‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 103 sur 294 · LES MORALISTFES : LA ROCHEFOUCAULD · texte numérisé non relu

LES MORALISTFES : LA ROCHEFOUCAULD

ceinte même de Port-Royal. Chacune de ces réunions mondaines du xvr° siècle a favorisé le développement

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LA ROCHEFOUCAULD (D’après un portrait gravé publié par B, Moncornet).

C’est ici le portrait du jeune homme que l'amour et Vambilion jetèrent dans la Fronde, et dont les Mémoires nous retracent les folies. Ce n’est pas encore l’homme mûr qui les juge et qui tire de son expérience le système désabusé des Maximes.

d'un genre littéraire : à l'hôtel de Rambouillet on faisait des kettres ; chez M'"° de Scudéry de petits vers ;

chez ‘M'° de Montpensier des portraits. Chez M de Sablé on faisait des Maximes : nous en avons sous le nom de M° de Sablé et de ses amis, Esprit, l’abbé d’Aiïlly. La Rochefoucauld trouva installé cet amusement de société ; il s’y mit comme les autres. La pensée à traduire en maxime naissait au cours de Ja conversalion : chacun s’ingéniait ; La Rochefoucauld donnait au travail commun le tour définitif, et renvoyait à la marquise ce « qu'il avait pris chez elle en partie ». Peu à peu, c’est un livre qui se faisait. Avant de tenter l’impression, M"° de Sablé soumettait les maximes à ses amies, M"° de Schomberg (M"° de Hautefort), M"° de Roban, la princesse de Guéménée, M°° de La Fayette, qui envoyaient leur appréciation. Travail de préparation et collaboration mondaine que nous devions indiquer. N’ayons garde d’en exagérer l’importance, et de méconnaître que les Maximes sont l’œuvre éminemment originale et personnelle de La Rochefoucauld.

En les lisant, M"* de La Fayette s’était écriée : « Quelle corruption il faut avoir dans l'esprit et dans le cœur pour être capable d'imaginer tout cela ! » Elle se flatta plus tard d’avoir réformé le cœur de La Rochefoucauld. Et, de fait, nous voyons que dans les éditions postérieuresi, le moraliste alténue sa pensée : il y a des « presque », des « souvent », des « pour la plupart », toutes réserves où l’on veut découvrir l'influence de M de La Fayette. Mais, lorsque les relations commencent, La Rochefoucauld a cinquante-trois ans : son opinion sur l'humanité est arrêtée et les expériences ont élé décisives. Seulement, cette amitié dévouée rend à La Rochefoucauld, l’inappréciable service d'adoucir ses dernières années attristées par la maladie et par la perte d’un fils. Il mourut le 17 mars 1680.

Le portrait moral de La Rochefoucauld n’est plus à faire, le cardinal de Retz s’en étant chargé :

1 y a toujours eu du je ne sais quoi en tout M. de La Rochefoucauld.. T1 n’a jamais été capable d’aucunes affaires, et je ne sais

1. Cinq éditions des Murim2s ont paru du vivant de l'auteur (1665, 1666, 4671

, 1679, 1678). Chacune d'elles porte les traces d'un curieux travail de remaniement.

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LES MORALISTES : LA ROCHEFOUCAULD. 345 pourquoi ; car il avait des qualilés qui eussent suupléé en toul au.re celles qu’il n’avait pas... 11 n’a jamais été guerrier, quoiqu'il * fût très soldat ; il n’a jamais été par lui-même bon courtisan, quoiqu'il ait eu toujours bonne intention de l’être ; il n’a jamais été bon homme de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé.

Une nature douée de belles parties du côté de l’intelligence, mais à laquelle il manquait quelque chose du côté du caractère, à savoir l'esprit de suite, tel fut La Rochefoucauld. Il se crui capable des grandes affaires, y échoua, et cn garda l’impression d’une destinée manquée. Ce dégoût l’a mis sur la voie de sa doctrine.

Il entre d’ailleurs dans la

composition des Maximes des

Les « Maximes ». éléments très complexes.

C'est d’abord le désenchante-

ment de l’homme qui a été

déçu par la vie. C’est ensuite le dédain du grand sei-

gneur habitué à mépriser. Ce sont les souvenirs per-

. Sonrniels : certains traits n’ont qu’une valeur particulière

el appellent des noms de contemporains. L'influence janséniste n’en est pas absente : parmi les lettres écrites au sujet des Maximes, quelques-unes le sont par des jansénistes qui approuvent complètement le livre et y voient « une satire très forte et très ingénieuse ce la corruption de la nature par le péché originel ».

Par endroits encore, on devine l’écrivain qui cède au plaisir d'écrire, et dont la plume s’amuse. Telle maxime n'est qu'une épigramme et une boutade : « Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui. » « On ne donne rien si libéralement que ses conseils. » D’autres ne sont que des effets de style : « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement » ; et ce qu'on appelle des mots d’auteur : « Il est du véritable amour comme de l’apparition des esprits : tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu. » « Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles qu’on ne chante qu’un certain temps. »

Mais les Maximes ne s’expliquent entièrement par

aucun de ces éléments, et nous n'avons pas encore atteint à ce qui en est l'essence. Elles ne sont ni un jeu d'esprit, ni une vengeance, ni surtout un pamphlet d'actualité et dont les attaques ne s’adresseraient qu'à la société de la Fronde. L'œuvre de La Rochefoucauld a une portée plus haute : elle est une vue d'ensemble, une conception générale de l'humanité, elle contient un système de morale.

Ce système est celui de l’amour-propre, entendu au sens d'amour de soi. « Les vertus se perdent dans l’in-

: térêt, comme les fleuves se perdent dans la mer. — Nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés. » Le moraliste va les dépouiller de leur déguisement et nous montrer en chacune d'elles, sinon le vice qui y est contenu, du moins le mobile intéressé qui en change la nature

Le système de La Rochefoucauld.

La fidélité qui parait en la plupart des hommes n’est qu'une invention de l’amour-propre pour attirer la confiance. — Ce que les hommes ont nommé amitié n’est qu’un commerce, où l’amourpropre se propose toujours quelque chose à gagner. — Le refus des louanges est un désir d’être loué deux fois. — II est de la reconnaissance comme de la bonne foi des marchands : elle entretient le commerce, el nous ne payons pas parce qu’il est juste de nous acquitter, mais pour trouver facilement des gens qui nous prètent.

On saisit ici un premier procédé. Il arrive que nos vertus aient leur récompense : La Rochefoucauld veut que le seul désir de gagner cette récompense nous ait tenu lieu de vertu. Il arrive qu’une bonne action ait un résultat avantageux : La Rochefoucauld veut que ce résultat ait été aussi la fin de l’acte.

Voici un autre procédé, Il se mêle souvent à nos vertus des mobiles qui s’y adjoïgnent sans pourtant en changer la nature : La Rochefoucauld établit une confusion, et veut réduire la vertu à ces éléments étrangers.

L'amour de la justice n’est en la plupart des hommes que la crainte de souffrir l'injustice. — L’amour de la gloire, la crainte

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