‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 107 sur 294 · LE CARDINAL DE REZ · texte numérisé non relu

LE CARDINAL DE REZ

(D'après un lableau anonyme du xvire siècle appartenant à la famille de Luçay).

11 y à du Scapin dans cette figure rusée, de l’espiègle et du brouillon, un curieux mélange de Paris et de l’Italie ; mais quelle vitalité . dans cette chevelure en broussaille, et ces épais sourcils et cette lèvre charnue ! Cet homme laid et plein de verve a un charme * qui anime ses Mémoires et explique l’amilié d'une Sévigné.

bien peu d’âmes résistaient alors : il abandonne la composition des Mémoires et mène une vie pénitente. C’est

le 24 août 1679 que mourut « le bon cardinal », comme

- rarle M de Sévigné.

Retz n’est devant l’histoire

qu’un ambitieux qui sacri-

Ses « Mémoires ». fia le repos public à des vues d'intérêt personnel, rivalisa

d'influence avec Mazarin et

échoua pour n'avoir eu d'’habileté que dans le détail,

sans vues d'ensemble et plan suivi. Mais les Mémoires

(1672) nous permettent de préciser la nature de son rôle el de fixer les traits qui caractérisent sa physionomie. Et d’abord, il est moins encore un ambitieux qu’un intrigant. C’est ce que La Rochefoucauld a bien discerné : «Il paraît ambitieux sans l’être ; la vanité et ceux qui l’ont conduit lui ont fait entreprendre de grandes choses, presque toutes opposées à sa profession. I

a suscité les plus grands désordres dans l’Etat sans avoir

un dessein formé de s’en prévaloir, et, bien loin de

- se déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper

sa place, il n’a pensé qu'à lui paraître redoutable et à se flatter de la fausse vanité de lui être opposé. »

Petz aime l'intrigue pour elle-même, et bien moins pour l'utilité qu'il en espère que pour le plaisir qu’il y trouve. On a remarqué combien sont fréquentes sous sa plume les expressions empruntées à la langue du théâtre, Il écrit à la fin de la première partie :

11 me semble que je n’ai été jusques ici que dans le parterre ou tout au plus dans l'orchestre à jouer et à badiner avec les violons; jevais monter sur le théâtre où vous verrez des scènes non pas dignes de vous, mais un peu moins indignes de votre attention. Ë

Il traite la politique comme un scénario, et il lui suffit que l'invention en soit plaisante et l’exécution bien conduite. Nous trouvons, en effet, à chaque instant,

dans ses Mémoires, de véritables scènes de comédie et

qui sont, suivant son expression, « dignes sans exagération du ridicule de Molière ».

C’en est une que ce départ simulé de Retz, qui,

sommié dé rejoindre la cour à Saint-Germain, fait arréter son carrosse par un attroupement du peuple ameuté par des gens à lui. C’en est une qu'il joue vis-à-vis de son oncle, l'archevêque de Paris, lorsque, pour l’empêcher de se rendre au Parlement, il lui fait persuader par son médecin qu'il est fort malade, et travaillé par une fièvre « d'autant plus à craindre qu'elle paraissait moins ». C’en est encore une, et parfaitement odieuse, que ce sermon de 1649 où Retz, au temps de ses plus actives menées, traite avec onction de la charité et du pardon des injures, « Toutes les bonnes femmes pleurèrent en faisant réflexion sur l'injustice de la persécution que l’on faisait à un archevêque qui n'avait que de la tendresse pour ses propres ennemis. » Cela est pure pantalonnade. Retz est, comme Mazarin, le compatriote de Trivelin et de Scaramouche. Seulement, Mazarin avait mis sa souplesse au service de grands intérêts.

Comédien épris de son art, il n’y a pas à craindre que Retz, dans ses confidences, pèche par un excès de réserve. C'est bien plutôt le défaut opposé par où pèchent les Mémoires et qui nous met en garde contre

leur sincérité. Après avoir lu la traduction de la Conju-

ration de Fiesque que Paul de Gondi avait faite à dix-huit ans, Richelieu avait dit : « Voilà un esprit danvereux. » Retz se travaille à justifier ce mot qui avait singulièrement flatté sa vanité, Aussi, ne faut-il pas s'attendre qu'il dissimule les côtés vicieux de sa nature : il y insiste, au contraire, et les souligne. Le récit des fautes qu'il a commises et de ses très réelles infamies ne lui suffit pas ; il en invente et se prête gratuitement des crimes imaginaires. C’est en ce sens qu'il embellit les choses. Il veut produire l’impression d’un esprit pervers, arrivé, aux dernières limites de la corruption. De là le ton de certains aveux et la froideur étudiée de certains passages.

Comme J'étais obligé de prendre les ordres, je fis une retraite dans Saint-Lazare, où je donnai à l'extérieur toutes les apparences ordinaires. L’occupation de mon intéri ieur fut une grande et pro-

LES MÉMOIRES. re 363 fonde réflexion sur la manière que je devais prendre pour ma conduite.. Je pris après six jours de réflexion le parti de faire le mal par dessein, ce qui est sans comparaison le plus criminel

devant Dieu, mais ce qui est sans doute le plus sage devant le monde.

Or, ce n’est point là seulement du cynisme : c’est de la coquetterie dans la noirceur, Les Mémoires ont été conçus avec ce parti pris. On dirait une transposition de la conjuration de Catilina dans le cadre d’un imbroglio à l'italienne.

Les Mémoires n’ont pas jusqu’au bout le même at.

L'écrivain. trait : on se perd dans cette

série d’intrigues dont on n6

2 voit pas suffisamment le but ; l'intérêt languit en même temps que l’action. Mais certaines parties sont adinirables et des pages entières sont écrites de génie,

Un premier mérite de Retz est le don du récit, Telle anecdote est contée avec entrain et légèreté. Telle scène est décrite avec largeur, au point de devenir une évocation : ainsi pour cette fameuse journée des Barricades, dont la narration forme un des tableaux les plus achevés qu'il y ait dans notre langue. Retz lui seul en son temps a su nous montrer la foule vivante et remuante. C’est à la suite de l’arrestation de Broussel :

La tristesse ou plutôt l'abattement saisil jusques aux enfans :

l’on se regardait et l’on ne se disait rien. L’on éclata tout d’un coup, l’on s’émut, l’on courut, l’on eria, l’on ferma les boutiques,

Et de la rue Retz va transporter la scène au Palais- Royal, rendant tour à tour avec la même exactitude la physionomie de ce peuple qu'il connaît pour l'avoir longtemps travaillé sous main, et celle de cette cour dont chacun des personnages essaie de jouer la comédie, mais sans tromper un témoin aussi perspicace.

La vérité est que tout ce qui était dans ce cabinet jouait la comédie. Je faisais l’innocent et je ne l’étais pas, au moins en ce fait : le cardinal faisait l'assuré, et il ne l'était pas si fort qu'il le paraissait ; il y eut quelques moments où la reine contrefit la

douce, et elle ne fut jamais plus aigre. M. le due/d’Orléans fai-

sait l'empressé et le passionné en parlant à la reine et je ne Pai jamais vu siffler avec plus d’indolence qu’il siffla une demi-heure.

Jusqu'au moment où le maréchal de La Meilleraye et Retz ayant été envoÿés pour calmer le peuple, et celui-là ayant failli tout compromettre par son imprudence, Retz rétablit tout par sa présence d'esprit, revient au palais en triomphe et n'obtient de la reine que cette réponse ambiguë : « Allez vous reposer, monsieur, vous avez bien travaillé, » è

Retz est surtout un merveilleux peiutre de portraits. Il a l’art d'exécuter un sot en trois mots. C’est lui qui appelle l’évêque de Beauvais, Potier, « une bête mitrée », M. d’Elbeuf « un grand saltimbanque de son naturel », et trace de Beaufort ce médaillon

11 me fallait un fantôme et par bonheur pour moi il se trouva que ce fantôme fût petit-fils de Henri le Grand, qu’il parlât comme: on parle aux Halles, ce qui n’est pas ordinaire aux enfants d'Henri le Grand, et qu’il eût de grands cheveux bien longs et bien blonds.

Il y a dans les Mémoires des portraits plus développés, exécutés, comme dit Retz, non plus de profil, mais de face. Ce sont ceux qui composent cette galerie placée au début du second livre : Anne d'Autriche « avait plus d’aigreur que de hauteur, plus de hauteur que de grandeur, plus de manières que de fond, plus d’inapplication à l’argent que de libéralité, plus de libéralité que d'intérêt, plus d'intérêt que de désintéressement, plus d'attachement que de passion, plus de dureté que de fierté, plus de mémoire des injures que des bienfaits, plus d'intention de piété que de piété, plus d’opiniâtreté que de fermeté, et plus d’incapacité que de tout ce que dessus » ; M. le Prince « à qui à manqué l’esprit de suite » et qui n’a pu « remplir son mérite » : Turenne « avait presque toutes les vertus comme naturelles, il n’a jamais eu le brillant d'aucune... Il a toujours eu, en tout comme en son parler, de certaines obscurités qui ne se sont développées que dans les occa-

sions, mais qui ne s’y sont jamais développées qu’à sa gloire ».

On surprend ici le procédé de Retz. Le portrait est composé et composé à l'antique, avec un jeu d’antithèses et de nuances dans la manière de Salluste et de Tite-Live. Peu ou point de portrait physique ; mais la nature morale pénétrée jusque dans son fond. D'’ailleurs, on note en plus d’un endroit, dans les Mémoires, l'inspiration des historiens anciens. A leur exempie, Retz intercale dans son récit des discours, réels ou supposés, et qui sont des chefs-d’œuvre d’art oratoire. Il sème encore sa narration de réflexions morales, où il fait montre de sa connaissance du cœur humain, et de mäaximes politiques où il atteint parfois à une grande profondeur de vues. Le tableau de la France au début de la régence est, en ce genre, un morceau achevé. Médiocre dans l’action et incapab'e de dépasser les petites habiletés, Retz, une fois la plume à la main, en grand écrivain qu'il est, se transforme et parle comme un politique de large envergure.

Pour ce qui est du style à proprement parler, on y aperçoit le reflet du caractère de l’homme et des milieux qu'il a traversés. C’est d’abord un style de primesaut, avec des trouvailles qui sont sa marque originale ; ce qu'on y trouve ensuite, c’est l'allure dégagée qui est du grand seigneur, les expressions et les images enipruntées au langage populaire et qui sont de l’émeutier qui à causé avec des gens du peuple, les tours appris dans la lecture des anciens, une vigueur dont Machiavel,

auteur favori du chef de parti, a pu fournir des exem-

ples à l'écrivain. Aussi, les Mémoires de Retz sont-ils, au xvir® siècle, le chef-d'œuvre du genre. Plus (ard, Saint-Simon, avec d’autres mérites, ne fera pas oublier les plus belles pages du cardinal.

RÉSUMÉ

147. L'histoire au jour le jour du xvn° siècle est écrile dans de nombreux « Mémoires ». Les plus inté-

ressants Sont ceux qui se rapportent à la régence d’Anne d’Autriche et aux troubles de la Fronde. :

148. Mme de Motteville (1621-1689), qui a passé trente années auprès d'Anne d'Autriche, en qualité de femme de chambre, nous en raconte la vie dans tous les détails et en trace un portrait quelque peu flatté. Sa narration est sans éclat, mais elle a le mérite d’une parfaite honnêteté.

149. Mie de Montpensier, fille de Gaston d'Orléans (1627-1693), raconte avec une naïveté qui parfois fait sourire, les événements auxquels elle a été mêlée, ét les actions héroïques par lesquelles elle à prétendu se signaler. Le récit est décousu et le style incorrect; mais de ces Mémoires légèrement extravagants se dégage un portrait de la Grande Mademoiselle par elle-même, qui la peint dans son originalité romanesque et un peu folle. ;

150, Le duc de La Rochefoucauld n’est pas encore, dans ses « Mémoires » (1662), le remarquable écrivain qui se révélera par les « Maximes ». La sobriété au récit, l'élégance du style, l’habileté à démêler les intrigues, sont les mérites de ce lucide exposé.

151. C’est le cardinal de Retz (1614-1679) qui a laissé le chef-d'œuvre du genre au xvn° siècle (1672). Retz est moins un ambitieux qu’un intrigant, et moins un intrigant qu’un artiste en intrigues. Il conçoit la politique comme un théâtre où il s'amuse à jouer les comédies les plus plaisantes. Disciple de Machiavel il met sa coquetterie à paraître un esprit dan- CereUx.

152. Retz est un grand écrivain. Il a des récits pleins de mouvement et de vie. Ses portraits, où

LES MÉMOIRES. 367 x,

il s'attache surtout aux qualités intérieures, sont d'un art

raffiné qui sait subordonner tous les traits d’une phy-

sionomie à un caractère dominant. À l'exemple des

anciens, il sème sa narration de discours, réflexions et

imaximes politiques, souvent d’une grande profondeur.

LECTURES RECOMMANDÉES

Chaänteläuze, Retz et l'affaire du chapeau. — Rélz et ses missions diplomatiques. — A. Gazier, Les dernières années du Cardinal de Relz. — Arvède Barine, La jeunesse de la

Grande Mademoiselle.

Madarne- de Motleville (Riaux). — Mademoiselle de Monlpensier (Chéruel). — Cardinal de Retz (Feillet et Chantelauze. Collection des grands écrivains de Fa France).

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