arnoul Gréban, représente en 14o2, en Quatre ou néÏÏ, comprenant 34.574 vers, et près de 400 personnages. Nous en donnerons une rapide analyse, d après 1 édition
G. Paris et Raynaud. , ,f
Les L500 premiers vers comprennent : un prologue, sorte de sermon, et l'histoire de la Création jusqu'au meurtre d Abel et à la mort d'Adam. Puis, dans les limbes, Adani évoque le Rédempteur promis, tandis que, dans l'enfer, les diables chantPntT Derte du genre humain : la scène est vraiment grandiose W. Au ciël,^devant Dieu, Miséricorde et Paix entament un procL contre Justice et Vérité : la Rédemption es décidée , eOe p.-ovoque la joie des justes dans les limbes et la fureur des démons. Viennent ensuite : l'Annonciation, la naissance du MessTe, l'adoration des bergers (ici se place J°f ,f «"f.f torale) (5), les Mages, le massacre des Innocents, la tuile en Egypte, Jésus au milieu des docteurs, ir, Sur ce Doint, cf. Petit de Julleville, Mystères, I, P- ^f*-
(2) Eh^è, da^ns là C/zres?oma?/i,-e de M. L. Sudre, /es Adœux
d'Eve mourante, p. 71.
(3) Id p. 74, Esther eî Assaénis.
4 Lire cette scène dans la Chrestomaîhie de M. L. SuDRE,p. (5) Citée par Petit de Julleville, Mystères, II, p. 401.
LA LITTÉRATURE FRANÇALSE
Dans kl seconde journée, sont exposés les évéacinenls qui vont de la prédication de saint Jean-Baptiste (1) 9 la Passion proprement dite. Parmi les belles scènes, qui témoignent d'un certain sens dramatique, citons : l'entrée de Jésus-Christ à Jérusalem, où les impressions de la foule, vieillards, femmes, enfants, sont rendues avec justesse et variété : à la joie populaire s'opposent les lamentations et les prédictions de Jésus; la Cène, pendant laquelle Salan apparaît, visible seulement pour Jésus et pour Judas ; le récit de Lazare à ses sœurs (2), et surtout le dialogue de Jésus et de sa mère (3).
La troisième journée est la Passion même. On peut y signaler la scène da jardin des Olives, où les angoisses du Christ sont expri.nées en beaux vers ; le reniement de saint Pierre, au milieu Ue personnages populaires: servantes, soldats, bourreaux, aux n^ ^ms pittoresques, au langage réaliste ; la flagellation, d'un rythm'; curieux; le désespoir et le suicide de Judas, auquel apparaît J )ésespérance ; les plaintes de Notre-Dame au pied de la croix (4); le partage des vêtements du Christ par les soldats.
La quatrième journée est consacrée à la Résurrection, TAsccnsion, la descente du Saint-Esprit. Et, pour correspondre au prologue, une scène dans les limbes et dans les enfers ; les démons se lamentent et les âmes des justes sont emmenés par l'Esprit de Jésus. — Enfin, le meneur du jeu adresse tm adieu aux spectateurs.
Parmi les autres Passions, signalons celle de Jean Michel (1486), en 65.000 vers. Malgré sa longueur, ce mystère n'embrasse pas la même étendue que celui de Gréban. Il commence (après un sermon de 1.000 vers) à la prédication de saint Jean-
(1) Lire, dans la Chresfoniathle de G. Paris, le dialogue entre Jean et Hérode, p. 346.
(2) Cité par Petit de Julleville, Mystères, II, 405.
(3) Cité par Petit de Julleville, Mystères, I, p. 213. — Au sujet de ce morceau, qui sera repris et heureusement complété par Jean Michel, G. Paris écrit : « La complexité mystique de ce cœur de vierge-mère, de ce cœur qui dans le même être aime son fils et vénère son Dieu, de cette âme qui, tout éclairée des presciences de la gloire future, n'en est pas moins meurtrie par les angoisses de îa douleur présente, cette complexité qu'il est impossible de saisir et de représenter réellement, Arnoul Gréban a eu le mérite de l'imaginer, et parfois de l'indiquer avec un certain succès. Marie est la figure la plus pure et en même temps la plus vivante de son œuvre » {Passion de Grédan, Introduction, p. XVII.)
(4) Lire ce morceau dans la Chrestomaîhie de M. Glédat, p. 430.
Baplisle, et comprend toute Thistoire de Jésus jusqu^à la mise au tombeau. Mais chaque épisode y est détaillé ; les scènes de torture et de diableries sont plus développées ; certams rôles, comme celui de Pilate, prennent chez Jean Michel une réel e ori«>inaUté (1); enfin, il semble que les machines y aient ete mumpliées. - En somme, Jean Michel a repris les deuxième et troisième journées de Gréban, en a exploité en habile dramaturge toutes les situations, les a surchargées de tout ce qui pouvait flatter la curiosité des spectateurs, et a souvent réussi dans rexpression des sentiments : c'est ainsi que le dialogue de Jésus et de sa mère s'achève par une série de répliques ou les vers se répondent avec autant de justesse que de pathétique (2).
De Jean Michel, nous avons également une Résiirrecîion, jouée à Angers, comme la Passion précédente — 20.000 vers, — 105 personnages, — en trois journées,
Arnoul Gréban et son frère Simon ont écrit en collaboration les Actes des Apôtres, 60.000 vers, 494 personnages (imprimés en 4538). C'est l'histoire de la prédication et du martyre des apôtres, avec quantité de diableries et de scènes familières.
3° Cyde des saints, — Petit de Julleville cite et analyse trente-cinq mystères consacrés aux saints ; les plus remarquables sont: Saint André. Sainte Barbe, Saint Denis, Saint Louis, Saint Nicolas, etc. Ces mystères sont, comme les m/rr/c/es, pleins de situations réalistes et dramatiques; mais l'exécution en est faible.
Mystères profanes. — Si le quinzième ou le seizième siècle avaient produit un Shakespeare français ou seulement un Marlowe, nous possédions dès cette époque un théâtre disposé à souhait pour les drames historiques du genre de Henri IV, Henri V ou Richard IIL Notre mise en scène était aussi vaste, aussi libre, aussi propice au développement du plus varié des poèmes, que celle du théâtre du Globe à Londres. Les tentatives de nos auteurs dramatiques ne sont pas sans mérite ; si elles avaient été
(1) Lire, dans Petit de Julleville, Mystères, I, p. 225, les hé- ' sitations de Pilate et ses reproches aux Juifs.
(2) Lire cette scène dans la Chreslomaîhie, de G. Paris, p. 9i3.
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suivies de chefs-cVœuvre, on les étudierait avec une curiosité sympathique. Tels qu'ils sont, le Mystère de Troie, par Jacques Millet (1463), le Mystère du siège d'Orléans (1439), dont on ne connaît pas l'auteur, et le Mystère de saint Louis, par Pierre Gringoire (1514), sont d'une lecture un peu décevante. Le premier est aussi romanesque que l'ouvrage de Benoît de Saint-More ; le second, d'une scrupuleuse exactitude historique, mais d'un style très plat, comportait une mise en scène si compliquée que, sans doute, il ne fut pas joué ; le troisième, mieux écrit, et qui suit l'histoire d'assez près, est monotone et fatigant au dernier point.
La fin des mystères. — Nous avons déjà dit qu'un arrêt du Parlement de Paris, le 17 novembre 1548, interdit la représentation des mystères dans la capitale. Les raisons de cette interdiction sont aisées à imaginer. Les protestants blâmaient sévèrement le clergé catholique de tolérer ce mélange du sacré et du profane; les spectateurs se permettaient des plaisanteries qui déjà paraissaient plus sacrilèges que naïves ; les comédiens de profession commençaient à se répandre en France et à se substituer aux confrères; enfin, le goût des gens lettrés était choqué par les grossiers défauts d\m art très inégal et qui restait le plus souvent trop inférieur à la dignité du sujet.
Mais on aurait tort de croire que les mystères disparurent simultanément de toutes les villes de France. On cite des représentations en 1560, 1573, 1580, etc. En 16^24, on jouait encore à Draguignan une Histoire des Macabées ; et, dans les campagnes, à certaines fêtes, Fusage des mystères parVés ou mimés se maintient pendant le dix-huitième siècle.
Quoi qu'il en soit, dès le milieu du seizième siècle, le genre décline et meurt. D'autres idées, une autre société, un autre goût font naître un nouveau genre, la tragédie imitée de l'antique.
BIBLIOGRAPHIE