CHAPITRE VIII
LA COMÉDIE AU MOYEN AGE
Sommaire: La comédie du moyen âge peut se rattacher, au moins par son genre principal, la farce, à la comédie classique.
1°. — Du treizième au quinzième siècle. — Les jongleurs ont un répertoire de monologues, de dits, de disputes, qui sont déjà dramatiques. — Adam de la Halle fait jouer à Arras, en 1262, le Jeu de la Feuillée, comédie satirique et fantaisiste ; et à Naples, vers 1285, Robin et Marion, pastorale accompagnée de musique. — Du quatorzième siècle, on ne possède aucune comédie.
2*^. — Quinzième siècle. —Use fonde des Sociétés Joyeuses, analogues aux Confréries : les Clercs de la Basoche, les Enfants-sans- Souci.
3°. — La Farce : La plus célèbre est Pathelin (1470), dont on ne connaît pas l'auteur. L'intrigue en est habile, les types en sont vivants, la morale y est toute d'expérience. On peut y ajouter le Pâté et la Tarte, et le Cuvier, la plus spirituelle des farces contre les femmes.
4**. — La Mora/zïe use de personnages allégoriques pour donner une leçon aux spectateurs. — Parmi les moralités religieuses, on peut citer Bien-Avisé et Mal-Avisé ; parmi les moralités didactiques, la Condamnation de Banquet.
5°. — La Sotie est une pièce politique, d'actualité, jouée par les Sots ou les Enfants-sans-Souci. — La plus célèbre est le Jeu du Prince des Sots, de Gringoire (i5i2), plein d'allusions aux démêlés de Louis XII et du pape Jules II.
6°. — Enfin le moyen âge a des monologues (satires des différents états) et des sermons Joyeux {venus de l'ancienne Fête des Fous).
Si les Mystères et les Miracles sont des genres tout à fait propres au moyen âge, et dont notre théâtre sérieux de la période classique n'est pas sorti, on ne peut nier qu'il y ait développement continu dans riiistoire-de notre comédie. Entre les pièces comiques représentées du trei-
LA COMÉDIK hV MOYIiN \r.E
zième au seizième siècle, e), celles des dix-sepUcme et dix- Imitième siècles, il y a saus doute des différences notables, mais telles seulement que le goût de chaque époque les inspirait au poète. Sans comparer l'auteur de Palhelm à celui de Tartufe, ni Adam de la Halle à Beaumarchais, cette évolution est certaine (1).
I — Première période : du treizième au quinzième siècle.
Oricrines. — Les Jongleurs ne colportaient pas seulement de château en château ou de ville en vdle.des chansons de geste et des romans. Ils avaient tout un répertoire de dits, de monologues et de disputes ou débats. « Une veine qui ne fut sans doute jamais interrompue bien au'elle se montre rarement aux yeux dans 1 obscurité des siècles reculés, va des mimes romains aux farceurs du Quinzième siècle (2) . » Nous ne possédons aucun texte dramatique avant le treizième siècle; le quatorzième présente ensuite une lacune complète et difficile à expliquer. Mais il est certain que la plupart des sujets représentés au quinzième époque où tous les genres comiques s'épanouissent largement, sont des remaniements depiècesplusanciennes. De tous les manuscrits, ceux des œuvres dramatiques étaient fatalement destinés, plus que d'autres, à s'égarer; on ne conservait en vue de la représentation que le dernier rajeunissement du texte. Ce n'est que du jour ou I imnrimerie a immo^-lisé, en quelque sorte, un texte date, nu'on a fait circuler dans le public une forme déterminée de tel ou tel sujet. Encore la plupart de ces textes impruïies ne portent-ils pas de nom d'auteur; on ne coar ^as celui de Pathelin. Peut-être aucun poète ne se croyau-il le droit de signer une œuvre qu'il s'était contente de remanier : on ne signe pas un tableau qu'on répare.
Adam de la Halle (1230-1288). - Mais, par un singulier hasard, nous commençons cependant par des œuvres da-
(1) Voir sur cette question Petit de Julleville, la Comédie et les mœurs au rnoyen âge, introduction et conclusion.
(2) Gaston Paris, Littérature au moyen âge, ? 131.
LA LITTÉUATURE FRANÇAISE
lécs, signées, 'et dont Tauteur semble avoir eu la personnalilé littéraire la plus marquée.
Adam de la Halle, comme Jean Bodel, était d'Arras. D'abord destine à l'Église, il s'éprit d'une jeune fille qu'il épousa. Plus tard, il résolut d'aller à Paris pour s'arracher à l'oisiveté provinciale. Avant de partir, en l^o^, il fît représenter sa première pièce, le Jeu de la Feuillée, et adressa aux habitants d'Arras un Congé. Il ne semble pas s'être éloigné pour longtemps ; car on le retrouve bientôt exilé à Douai, en 1265, et cet exil paraît avoir été la conséquence de la part qu'il prit aux troubles civils qui déchiraient Arras. Il suivit Robert d'Artois à Naples, en 1283, quand celui-ci fut envoyé au secours de Charles dAnjou. Là, il eut sans doute une sorte de situation officielle, comme organisateur des divertissements dramatiques et musicaux de la cour de Naples. Il y fit représenter sa pastorale de Robin et Marion, On ne connaU pas la date de sa mort ; on sait seulement, par une allusion de son neveu Jean Mados, que Adam de la Halle ne vivait plus en 1288.
Le Jeu de la Feuillée ou Jea Adam ne fut pas probablement joué en public. La représentation dut en être donnée dans un put], ce qui expliquerait la hardiesse excessive de certains traits satiriques. — La scène est placée sous une tonnelle de verdure, une feuillée, élevée pour célébrer le retour du printemps. 11 y a dix-huit personnages : le poète, maître Adam, — son père, maître Henri ; — plusieurs bourgeois d'Arras, dont les noms doivent être authentiques ; — un médecin ; — un moine ambulant, montreur de reliques ; — une dame ; — un fou, et son père ; un cabaretier ; — - le commun (le peuple, que nous retrouverons sous ce nom dans les soties) ; — trois fées. Morgue, Magloire et Arsile; — la Fortune, et le courrier Groquesos. — Adam annonce à son père et aux bourgeois qu'il veut aller étudier à Paris ; il quittera sa femme, Marie, qu'il n'aime plus. Mais il lui faut de l'argent, et il en demande à son père ; celui-ci proteste qu'il n'en a point, et se dit très malade. « C'est d'un mal que je connais bien, déclare le médecin ; on le nomme avarice. » Et il cite le nom des habitants d'Arras atteints du même mal. Apparaît le moine, qui montre les reliques de saint Acaire; leur toucher guérit de la folie ; mais personne ne veut s'avouer fou, sauf celui qu'amène son père, et qui n'est point guéri; il jase à tort et à travers sur les affaires du temps, et son hardi
LA COMÉDIE AU MOYEN AGE
bavardage est plein d'actualités qui devaient paraître annusanles et spirituelles aux contemporains. — La nuit est venue, une nuit de printemps (comme celle du Songe dune nuit d'été) ; les fées arrivent, précédées du mystérieux chasseur Hellequm, au'on entend passer au loin. On voit ensuite la Fortune, qui Contre sur sa roue toujours en mouvement des personnages du temps. Après le départ de ce cortège féerique et allégorique les bourgeois assis sous la feuillée boivent et jouent aux dés - on fait croire au moine qu'il a perdu efqu'ildoit payer Técot des autres; mais le moine n'a point d'argent, et il laisse en gage les reliques de saint Acaire. Cette pièce, on le voit, est unissez singulier mélange de comédie satirique, aux vives personnalités, — et de féerie. Est-ce une œuvre unique en son genre au treizième siècle ? ou bien Adam eut-il des précurseurs et des imitateurs? on ne saurait le dire (1).
Très différent est le jeu Jeu de Robin et Marion, que Ton a appelé justement le premier de nos opéras-comiques. Le tout est en vers ; mais il y a des scènes parlées et des scènes chantées (dont on a retrouvé la musique composée par Adam lui-même). — Le thème de Robin et Marion n'a rien d'original ; Adam l'a emprunté à la poésie lyrique de son temps, et ce n'est qu'une pastourelle dramatisée, mais avec goût. — La bergère Marion, tout en gardant ses moutons, chante son amour pour Kobin. Arrive un chevalier, faucon au poing ; il demande à la bergère de le suivre en son château; celle-ci lui répond qu'il perd sa peine, et qu'elle n'aimera jamais que Robin. Le chevalier s'en va; et Robin paraît; on cause, on mange, on danse. Mais le bergerétant parti pour chercher des amis, le chevalier revient; et cette fois, il emporte Marion sur son cheval, aux yeux de Robin et de ses compagnons, qui n'osent engager une lutte avec lui. Marion se défend si bien elle-même, que le chevalier la laisse échapper. Et l'on célèbre par de nouveaux jeux et de nouvelles danses cet heureux dénouement.
L'intrigue est assez banale ; mais les détails sont jolis, délicats,^ d'une rusticité vraiment bien observée ; les caractères sont bien posés et se soutienent. Ici, encore, on peut se demander si une œuvre si bien équilibrée, si juste, ne suppose pas des essais antérieurs et une vaste littérature dramatique déjà maîtresse de certaines traditions (2) ?
(1) Lire, dans la Chreslomathie de G. Paris, p. 322, une scène
du Jeu de la Feuillée. . . , i ^,
(2) Lire la première scène de Robin et Manon dans la Chreslomathie de G. Paris, p. 336.
Le quatorzième siècle. — Toujours est-il que nous ne possédons jusqu'à ce jour aucun texte comique du quatorzième siècle, tandis que, pour le théâtre sérieux, nous avons la collection des Miracles de Notre-Dame.
Citons seulement, avec Petit de JuUeville, deux petits ouvrages d'Eustaclie Deschamps : 1° le dit des quatre offices de l'hôtel du roi, panneierie, échansonnerie, cuisine et saucerie ; d'après les indications du poète lui-même, ce dit était à jouer par personnages ; 2" le dialogue de maître Truberl et Anlroignart, un avocat retors et un plaideur sans conscience ; mais il est possible que ce dialogue n'ait pas été destiné à la scène.