‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 90 sur 281 · THÉOLOGIENS. — HISTORIENS. — POLITIQUES · texte numérisé non relu

THÉOLOGIENS. — HISTORIENS. — POLITIQUES

Les auteurs. — C'est, dit-on, dans une petite chambre du quai des Orfèvres, où, quarante ans plus tard, devait naître Boileau, étiez Jacques Gillot, clianoine de la Sainte-Ctiapelle et conseiller au Parlement de Paris, que se réunirent les auteurs de la Ménippëe : — Pierre Le Roy, chanoine de Rouen, — Pierre Pilhou, célèbre jurisconsulte et érudit, converti au catholicisme depuis 1573, et devenu procureur général au Parlement de Paris sous Henri IV ; on lui doit d'admirables ouvrages de droit ; et ses éditions latines de Quintilien, de Pétrone et surtout de Phèdre, le mettent à côté des plus grands humanistes du seizième siècle, — Gilles Durand , un avocat poète, dont les vers ont été publiés sous ce titre : Les OEuvres poétiques du sieur de La Bergerie (1594), — Jean Passerai, professeur au collège du Plessis, successeur de Ramus au Collège de France en 1572 ; on a de lui des vers français et des vers latins, aimables et spirituels, et de savants commentaires sur les auteurs latins, — Florent Chrestien, converti, lui aussi, au catholicisme, avait été élève d'Henri Estienne et précepteur de Henri IV ; il est aujourd'hui moins connu par ses traductions et ses vers latins, que pour avoir collaboré à la Satyre Ménippée, — Nicolas Rapin, resté surtout célèbre par ses relations littéraires avec Régnier qui lui dédia sa neuvième satire contre Malherbe, fut magistrat, grand prévôt de la connétablie, et fît beaucoup de vers latins et français. — Quelle est la part de chacun de ces auteurs ? — On croit pouvoir attribuer à Jacques Gillot la harangue de M. le Légat ; à Pierre Leroy, le préambule, /a vertu du catholicon d'Espagne ; à Nicolas Rapin, les harangues de M. de Lyon et du docteur Rose, sans compter quelques épigrammes ajoutées à la fin ; à Florent Chrestien, celle du cardinal de Pelevé ; à Gilles Durand, la complainte de l'âne ligueur ; à Pierre Pithou, enfîn, l'éloquente harangue de Daubray, représentant du Tiers-Etat.

Le plan. — Cette œuvre, exécutée en plusieurs fois, et par sept collaborateurs, offre cependant une certaine unité. On l'a comparée, dans son ensemble, à une libre composition dramatiaiie, dans le style du temps : la première

LA riTTÉRATURE FRANCAI^^E

partie serait analogue au crij des Mystères; la seconde ressemble à la monlve qui précédait la représentation ; et la pièce elle-même serait fournie par les harangues.

Nous sommes d'abord dans la cour du Louvre, le 40 février 1593, le jour où vont se réunir les États, convoqués par le lieutenant-général, le duc de Mayenne, pour l'élection d'un roi. Deux charlatans, l'un espagnol (le cardinal de l^laisance), l'autre lorrain (le cardinal de Pelevé), offrent au public leur calholicon, drogue universelle (1). Le calhoîicon de l'Espagnol a des vertus merveilleuses et ironiques : il dispense de toutes les vertus réelles, il efface toutes les vilenies. Celui du Lorrain est éventé, « manquant de l'ingrédient le plus nécessaire, qui est l'or ». — Ainsi sont représentés les deux partis qui voulaient imposer un roi étranger à la France, et faire exclure Henri IV. — Vient ensuite la procession des députés :'en tête, marche M. Rose, recteur de rUnivei'sité;puis les curés de Paris, les moines mendiants, les prévôts des marchands et échevins, le cardinal de Pelevé, M. le Légat, Mme de Nemours (mère de Mayenne); plusieurs dames delà cour, dont la duchesse de Mayenne, etc. Les curés, les moines, les échevins, sont, par-dessus leur robe, ridiculement accoutrés d'armures, et tous armés d'épées et de pertuisanes. — On est entré dans la salle des États. Ici, description des tapisseries qui ornent cette salle, et qui représentent des sujets anciens ou modernes, dont les auteurs tirent des allusions piquantes aux personnages contemporains. — Après que chacun a pris place, et que Ton a arrêté l'ordre des séances, commence la série des harangues : M, le Lieulenanl (Mayenne) prend le premier la parole ; puis M, le Légal, le cardinal de Pelevé, M. de Lyon, le recleur Rose, M. de Rieux, et M. Daiibraij. La séance est levée. Il y a une nouvelle description de lableaiix « qui étaient étalés sur les degrés de l'escalier », et qui sont, comme les tapisseries, des sujets à allusions. — La Satyre se termine sur quelques pièces de vers, en français et en latin, dont la

(1) Pour bien comprendre la plaisanterie contenue dans l'usage de ce mot calholicon, il ne faut pas oublier que les apothicaires débitaient une drogue de ce nom, remède qui convenait, selon son étymologie, à tous les maux.-

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dernière est intitulée : A Mademoiselle ma commère, sur le trépas de son asne.

Les harangues. — Sur les sept discours prononcés aux États, les six premiers sont composés selon le même procédé : l'orateur y dit tout le contraire de ce qu'il devrait dire. Il semble que xMayenne, le recteur, M. de Rieux, etc., soient le jouet d'une fatalité qui les oblige à découvrir malgré eux les mobiles secrets de leur conduite; ou qu'hypnotisés par un médium, ils sont enfin forcés d'être sincères, et de substituer à la harangue artificieuse qu'ils avaient dû préparer pour couvrir de beaux arguments spécieux leur conduite, un aveu ingénu et cynique des vrais motifs qui les font agir. Le procédé, très spirituel, devient à la longue un peu fatigant. — A cette série de discours transposés, succède la harangue de Daubray; et cette fois, c'est la raison qui parle, avec autant de sincérité que d'éloquence. Le député du Tiers fait un tableau saisissant des maux qui accablent les Parisiens ; il y oppose les avantages de la paix et le souvenir de la prospérité passée; il croit que le seul remède est dans l'immédiate reconnaissance du seul roi légitime, Henri IV. On peut reprocher à cette harangue quelques longueurs; on peut surtout constater que Daubray est plutôt sensible aux maux matériels et qu'il insiste trop sur le confortable, sur la bonne chère, sur le prix de la vie. Qu'on admire donc son éloquence, rien de plus juste; qu'on estime que de tels arguments étaient, en l'espèce, les meilleurs dont un bourgeois de Paris pût et dût se servir; mais que l'on se garde d'en trop idéaliser la portée (1).

Le style et Finfiuence. ™~ Rien d'étonnant que le style de cet ouvrage soit des plus variés. On croirait lire tantôt Rabelais (parfois du plus joyeux), tantôt Agrippa d'Aubigné, Guillamme du Vair, ou Michel de L'HospitaL Les trois parties les plus remarquables sont : la harangue de Mayenne, — celle de M. de Rieux, — celle de Daubray. Parmi les vers, il suffit de retenir la complainte finale.

(1; Lire des fragments de la Ménippée dans les Morceaux choisis de Darmsteter et Hatzfeld, p 43, êt de F. Godefrôy, 429

tA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Quant à Tinfluence immédiate et durable de la Ménippée^ on ne peut que souscrire à ce jugement de M. de Crozals : « ... Elle agit directement sur la grande masse des lecteurs et fut comprise d'eux; elle fît, comme instantanément, de plusieurs milliers d'hommes les collaborateurs de la cause qu'elle défendait; elle parut et resta œuvre vivante, et elle a mérité de durer après les tragiques circonstances qui avaient été le prétexte de sa composition. C'est, en effet, la marque originale de la Ménippée d'être peut-être dans notre littérature le seul ouvrage inspiré par la poli^ tique d'une époque qui ait été consacré chef-d'œuvre (1). »

BIBLIOGRAPHIE

Les différents recueils de morceaux choisis : Darmsîeîer eî Hafzfeld, F. Godefroy, E. Talhoî, etc., et Histoire de la littérature française (Julleville, Cohn), t. II.

Em. Faguet, Seizième siècle (Calvin).

A. BossERT, Calvin (les Grands Écrivains français, Hachette). Saint François de Sales, Œuvres (éd. de Dom Mockey, Annecy, 1892).

Sainte-Beuve, Port-Royal; Lundis, t. VII.

P. Jacquinet, les Prédicateurs du dix-septième siècle avan Bossuel, 1885, BeUn.

Pour la bibhographie des historiens et écrivains politiques cf. Histoire de la littérature française (Julleville, Colin), t. Il p. 586, à la suite du chapitre écrit par M. de Crozals.

La Satyre Ménippée, édition Ch. Labitte, 1880, Charpentier.

Lenient, la Satire en France, Paris, Hachette.

(1) Histoire de la littérature française (Julleville, Colin), H, p. 579»

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