‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 43 sur 281 · II. Le quinzième sîèeSe : Les Sociétés joyeuses, j · texte numérisé non relu

II. Le quinzième sîèeSe : Les Sociétés joyeuses, j

Pas plus que les m/rac/e5 et les mystères, les comédies du moyen âge n'ont été jouées par des artistes professionnels. Les plus célèbres confréries Joyen^es à Paris furent celles des Clercs de la Basoche et des Enfants-sans-Souci.

Les Clercs de la Basoche. — Basoche, du latin hasilica, désignait le Palais de Justice; et \di Basoche du Parlement était composée de clercs de procureurs, de clercs d'avocats, de clercs de greffiers et de clercs de conseillers au Parlement. La Basoche du Châteleî comprenait les clercs . de notaires et les clercs des procureurs et des greffiers du Châtelet. La Grande Basoche (celle du Parlement) semble avoir existé depuis les premières années du quatorzième siècle ; et elle a duré jusqu'à la fin du seizième. Elle jouissait dé certaines prérogatives : élection d'un roi, droit de battre monnaie, permission de jouer sur la table de marbre du Palais, etc. Des fêtes de la Basoche avaient lieu, chaque année, au printemps, pour la plantation du mai, et en juillet. On croit que les clercs jouaient plus i spécialement des farces et des pantomimes.

Les Enfants-sans-souci ou les sots sont, d'après Petit de JuUeville, « les anciens célébrants de la fête des fous, jetés hors de l'Église par les Conciles indignés, et rassemblés sur la place pubhque, ou dans le prochain carrefour, pour y continuer la fête » Ils sont habillés, comme

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les fous de coUr, mi-partie en jaune, mi-partie en vert; ils ont sur la téte un chapeau garni de grelots et surmonté d'oreilles d'âne ; à la main, ils tiennent une marolle. Les sols étaient probablement des étudiants pauvres, des bohèmes joyeux; mais ils paraissent, à de certaines dates, s'être presque confondus avec les Basochiens. A la tête de cette société, était le Prince des sols ; la seconde dignité était celle de Mère-Solle, titre que porta le poète Gringoire. Les Enfanls-sans-Souci iouèreni des solies et aussi des farces et des moralilés, jusqu'à la fm du seizième siècle.

Autres sociétés. — On pourrait citer encore de très nombrei>ses sociétés joyeuses, tant à Paris qu'en province : à Paris, VEmpire de Galilée ; à Dijon, la Mère folle-, à Lyon, les Suppôts du Seigneur de la Coquille, société composée d'ouvriers typographes ; à Rouen, les Counards, etc. Dans toute ville de quelque importance, les clercs, les artisans, les écoliers, formaient des associations pour représenter, à de certaines fêtes, des pièces amusantes et satiriques (1).

IIL — La farce.

Définition du genre. — La Farce, du latin farsa (far-^ cire, remplir), est, en langage culinaire, le hachis placé dans une volaille, dans un pâté, nstc. Primitivement, on désigna par le mot farce certaines interpolations mêlées au texte liturgique desépîtres, des évangiles, des proses. On récitait, à des fêtes déterminées, des épîtres farcies, très sérieuses ; on en récita de burlesques à la Fête des Fous (2), et alors la farce était en français. Mais faut-il con-

(1) Sur toutes ces Confréries joyeuses, voyez Petit de JulleviLLE, les Comédiens en France au moyen âge. Paris, 1885.

(2) La Fête des Fous ou des Innocents se célébrait, dit-on, le jour de Saint-Étienne et de Saint-Innocent. On y parodiait, dans l'éghse môme, l'office sacré. Un âne était introduit dans le chœur. Des chants grotesques remplaçaient les chants liturgiques. Un édit de Charles VII supprima, en 1445, ces singulières saturnales.

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dure de là que les premières farces dramàtiques devaient ce nom au mélange de divers dialectes ? Nous croirions bien plutôt qu'à l'époque où on introduisit dans la représentation des my^fères de courts intermèdes comiques, ces parties comiques furent considérées comme la farce qui vient s'ajouter à un mets substantiel, et qui y apporte un agréable condiment. De là, ces petites comédies auraient conservé le nom de farce, môme lorsqu'elles étaient représentées isolément.

Quelle que soit d'ailleurs l'étymologie du mot, la farce est la forme encore réduite, mais authentique, de la véritable comédie d'intrigue et de mœurs; plus développée, elle serait quelquefois une comédie de caractères. Si elle emprunte souvent son scénario à une historiette connue, et si, comme le fabliau, elle puise dans le trésor des contes populaires, elle renouvelle ces données traditionnelles par l'observation directe des mœurs et des types du temps. Son style est toujours vif, très français, et dramatique au vrai sens du mot. Remarquons encore qu'elle use parfois, comme la moralité, de personnages allégoriques.

Nous avons conservé cent cinquante farces, dont le texte est souvent altéré : ce sont presque toujours des formes rajeunies de quelque pièce qui avait déjà passé par plusieurs états. Les plus célèbres, en des genres très différents, sont : Pathelin, le Pâté et la Tarte, le Cuuier.

Analyse de Pathelin. — Maître Pathelin est un « avocat sous rorme », c'est-à-dire sans causes. Sa femme Guillemette se plaint de n'avoir ni sou ni maille, et des robes râpées. Pathelin promet à Guillemette de rapporter de la foire du drap pour elle et pour lui. Il quitte sa maison, qui se trouve à gauche du théâtre (cette maison est ouverte et doit laisser apercevoir le lit, dans la chambre de Tavocat), et se rend à droite, où l'on voit la boutique de Guillaume le drapier : des pièces d'étoffe sont exposées à l'extérieur.

Le drapier, assis devant la porte, guette les clients. Pathelin l'aborde, le salue, lui fait l'éloge de son père défunt; et, tout en causant, il met la main, comme par hasard, sur une pièce de drap ; il feint d'être séduit par la belle qualité de TétolYe, en demande le prix, marchande pour la forme, semble céder mal • gré lui aux^ exigences de Guillaume, et se fait mesurer six

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aunes. Patlielin ayant encore dans sa poche, un parisis (environ 1 fr. de notre monnaie) le donne comme denier à Dieu, et le marché est conclu ; puis il prie Guillaume de venir chez lui pour être payé en écus d'or, et pour manger à cette occasion de l'oie que dame Guillemette fait rôtir. Le drapier accepte: il portera le drap; mais Pathelin mot vivement le paquet sous sa robe, en protestant, avec force politesses, qu'il peut très bien lui épargner cette peine. L'avocat parti, le marchand se félicite: il a obtenu 24 sous l'aune (environ 24 francs de notre monnaie) d'un drap qui n'en valait pas 20. Ainsi, c'est lui, pour le moment, qui croit avoir trompé son client. Pathelin rentre chez lui.

A la vue de ce beau drap, Guillemette se récrie et s'inquiete : comment pourra-t-on jamais le payer ? Son mari la rassure et lui explique la manœuvre à suivre : quand Guillaume viendra pour manger de l'oie et toucher son argent, on lui fera croire que l'avocat, malade depuis six semaines, n'a pu, en aucune façon, lui acheter du drap, ni l'inviter à souper; et Pathelin lui-même, couché dans son lit, aura le délire. On conçoit l'étonnement de Guillaume qui arrive quelques instants après. Le pauvre homme, d'abord incrédule, est bien forcé de se rendre à l'évidence, quand il aperçoit Pathelin bondissant dans son lit, en proie à une agitation fiévreuse, et baragouinant dans, • tous les dialectes. Il s'en va donc, en se demandant de quelleillusion il a pu être victime.

^ Cependant se présente chez Pathelin un berger à l'air naïf ; ce berger. Agnelet/ est au service de Guillaume, dont il garde les moutons. Son maître vient de le traduire en justice : il Tac-

,cuse d'avoir assommé plusieurs de ses bêtes, pour les manger et pour vendre leur laine. Or Agnelet a besoin d'un avocat, et il est venu trouver Pathelin. Celui-ci, qui a des tours plein son sac, conseille au berger de contrefaire l'idiot, et de ne répondre à toutes les questions qui pourront lui être adressées par le juge, par Guillaume, ou par lui-même, que : bée... L'avocat plaidera l'irresponsabilité, et le pauvre homme sera acquitté. — Alors, commence, au milieu du théâtre représentant la place publique, la scène du jugement. Guillaume est d'un côté, Agnele de l'autre; et, derrière Agnelet, se tient Pathelin. Le drapier formule son accusation ; tout à coup il reconnaît l'avocat. Ses idées s'embrouillent ; il mêle le drap volé aux moutons assommés... Le juge le croit fou, le rappelle à ses moutons, et finit par absoudre le berger qui, fidèle à sa promesse, ne répond que bée à toutes les questions. Pathelin triomphe donc ; mais il va trouver son maître. Resté seul avec A&nelet, il lui demande de le payer; Agnelet continue à bêler.

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et Pathelin, furieux, n'en peut tirer une parole. C'est sur cette dernière tromperie que finit la pièce.

L'intrigue et les caractères de Pathelin. — Pathelin est d'abord ce que l'on appelle une pièce bien faite. L'exposition est claire ; les incidents* naissent les uns des autres avec une logique naturelle ; point de scènes inutiles ; point de longueurs ; un dénouement où la situation de chaque personnage est réglée conformément à son caractère. C'est déjà, par l'aisance et la rapidité de l'action, du Beaumarchais ou du Scribe. D'autre part, on y trouve une excellente psychologie des conditions. Le marchand, l'avocat, le berger, le juge, agissent et parlent, jusque dans les moindres détails, comme des gens qui portent l'empreinte profonde de leur métier ; ni leurs actes, ni leurs paroles ne sont « interchangeables ». La scène du jugement, qui les met tous quatre aux prises, est un chef-d'œuvre de justesse et de variété. LdL moralité de la pièce n'a rien d'artificiel : elle se dégage, au fur et à -mesure, des événements eux-mêmes ; elle est toute d'expérience, comme celle de la plupart des comédies de Molière. C'est un « ricochet de fourberies » aussi naturel que divertissant, aussi triste à la réflexion qu'amusant à la scène. — Mais on ferait tort à Pathelin, eu y cherchant des caractères ; qu'il nous suffise d'y admirer des types, si bien observés et rendus en leurs traits essentiels, qu'aujourd'hui encore ils sont humains et vivants.

Le style de Pathelin. — La langue de Pathelin est si française qu'elle paraît à peine archaïque ; avec quelques notes au bas des pages, rien n'est plus facile qu'une lecture suivie de cette comédie du quinzième siècle. Le style a un tour rapide et direct qui convient essentiellement au théâtre. Le dialogue est bien coupé; la réplique est incisive ; nulle prétention, nulle littérature ; c'est du langage parlé plutôt qu'écrit ; nous n'avons rien de plus précis ni de plus naturel avant Molière. Les petits vers de huit pieds, alertes et bien rimés, ne sentent point l'effort et ne trahissent pas la cheville. De plaisants rejets, toujours d'accord avec le geste, leur donnent une spirituelle souplesse.

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Quel est l'auteur de « Pathelin » ? — Le proniier chefd'œuvre de notre théâtre comique est anonyme. La pièce est de 1470, et aucune des nombreuses éditions qui parurent dès la fin du quinzième siècle ne porte un nom d'auteur. On Fa attribuée à Villon, à un certain Pierre Blanchet, qui a vécu de 4459 à 1519, à Antoine de la Salle, auteur du Petit Jehan de Saintré, Aucune de ces suppositions ne s'appuie sur des preuves authentiques. Toujours est-il que Pathelin est Lœuvre d'un véritable artiste, et que sa valeur exceptionnelle fut immédiatement sentie (1). En effet, tandis que presque toutes les autres matières comiques restaient exposées aux refontes et aux rajeunissements, Pathelin se « cristallisa » de façon indélébile dans son texte de 1470. On ne le refit pas ; on écrivit des suites : le Nouveau Paîhelin, le Testament de Pathelin (2). Les vers devinrent proverbes. Au début du dix-huitième siècle, alors^ que toute notre littérature du moyen âge était dédaignée ou inconnue, Brueys et Palaprat écrivirent f Avocat Pathelin, imitation assez fidèle, quoique gâtée par une intrigue d'amour (1706). En 1872, une adaptation plus exacte, par Edouard Fournier, fut représentée à la Comédie-Française, sous ce titre : la Vraie Farce de Pathelin ; elle est restée au répertoire.

Le Pâté et la Tarte. - Ce n'est qu'une bluette ; mais on y reconnaît ce tour de main qui distingue, du quinzième siècle jusqu'à nos jours, tous nos faiseurs de vaudevilles et de saynètes. — Deux truands, qui grelottent au coin d'une rue, entendent un pâtissier dire à sa femme : « Je vais dîner avec des amis ; j'enverrai un messager chercher le pâté d angudles... » Après le départ du pâtissier, l'un des truands entre dans la boutique, demande le pâté, l'emporte, et va le manger avec son compagnon. Pendant ce repas providentiel, le pâtissier revient; ses amis n'étaient pas au rendez-vous ; il dînera du pâte avec sa femme. «Le pâté, dit cehe-ci, je l'ai remis à votre envoyé... » Et elle est battue. — Mais nos deux truands, le pâté fini, ont envie d'une tarte que le premier a vu-e dans la boutique ; cette fois, c'est le second qui joue le rôle de messager. Le pâtissier

(1) Sur cette question, voyez Petit de Jullevîlle, la Comédie et les Mœurs en France au moyen âge, Paris, 1886, p. 231.

(2) On peut lire ces deux suites dans le Recueil d<' farces du bibliophile Jacob, Paris, Garnier, 1876.

veut rassommer; il Tépargnc, à la condition que son camarade viendra recevoir les coups. Aussi le second truand retournet-il vers le premier, auquel il dit : « La femme ne donnera la tarte qu'à celui à qui elle a remis le pâté. » L'autre accourt, et il attrape double raclée. — Ce qu'il convient de louer, dans cette petite xjièce, c'est le jeu très sûr de Faction qui s'enchaîne et qui s'équilibre d'une façon vraisemblable et amusante.

Le Cuvier. — - Il y a plus d'observation et plus d'art dai^/e Cuvier. C'est une des nombreuses farces satiriques dirigées contre les femmes ; on y constate que nos auteurs dramatiques Hu quinzième siècle puisaient largement aux mêmes sources que les auteurs de fabliaux. — Jacquinot, mari faible et débonnaire, est persécuté par sa femme et par sa belle-mère. Il demande, pour éviter de perpétuelles discussions, qu'on veuille bien écrire sur un papier (un rollet, ou petit rôle) toute la liste de ses occupations obligatoires. Dans une scène très bien conduite, on voit Jacquinot, assis devant sa table, et écrivant sous la dictée des deux femmes ; celles-ci accumulent les prescriptions ; elles se creusent la cervelle pour penser à tout; et Jacquinot, qui a son idée, écrit toujours. Le papier est signé ; Jacquinot le met dans sa poche, et aide sa femme à faire la lessive. Un grand cuvier occupe le milieu de la scène; la femme, par suite d'une fausse manœuvre du mari, y tombe, et elle ne peut en sortir. Elle appelle Jacquinot à son secours. Celui-ci, tranquillement, tire de sa poche le rolleî, et le lit, article par article. Interrompu, à chaque vers, par les cris et les supplications de la femme, il déclare enfin que « ça n'est point à son rollet ». La belle-mère, incapable à elle seule de tirer sa fille du cuvier, promet qu'on déchirera le rollet. A ce prix, le mari consent à délivrer sa femme et se jure de devenir maître chez lui (1).

Les farces politiques. — A côté des farces qui sont consacrées à la peinture des divers états et des mœurs du temps, nous en trouvons quelques-unes dont le sujet est pris dans Factualité politique. Mais nous les rattacherons aux 5of/65, qui sont plus spécialement consacrées à ce genre de satire,

IV, — La moralité.

Définition. — La moralité dramatique est un genre didactique et allégorique. On sait, par le succès du Roman

(1) Lire les deux scènes principales du Cuvier dans le Choix de Texles de r ancien français, d'Aubcrtin (Belin), p. 165.

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de la Rose, quel clait le goiit du moyen âge pour la personnification des vertus, des vices, des opinions, etc. La moralité se propose J3eaucoup moins de faire rire que d'instruire.

Il nous en reste une soixantaine, que l'on peut subdiviser en moralités religieuses, didactiques, satiriques et pathétiques. Le genre a^ubsisté jusque vers 1550.

Moralités religieuses. — Les principales moralités religieuses sont : Bien-Avisé et Mal-Avisé, VHomme juste et rilomme mondain, l'Homme pécheur, Charité, les Blasphémateurs, les Enfants de maintenant, etc. Nous pouvons prendre pour type la première.

Analyse de « Bien-Avisé et Mal- A visé ». — Bien- Avisé se sépare de son compagnon de route, Mal-Avisé, pour suivre Raison qui le conduit à Foi ; de Foi, il va à Contrition, puis à Confession et à Humilité. Il passe à Pénitence, visite Aumône, J^ùne, Oraison, Abstinence, Obédience, Patience, Honneur; il con- 1 temple la roue de Fortune où sont attachés quatre hommes, Iqui portent les noms de Regnabo (je régnerai), Regno (je i! règne), Regnavi (j'ai régné), Sum sine regno (je suis sans i royaume). Bien-Avisé arrive à Bonne-Fin, qui remet son âme aux ; mains des anges. — Pendant ce temps, Mal-Avisé avait suivi Oisance, Rébellion, Folie, Désespérance, Pauvreté, etc., qui le i conduisent à Male-Fin ; il est précipité dans l'enfer, où les spec- ; tateurs l'aperçoivent qui soupe avec Satan. ^ i' Aux moralités religieuses, on peut rattacher l'Aveugle et le Boiteux, par André de la Vigne, pièce représentée à Seurre, en 149G, h\ai Quï[ed\\nînijsière de saint Marliny ouvrage du même auteur. Saint Martin vient de mourir, et l'on est sur le point de transporter processionnellement son corps. La cérémonie a, selon l'usage, attiré- un grand nombre de mendiants. Un aveugle et un boiteux sollicitent à haute et plaintive voixla charité pubUque. Ils causent familièrement entre eux ; et le boiteux dit à l'aveugle qu'il voudrait bien s'en aller, parce que si par hasard le corps du saint passait sur la place, ils pourraient bien être tous les deux guéris par un miracle. Et, dès lors, comment gagneraient-ils leur vie? Aussi l'aveugle se rapproche-t-il du boiteux, dont la voix le guide. Il le prend sur son dos, et, l'un portant l'autre, ils se disposent à fuir. Mais voici le cortège ; les deux compères sont guéris ! Le boiteux se lamente ; l'aveugle ne peut s empêcher de saluer avec enthousiasme la lumière qu'il voit pour la première fois (1).

(l) On peut lire V Aveugle et le Boiteux dans le Recueil de farces de P.-L. Jacob, bibliophile, Paris, Garnier, p. 215.

Des Gra^îges. — Littérature.

Moralités didactiques. — Le type du genre est la Condamnalion de Banquet, composée par Nicolas de la Chesnaye, en 1507 (?). La pièce est longue ; elle a environ 6.000 vers.

Analyse de «la Condamnation de Banquet». — Paraît d'abord le docteur Prolocuteur, qui expose le sujet et la morale de la pièce. — Une société de personnages, dont les noms révèlent la gaité et Finsouciance, Bonne Compagnie, Gourmandise, Friandise, Passe-Temps, Je Boy-à-Vous, J e-P le ige-d Autant (je vous fais raison), Accoustumance, accepte successivement trois invitations pour la même journée, chez Dîner, chez Souper, et chez Banquet. Pendant le ' copieux repas chez Dîner, on aperçoit, aux fenêtres, les figures des maladies qui déjà guettent les convives : Apoplexie, Paralysie, Épilepsie, Pleurésie, Jaunisse, etc. Après dîner, les convives se rendent chez Souper. Cette fois, les Maladies se précipitent, à la fln du repas, sur les soupeurs . elles en secouent rudement quelques-uns ; mais tous en réchap-' pent, et, malgré cette cruelle leçon, ils n'ont rien de plus pressé que de courir chez Banquet. — L'action est ici interrompue par un sermon du docteur Prolocuteur, qui prêche, en 300 vers, sur

la sobriété. ^ ^

Banauet a livré ses convives aux Maladies ; celles-ci sautent sur les malheureux, qui, à l'exception de trois, Bonne-Compagnie Passe-Temps et Accoustumance, succombent sous leurs coups Les survivants vont trouver Dame Expérience, et portent plainte contre Banquet. Les sergents d'Expérience, qui se nomment Secours, Sobriété, Clystère, Pilule, Saignée, etc., s'emparent de Banquet et de Souper. On juge les coupables. Aux côtés de Dame Expérience, siègent Hippocrate, Galien, Avicenne et Averroès. Banquet est condamné à être pendu. Souper portera des manchettes de plomb, pour avoir la mam Dlus lourde quand il servira à boire et à manger ; et il se tiendra toujours à six lieues de Dîner (un intervalle de six heures doit séparer les deux repas). Banquet se confesse, demande pardon de ses crimes, et est pendu par Diète (1).

Moralités satiriques. - Un certain nombre de moralités sont consacrées à des questions d'actualité politique ; nous les grouperons avec les soties, avec lesquelles, en dépit de leur titre, elles se confondent.

Moralités pathétiques. - Quelques moralités sont de véritables drames, analogues par les sujets et par les pro-

(1) Texte publié par P.-L. Jacob, Recueil de farces, p. 273.

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codés aux miracles du quatorzième siècle. A vrai dire, ce ne sont point des moralités, puisque les personnages y sont historiques ou légendaires, et non plus allégoriques. Dans ce genre, nous pouvons signaler Thistoire de cette femme condamnée à mourir de faim dans la prison par les consuls Oracius et Valérius ; sa fille, qui a un petit enfant, va la visiter, et la nourrit de son lait; les consuls se laissent toucher et font grâce. — Un empereur abdique en faveur de son neveu. Celui-ci commet un crime ; l'empereur le tue de sa main. Comme il refuse de se repentir d'un meurtre quïl considère comme un acte de justice, son chapelain lui refuse la communion ; alors Dieu fait un miracle : l'hostie vient se placer d'elle-même sur les lèvres de l'empereur.

Il est bon de signaler la présence de ces pièces historiques et légendaires, aux quatorzième, quinzième, seizième siècles. Ces drames ou mélodrames (qu'on les intitule d'ailleurs miracles ou moralités) nous prouvent, I on ne saurait trop le répéter, que notre théâtre pouvait se développer dans le sens du théâtre anglais ou du théâtre espagnol. Sujets, procédés, style, tout était prêt pour un auteur de génie, qui n'est pas venu,

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