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CHAPITRE XIX

Mme de Motteville. — Ses Mémoires. — Les Mémoires de M1 de Montpensier. — Les Mémoires de La Rochefoucauld. — Le cardinal de Retz. Sa vie. — Ses Mémoires. — T'Ccrivain,

Les Mémoires, très nombreux au xvrr° siècle, contiennent sur les hommes et les choses de cette grande époque une foule de curieux détails. Ceux qui intéressent le plus la littérature sont ceux qui se rapportent à la régence d'Anne d'Autriche et à la Fronde, soit parce que les personnages qu'ils mettent en scène ont été mêlés ali inouvement littéraire, soit parce que le relief des figures et l’hnprévu des événements ont servi les écri- Vains.

C’est au Palais-Royal, au

Louvre, à Saint-Germain, que

Me de Motteville. nous allons entrer à la suite

de M de Motteville (1621-

1689), et c’est du cabinet de

la reine que nous verrons se dérouler les événements.

Françoise Bertaut, veuve de bonne heure d’un gentil-

homme normand, M. de Motieville, va se consacrer au

service d'Anne d'Autriche, sans que, pendant un espace

de trente années, la reine ait eu aucun reproche à faire

à l’inaltérable fidélité de sa plus «véritable amie ».

Me de Motteville passe chaque jour à côté de l'intrigue

et ne s’y mêle jamais. C’est qu’elle ne ressemble en

rien à ses fameuses contemporaines. L'héroïque et l’aventureux ne sont pas du tout son fait.

À défaut des qualités brillantes, M de Motteville a toutes les qualités solides. Elle est pieuse, d’une piété qui n'est pas, comme chez d’autres, le lendemain de

la frivolité mondaine et où l’exaltation ni l'ostentation n'ont de part. Le sérieux, c’est chez elle le trait qui domine. Elle est réfléchie et se détermine par le bon

Mme px Morrgvicre

x thés

D’après un portrait peint par Largillière).

L'honnête et fidèle: dame d'honneur d'Anne d'Autriche, qui, inêlée à une vie de troubles et d'aventures, sut garder la raison : ob la vertu au milieu des pires inlrigues,

sens ; elle a même une tendance à voir les choses par le côté moral. Elle s'arrête volontiers pour tirer Ia leçon d'un événement : elle affectionne les maximes géné-

rales ; elle. cite Sénèque. Elle juge, et avec sévérité, cette cour où elle à vécu :

Pour la bonté, c’est une qualité que les grands ne connaissent guère et ne pratiquent pas souvent. — Tel parait vaillant contre le favori, qui au moindre adoucissement de sa part cevient poltron. — J1 ne faut pas s’étonner de leur solitude (de la reine d’Angleterre et de son fils) : le malheur était de la partie, ils n’avaient pas de grâces à faire.

Insensiblement, M" de Motteville en vient à juger de l'humanité tout entière par les courtisans.

Il n’y a point de bonté dans l’homme : du moins, elle est rare. — L'intérêt peut, lui seul, joindre tant de contrariétés ensemble : il est le maître des cœurs ; c’est lui qui gouverne le monde, qui fait souvent agir les hommes en bien et en mal, qui fait naître la haine, et qui produit les apparénces de l’amitié que les gens Ce la cour semblent avoir les uns pour les autres.

Ce travail de pensée est curieux à suivre : on voil comment les mêmes spectacles ont pu amener un La Rochefoucauld à concevoir la théorie de la morale de l'intérêt. — Telle est M"° de Motteville, dont on à pu dire, non sans justesse, que c’est Nicole en juues.

Elle va nous raconter la

régence d'Anne d'Autriche Ses « Mémoires ». on peut deviner quels seront les mérites de son récit.

| L'écrivain, chez M”° de Motleville, est véridique, autant que la femme. Elle ne sprétend d'ailleurs qu'au rôle de témoin fidèle, rapportant exactement ce qu'elle a vu et ne disant rien de ce qu'elle sait mal. « Je n'aime à écrire que ce que je sais parfaitement. » On voit en même temps ce qui lui manquera : un certain degré de pénétration, une certaine acuité de vue. Ici, les qualités mêmes de M de Mottevile lui ont nui. Elle est trop honnête pour que bien des choses de son temps ne lui aient Has échappé. Habituée à agir par des raisons droites et par des motifs simples, elle ne se débrouillera pas toujours dans des intrigues dont les fils s’entre-croisent ei

s’emmélent, et ne saura pas lire dans des âmes trop compliquées.

Les Mémoires de M" de Motteville reprennent Îles événements depuis 1611, pour aller jusqu’en 1666. Mais les premiers chapitres, consacrés au règne de Louis XIII, ne sont qu'un résumé fait d'après des rapports indirects. C’est depuis la régence d'Anne d’Auiriche que le récit, étant celui d’un témoin, devient personnel et intéressant. Enfin, pour les dernières années de la reine mère, M"° de Motteville étant du très petit nombre des personnes qui l’approchaient alors, son témoignage est une Source presque unique.

C'est naturellement le portrait d'Anne d’Autriche qu'il faut chercher dans ces Mémoires : M®° de Motteville y est revenue à plusieurs reprises et à plusieurs dates ; elle nous fait pénétrer avec elle dans l'intimité de sa maîtresse, nous instruit de l'emploi de ses jour-nées et de la distribution de son temps. Le portrait est flatté ; c’est l’œuvre d’une femme de chambre très dévouée, discrète avec des airs de ne rien garder par devers elle ; on dirait l’œuvre d’une complaisante, si le mot n'impliquait un blâme. Il n’y est guère ques-” tion que des qualités de la reine : piété sincère, libéralité, bonté. Cette bonté, devenue proverbiale, touchait à la nonchalance, « La reine est paresseuse, » Et c'est à peu près le seul défaut que note M" de Motteville chez une femme et chez une reine qui en avait bien quelques autres encore,

D'ailleurs, les portraits que trace M" de Motteville manquent de relief : tous les traits y sont, mais épars ; elle ne sait pas les réunir pour reformer l’ensemble ; surtout elle ne sait pas découvrir et mettre en bonne place celui qui éclaire toute une physionomie. En suivant dans ses hésitations continuelles la conduite de Gaston d'Orléans, elle né semble pas avoir vu le fond de ce caractère. Pour Condé, de même, elle ne nous fera pas toucher du doigt la plaie : à savoir, cet orgueil insensé au point de devenir criminel, Et, si parfois elle. s’anime et élève le ton, pour flétrir chez Mazarin «une

grande bassesse d'âme, l’avarice et le manque de foi », c'est qu'elle a eu à souffrir dans les sentiments essentiels à sa nature, l’honnêteté, le désintéressement, la reconnaissance.

Ce relief qui frappe et qui grave un tableau dans la mémoire, c’est aussi bien ce qui manque au récit des scènes auxquelles a assisté M"° de Motteville, Elle n’a pas le souci de Ja composition. Sa langue manque de précision et son style d'imagination, C’est l'allure souvent incorrecte d’une conversation prolixe et non exempte de monotonie, mais qui n’est ni sans charme, ni même sans profit, Car, si M" de Motteville n’est pas de celles qui ravissent l’attention, elle sait pourtant la fixer ; ét cette impression, que de plus habiles font julie d’un trait fortement appuyé, elle la produit peu à peu par la fréquence des retouches, par la sincérité du récit el par lintimité des détails,

Avec M'° de Montpensier (1627-1693), fille de Gaston d'Orléans, nous somimes à mi-chemin entre le parti de la Fronde et celui de la Cour, alternativement dans l’un ou dans l’autre, parce que l'humeur hésitante de Monsieur l’empêche de se fixer, ei parce que l'humeur fantasque de sa fille laisse toujours une place à l'imprévu. En cette cousine de Louis XIV, il nous semble voir la victime d’un malentendu de la fortune. D’ambition à ne se conterfter que d’une couronne, elle s'est crue vingt fois à la veille d’épouser les plus grands souverains de FEurope, à tué en imagination des reines pour s'installer à leur place, el finalement n’a eu de toutes ces grandeurs qué le mirage. D’esprit chevaleresque avec des goûts d’amazone, elle est fille d’un prince dont « toutes les conversations finissaient toujours par des souhaits d’être en repos à Blois et par le bonheur des gens qui ne se mêlent de rien ». Elle souffre cruellement du rôle auquel se réduit Gaston, et dont elle sent toute l'indignité. « Ces sortes

Les « Mémoires » de M'c de Montpensier.

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de discours me faisaient toujours verser des larmes et

me causaient beaucoup de chagrin. » Aussi saisit-elle . 2 ar Er ,

toutes les occasions et tous les prétextes pour sortir d’une

LA GRANDE MADEMOISELLE (D'après un portrait gravé par G. Kruell), C'est dans ce costume d'amazone, à panache et à lambrequins, porté par les héroïnes des romans de La Calprenède et de Mue de Seudéry, qu’il faut voir cette romanesque Mademoiselle, l'héroïne

de la Fronde qui fit tirer le canon de la Bastille sur Louis XIV qu'elle rêvait d’épouser.

inaction qui lui pèse, Chargée de maintenir Orléans dans lobéissance de Monsieur, elle s’introduit dans vtlle par escalade et l'occupe militairement, On sait

quelle part elle prit à la bataille du faubourg Saint-

Antoine. Ce besoin de se signaler par quelque action

digne de son rang, ce désir de faire quelque chose de mémorable, c'est le trait qui domine dans ce caractère. La grande Mademoiselle est bien la contemporaine du Prand Condé et aurait pu être une héroïne du grand Corneille.

Seulement, à cette grandeur d'âme il se mêle tou- 1 jcurs un peu de ridicule. C’est sur le ton de l'ironie 2 qu’on s'adresse à Mademoiselle, La raillerie de Condé | est fine et courtoise. A l’affaire d'Orléans, il lui écrit - que les mesures qu’elle avait prises « étaient telles que

le roi de Suède n’eût pas pu mieux prendre son parti ».

Celle de Gaston est plus mordante et, dans les mauvais

jours, va jusqu’à la brutalité. Aux comtesses de Fiesque

et de Frontenac, il écrit : « À mesdames les comtesses - maréchales de camp dans l’armée de ma fille. » Après » l'affaire du faubourg Saint-Antoine, il interpelle brusquement Mademoiselle : « Vous avez été si aise de faire - l’héroïne ! »

Elle, pourtant, ne sent pas l'ironie, ayant un fond de naïveté incroyable. C’est elle qui nous raconte com-

ment elle faillit devenir dévote

Le désir d’être impératrice qui me suivait partout me faisait penser qu’il était bon que je prisse par avance les habitudes qui’ pouvaient être conformes à l'humeur de l'Empereur. J’avois oui dire qu’il était dévot, et, à son exemple, je le devins si bien. anrès en avoir feint l’apparence quelque temps, que j’eus pendant huit 3 jours le désir de me faire religieuse aux Carmélites...

Tous ces traits se retrouvent dans la façon même dont

écrit Mademoiselle, sans suite ni méthode aucune, passant d’un fait à un autre sans transition, brouillant les idées et chevauchant à l’aventure entre ses phrases. ; La première partie des Mémoires nous conduit jus- - qu’en 1660. Lorsque Mademoiselle reparut à la cour, Anne d'Autriche avait dit au roi : « Voilà une demoi- - selle que je vous présente et qui est bien fâchée d’avoir été méchante : elle sera bien sage à l’avenir. » Tout au - moins, y fit-elle ses efforts.

La ‘seconde partie des Mémoires nous la montre tantôt à la cour de Louis XIV, tantôt en exil dans ses possessions de Saint-Fargeau, où elle tient un cercle littéraire, fait avec Segrais de petits romans (Relation de l'Ile imaginaire, La princesse de Paphlagonie) et s amuse au jeu des portraits (La Galerie des portraits de mademoiselle de Montpensier). En outre, son récit est plein de douloureuses et humiliantes confidences, qui nous font mesurer ce qu'il lui en a coûté de n'avoir jamais su faire la distinction entre le roman et la vie.

Nous connaissons déjà La Rochefoucauld ; les Mémoires, qui embrassent la période de 1624 à 1652, exposent son rôle auprès d'Anne d'Autriche et de M"° de Chevreuse, ses rapports avec les Importants : « Pour mon malheur, j'étais de leurs amis, sans approuver leur conduite » ; avec la Fronde parlementaire, où il prit une part active ; avec Mazarin et Retz, entre qui il essaya de s’entremettre ; avec M de Longueville, que tantôt il entraîne et tantôt il suit dans la révolte, pour finir par se brouiller avee elle et en devenir l’ennemi irréconciliable.

Composés au lendemain des événements et sous l’impression de rancunes encore toutes récentes, les Mémoires soulevèrent une tempête lorsqu'ils parurent (1662). I n'y faudrait pourtant chercher ni de très piquantes révélations, ni des traits d’une mordante satire. C’est par la inesure, par uün ton de politesse hautaine que se distingue le récit de La Rochefoucauld. On n'y trouverait non plus ni beaucoup de relief, ni un très brillant coloris : les teintes sont discrètes, souvent effacées ; l'élégance, la sobriété, le bon goût en font le mérite. Surtout, on aime à deviner dans l’auteur des Mémoires le futur auteur des Maximes : La Rochefoucauld fait déjà œuvre de moraliste pénétrant en découvrant, mieux que personne autre, les causes multiples d'événements auxquels il avait été mêlé, et les

Les « Mémoires » de La Rochefoucauld.

mobiles cachés de personnages qui avaient mis en action fa philosophie dont il allait se faire le théoricien.

Avec le cardinal de Retz, nous allons enfin nous trouver au cœur des événements, le récit va s’animer, les figures prendre vie : car non seulement celui-ci a joué un rôle au premier rang, mais il est un admirable metteur en scène et un artiste, et peut-être même a-t-il été par-dessus tout un artiste.

Paul de Gondi, né en 1614, était le neveu de François de Gondi, archevêque de Paris : c’est dans l'espoir de lui succéder un jour qu'il s’attacha à l'Eglise, bien qu'il eût « l’âme la moins ecclésiastique de l’univers », I fut, en effet, nommé coadjuteur en 1643, après la mort de Louis XIII, et obtint à force d’intrigues le titre d’archevêque et lé chapeau de cardinal, Il nous à lui-même donné le détail des duels et des aventures de sa jeunesse, puis le récit de ses intrigues de chef de parti. Les Mémoires n’ont pas d’autre sujet, et, jusqu’à l’année 1655 où ils s’interrompent brusquement, ils ne nous laissent rien ignorer, Emprisonné à Vincennes d’abord, puis à Nantes, Retz parvient à s'échapper, séjourne en Italie, en Flandre, en Angleterre, poursuivi . par la haine de Mazarin, maintenant contre celui-ci là possession du titre et du pouvoir effectif d’archevêque.

Après la mort de Mazarin, il fait son accommodement avec Louis XIV et obtient, en échange de l’archevêché, le titre et les revenus de l’abbaye de Saint-Denis. C’est une nouvelle période dans la vie de Retz. L'ancien émeutier mène une vie de seigneur provincial dans son château de Commercy. La confiance de Louis XIV vient l’y chercher, et c’est en sujet dévoué qu'il rembplit des missions diplomatiques à Rome auprès d'Alexandre VIT, puis dans le conclave qui prépare l'élection de Clément IX. Il-y a mieux, et Retz va faire une fin édifiante. Pendant les dernières années, et aux

approches de la mort, il semble que les enseignements

Le cardinal de Retz.

Sa vie.

de Vincent de Paul se soient réveillés chez lui et qu'il ait été entraîné dans ce grand courant de piété auquel

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