LE MANUSCRIT DES PENSÉES
Paséal, pendant lés annéés où il méditait d'écrire une Apologie dè la Religion chrétienne, jetait ses notes Sur des bouts de papier qu'il enfilait à une ficelle. Ces fragments furent collés après sa mort sans aucun ordre dans ün volume relié. Ecriture fébrile, souvént presque indéchiffrable. Par là S’expliqueraient certaines énigmes du style de Pascal, qu'on a prises pour des hardiesses et qui ne sont peut-être que des erreurs de lecture.
suivie, il ne put que jeter sur le papier quelques-unés dé ses pensées, suivant les hasards de la méditation. C6 fragments forment le recueil des Pensées, publiées pour la première fois en 1670 par Port-Royal qui, pour des raisons de prudence, crut pouvoir ÿ pratiquer un certain nombre d’atténuations et de Suppressions 1.
/ 1. Le texte des Pensées a son hisloire. Pascal sè servait pour écrire de toüs les mor-. ceaux de papier qu'il trouvait sous sa main. Ces fragments, d'une ècriturehälive très
Ce qui devait faire l'intérêt et la nouveauté de cette défense de la religion, c’én était le plan: Lé célèbre argument du pari Suffirait à montrer la hardiesse du raisonnement de Pascal. C’est spécialement aux libertins, mais d’une façon générale aux indifférents de toute sorte, que S’adresse Pascal : il veut les contraindre à avouer, non pas encore que Dieu ést, mais qu'il le faut chercher, qu'il faut prendre parti et parier pour ou contre. « Pesons le gäin ét la perte en prenant croix que Dieu est. Estimons ces déux cas : Si Vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne berdéz rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter ».
D'ailleurs, pour un logicien tel que id les. queslions dé méthode ont une importance capitale, et les idées prennent par leur enchaînement une valeur nouvelle. Aussi a-t-on essayé maintes fois de reconstituer ce plan de Pascal en sé servant d'indications de provenances diverses (Entretien avec M. de Sacy. Préface d’Etienne Périer. Vie de Pascal, par M"°-Périer). Par malheur, ces indications si précieuses qu’elles soient, ne concordent pas entièremént. Pascal commençait-il par une exposition des fmiracles, comme le dit M Périer ? Partait-il d’une peinture de l’homme, pour s'élever de là à la religion, comme le prétend Etienne Périer ? Son premier Soin était-il, ainsi qu’on l’inférerait dé l’Entretien avec M. de Sacy, d’opposer les philo: sophies, pour en démontrer l’impuissance ét établir sur leurs ruines la vérité de l'Evangile ? La quéstion semble
insoluble.
Nous n'’essaierons donc pas d’ésquisser un plan qui,
difficile à lire, et souvent d’une autre main que celle de Pascal,ont été collés dans le plus grand désordre sur les feuilles d’un registre. Ils composent ce qu’on appelle le Manuscrit aulographe des Pensées (Bibliothèque nationale), — L’ édition de 1670, faite par les soins d’Etienne Périer, du duc de Roannez et de M, de Brienne contenait de graves altérations que la prudence avait imposées à Port-Royal. Celle édition, à
laquelle vinrent s'ajouter divers morceaux de Pascal, fut reproduite notammént par Bossut (1779). En 1842, Victor Cousin, comparant le texte des édilions à celui du manuscrit, conslata — Érésamsent — qu'on n'avait pas le vérilable texte de Pascal. En 1844 Prospèr Faubère donna ja première édilion des Pensées conforme ail manüscrit. Depuis lors se sont succédé de nombreuses éditions, chaque nouvel éditeur s'efforçant d'imaginer le plan qu'aurail suivi Pascal et rangeant les Pensées dans un
ordre différent,
à mettre les choses au mieux, ne serait qu'en partie le plan de Pascal, et nous nous autoriserons de l'exemple de Port-Royal, qui, ayant tenté ce travail, l’abandonna. Nous nous contenterons de chercher d’une façon générale quelles sont les idées de Pascal sur la condition de l’homme, sur la valeur des philosophies et sur la nalure de la religion.
Pascal veut prouver aux Pensées sur l’homme, la indifférents que nul ne sauphilosophie, la reli- rait se passer du secours de la gion. religion. C’est dans ce dessein et avec cette idée directrice qu'il va faire le tableau de la condition humaine. Et d’abord la raison se suffit-elle à elle-même ? Pouvons-nous, par le seul moyen de la raison et sans le secours de la révélation, atteindre à la vérité et résoudre l'énigme du monde ? La raison est incapable de résoudre certaines questions et justement celles qui nous importent le plus. Quant à nos autres facultés, elles contribuent toutes à nous abuser. Les sens : « abusent la raison par de fausses apparénces, et cette même piperie qu'ils apportent à la raison, ils la reçoivent d'elle à leur tour : elle s’en revanche. » L’imagination : « C’est cette partie décevante dans l’homme, cette maîtresse d'erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours. » Le jugement : «Il n’y a qu'un point indivisible qui soit le véritable lieu... la perspective l’assigne dans l’art de la peinture. Mais, dans la vérité et dans la morale, qui l’assignera ? » Il y a encore bien d’autres causes d’erreur : la coutume, l’âge, les maladies, l'intérêt, « merveilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement ». C’est pourquoi on remarque tant de diversité dans les opinions des hommes : «trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence... Plaisante justice qu’une rivière borne. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. » Et c’est encore pourquoi toutes les institutions purement humaines n'ont qu’un fondement ruineux.
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Voilà à quoi se réduit le pyrrhonisme de Pascal. On \oit en quoi il consiste et qu'il vise non du tout la religion, mais seulement la raison : ce qu’il met en doute, c’est uniquement le pouvoir de la raison à attaindre par elle-même les vérités suprêmes. Pour cette partie de son œuvre, Pascal trouve un allié dans Montaigne : il s’en sert continuellement, s’en inspire, lui emprunte arguments et expressions, quitte à les transformer en les animant de sa passion et les dramatisant de son angoisse. Il se plaît à voir, « dans cet auteur, la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes ». Il est tout près « d'aimer de tout son cœur le ministre d’une si grande vengeance ».
Quelle est ensuite la condition de l’homme ici-bas ? Elle est misérable ; elle l’est foncièrement, essentiellement, au point que l’homme ne saurait en supporter la connaissance et rester en repos en face de soi. Le jeu, la chasse, le travail du savant, les occupations du magistrat, du conquérant, du roi, tous ces biens prétendus n’ont d'autre utilité que de détourner l’homme de luimême et de le divertir. « Les hommes, n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de ne point y penser. » C’est ici ce qu'on à appelé le pessiniisme de Pascal. La conclusion en est que ces biens, qui n’ont point de réalité par euxmêmes, ne peuvent être le prix de l’existence, et que lo fin de l’homme ne saurait se trouver ici-bas, mais doit être cherchée ailleurs.
Mais si Pascal a marqué en traits saisissants la faiblesse et la misère de l’homme, nul aussi n’en à mieux connu la grandeur et cette dignité qui réside en la pensée. « L'homme connaît qu'il est misérable ; il est donc misérable, puisqu'il l’est ; mais il est bien grand, puisqu'il le connaît. » « L'homme n’est qu’un roseau, Île plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant, »
Ce contraste, voilà pour Pascal l’énigme. « Quelle chimère est-ce donc que l’homme, quelle nouveauté, quel monstre, quel sujet de contradiction, quel prodige ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, déposi-
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taire du vrai, cloaque d'incertitude ét d'erreur, gloire et rebut de l’univers.. » Aucun syStème de philosophie ne résout l’énigme, car chacun n’a aperçu qu'un côté de notre nature, et tous se détruisent : « La nature confond les byrrhoniens, et là raison confond les dogmatiques, » Seule, la religion peut tout expliquer, grâcé au dogme dé la chute. « Si l’hoïñimé n'avait jarnais été corrompu, il jouirait dans Son innocence et de la vérité et de la félicité avec assurance, Et, si l’homrié n'avait jamais été que corrompu, il n’aurait aucune idée ni de li vérité ni de la béatitude. » Misère et grandeur peuvent ainsi Se trouver réunies. &« Ce sont misères d’un grand seigneur, misères d’un roi dépossédé. » C’est donc à la religion qu'il faut nous adresser : «Ecoutez Dieu ! »
D'ailleurs, la religion même n'’apportera pas le repos à l’âme de Pascal. Ceux-là peuvent se reposer chez qui lä croyance est l’acquiescement produit par l'évidence. Mais le Dieu de Pascal est le Dieu caché qui ne se révèle qu'à quelques-uns et qu'en partie : la croyance est, pour une part, œuvre de volonté et d'amour. « C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison. » Et c’est de toutes les forces de son être, de toutes les ardeurs de sa nature que Pascal va tendre vers Dieu. Cette foi est profonde : « Tu ne me chercherais pas, si tu né m'avais déjà trouvé. » Elle n’est pas sereine : «Je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant, »
Les Pensées nous montrent, non pas un nouveau Pascal, mais Pascal tout entier avec tous les traits qui le caractérisent. — La passion, la violence du génie : c'est de front que Pascal choque son adversaire, heurtant ses préjugés, ses craintes, ses scrupules, dans une âpre discussion qui ne lui laisse ni intervalle pour se reprendre, ni détour pour s'échapper. — L’amertume de l’ironie : en passant par la bouche de Pascal, les arguments et les phrases de Montaigne y prennent un autre accent. Montaigne se joue de nos faiblesses et s’en amuse : Pascal en souffre pour nous, — [Le tour dramatique de l’es-
prit : lés Pensées sont un drame, une lutte avec le doute, ét la forine du dialogue vient comme d’éllé-même sous la plume de Pascal. — La puissance évocatrice de l'imagination : c’est par là que Pascal (Mystère de Jésus) se fait le témoin de l’agonie de Jésus, au point d’y assister, d’entendre la parole divine à lui personnellement adréssée : « Je pensais à toi dans mon agonie : j'ai versé tellé goutté dé sang pour toi. » C’est encore par là qu'ayant là vision matériélle de la petitessé et dé l’isolement de l’homme, il en vierit à pousser cé cri d’éffroi : « Le silence éterñel de ces espaces infinis m'effraie ! »
Plusieurs des Pensées de Pascal Se rapportent à 11 La rhétorique de Pascal. manière d'écrire. Elles sont conformes à la plus pure doctrine classique. En tête des éditions actuelles des Pensées se trouve la fondarentalc Différence entre l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse. « En l’un, les principes sont palpables, mais éloignés de l’usage commun:.. Il faudrait avoir tout à fait l’esprit faux pour mal raisonner sur des principes si gros qu'il est presque impossible qu'ils échappent. » C’est la méthode des mäthématiques, qui opère dans l’abstrait et consiste à déduire de définitions, posées une fois pour toutes, tout ce qui y est conténu, la méthode cartésienne. « Mais dans l'esprit de finesse, les principes sont dans l’usagé commun et devant les yeux de tout le monde... Il n’est question que d’avoir bonne vue, mais il faut l’avoir bonne, car les principes sont si déliés et eh si grand nombre qu'il est presque inipossible qu’il n’en échappe. » Et c’est ici la méthode de la connaissance concrète, intuitive, qui procède par l'observation ét l'analyse et par laquelle les écrivains du xvn° siècle étudieront le cœur humain et le train du monde. De ces deux méthodes il faut savoir, suivant les cas-et sous peine de graves erreurs, employer l’une ou l’autre. C’est ce qu’on pourrait appeler la « logique » de Pascal.
Quant à. sa « rhétorique » elle consiste lout entière dans la poursuite du naturel et du vrai. Pascal proscrit tout ce qui est artifice : « la vraie éloquence se moque de l’éloquence » ; les ornements inutiles ; les antithèses, qui ne sont que pour la symétrie comme do fausses fenêtres ; les élégances, qui sont des impropriétés : « masquer la nature et la déguiser. Plus de roi, plus de pape, d’évêques, mais auguste monarque, etc. ; plus de Paris, capitale du royaume. Il y a des lieux où il faut appeler Paris, Paris, et d’autres où il le faut appeler la capitale du royaume ». E& voici l’impression dernière qui doit ressortir d’une œuvre littéréire : « Quand on voit le style naturel, on est toul étonné, car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme. »
Pascal a refait treize fois la dix-huitième Provinciale et L'écrivain. chargé de ratures les fragments des Pensées : on voit maintenant en quel sens était dirigé ce travail. Mettant au-dessus de tout cette qualité, le naturel, Pascal emploiera toujours le mot propre, fût-ce le mot populaire et dût s’en effaroucher le goût des délicats. « Les misères qui nous touchent, qui nous tiennent à la gorge... Si on y songe trop, on s’entête, et on s'en coiffe... On leur donne des charges et des affaires qui les font tracasser dès la pointe du jour... Ceux qui croient que le bien de l’homme est en la chair, et le mal en ce qui le détourne des plaisirs des sens, qu'ils s’en soûlent et qu’ils y meurent... Je vois donc des foisons de religions. » Que si la construction grammalicale ne reproduit pas l’ordre et le mouvement des idées, Pascal Ha sacrifie. « Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face du monde était changée. » « Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique la raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. »
Un trait frappe tout particulièrement dans ce style
la puissance de l'imagination. L'idée, chez Pascal, revêt le plus souvent une forme imagée, pittoresque, colorée. Par là il se distingue de tous les écrivains jansénistes el de la plupart des écrivains du xvn° siècle. Comme l’a bien montré Brunetière, si l’on voulait trouver, dans la littérature du xvu° siècle, le genre de beautés poétiques que nous admirons chez les grands lyriques du xix°, c’est chez un Bossuet qu'il faudrait les aller chercher ou chez ce Pascal, si ennemi pourtant du lyrisme qu'il a condamné par ce mot : « Le moi est haïssable. »
Le relief de l’expression, le don de l’image rapide et saisissante, l’imprévu et la vivacité du tour, un je ne sais quoi de dramatique partout répandu, ce sont quelques-unes des qualités du style de Pascal. Ou plutôt, il ne faut pas chercher ici ce qu’on appelle ailleurs des qualités de style. C’est chez Pascal qu’on trouve un homme au lieu d’un auteur, et son style n’est qu'à lui, parce qu'il est la fidèle expression de tous les traits de son génie.
Pascal appartient au jansénisme par la doctrine, non par la manière d'écrire. Les jansénistes, qui ont beaucoup écrit, sont d’ailleurs des écrivains médiocres. Leur style est lourd, diffus : ainsi, chez Arnauld (1612-1694). Le plus souvent, il est terne et sans couleur ; cela bien entendu par manque de génie, mais aussi par système. Ils se gardent de toutes les vanités y compris celle du style. Les jansénistes veulent que l'écrivain s’efface et disparaisse derrière l’idée : ainsi chez Nicole (1625-1695). Celui-ci est le compagnon d’Arnauld, entraîné par son fougueux ami dans toutes ses luttes, où il le suit non sans quelque fatigue. En 1671, il publia le premier volume de ses Essais de morale. « C'est la même étoffe que Pascal », s’écriait M”° de Sévigné dans son facile enthousiasme. Elle disait vrai, car l'influence des Pensées est ici à toutes les pages. Mais ce n'est pas la manière de Pascal. L'analyse est souvent ingénieuse, le style est toujours mou et indé-
Autres écrivains jansénistes.
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cis. De la collaboration d’Arnauld et de Nicole, naquit la Logique de Port-Royal, ouvrage directement inspiré de la méthode cartésienne. Duguet (1694-1733) a, dans de nombreux écrits, continué l’æuvre de Nicole.