LES CORRESPONDAXCES ET LES ROMANS
I. LES CORRESPONDANCES. — Mme de Sévigné. — Son caractère. — Ses Lettres. —La Société contemporaine. — M? de Sévigné en Bretagne. —- Ses lectures. — L'écrivain. — Me® de Maintenon.
IT. LES ROMANS. — Le roman pastoral, Honoré d’Urfé L’Asirée. — Le roman d'aventures. — Le roman héroïque. Mue de Scudéry. — Le roman d'analyse. Mme de La Fayette. — La Princesse de Clèves. — Le roman réaliste.
Les correspondances sont quelque chose comme des Mémoires au jour le jour. Ce sont elles qui nous font pénétrer dans la vie intime d’une époque. Parmi les correspondances nombreuses, abondantes el variées, que nous a laissées le xvn° siècle, la plus précieuse, celle qui nous apporte sur la société d’alors les détails les plus curieux, et d'autre part celle qui sans y prétendre a le plus de valeur littéraire, est celle de M" de Sévigné.
Marie de Rabutin-Chantal
est née, le 5 février 1626, à
Mne de Sévigné. Paris. Ayant de très bonne heure perdu son père et sa
mère, elle fut confiée à l’abhé
de Livry, Christophe de Coulanges, Le « bon » Coulances, qui était en effet le meilleur des hommes et fut l: plus dévoué des tuteurs. Son éducation fut très soignée : elle eut pour maîtres Ménage et Chapelain, qui lui enseignèrent le latin et l'italien. En 1644, elle épousa le marquis de Sévigné, qui la rendit très malheureuse et dont la mort même fut pour elle une injure. Veuve depuis 1650, elle se consacra à l'éducation de ses deux enfants, Marguerite et Charles, En 1669, sa fille, qui
Mme DE SÉVIGNÉ
Pastel de Robert Nanteuil.
La perle des femmes françaises : la santé, la gaieté, le bon sens, la belle humeur, la fantaisie, l'éclat irrésistible des yeux bleus dans un teint de blonde, la curiosité amusée et la bravoure devant la vie, et par-dessus tout le naturel qui laisse courir la plume au gré de l'impression du moment, où la guident les émotions du cœur ct les saillies de l’esprit.
370 | LE XVIR SIÈCLE.
vénait d'épouser le comte François-Adhémar dé Grignan, réjoint son mari dans son gouvernement dé Provence, C’est À la séparation de la mère et de la fille qué nous somimes redevables de cette fameuse cofrrespondance,. Aussi biëeñn M" de Sévigné n’a pas d’histoire : la pensée dé sa fille, des relations mondaines, les séjours aux Rochers, les saisons d'eaux, quelques voyages à Grighan remplissent toute sa vie. Elle mourut de la petité vérole à Grignan, lé 17 avril 1696.
Appliquée à M" de Sévigné, l’épithètée d’aimable Son caractère. n’est plus üne banalité.
Cette femme, st digne d’être aimée, à toutes ie qualités solidés : üne vertu que la médisance d’un Bussy né put efflcurer, une bonté et une générosité qui lui font redoublér d'affection pour les gens, du jour où elle les sait tüalheureux. Mais elle à au mênre degré toutes les autres, et les plus charmantes, Bienveillante et indulgente, elle # tine disposition à voir les choses en bien et les persôniies en beau ; et ce trait est d'autant plus frap. pant dans une correspondance intime, où elle avait liberté de tout dire. Cet optimisme lui vient dé ée que sa nature est le plus heureusement douée, réunissant dans les ieilleures proportions le bon sèns et l'imagtnation, le sérieux et la grâce légère et souriante. An moral comme at physique, üne santé parfaite qui fui vaut d’avoir eù À ün rare degré le goût de Ïà vie.
Cette personne si vivañte portée dans lé monde son amabilité, sa bonne humeur et sa belle santé : aussi est-elle infiniment recherchée : nul n’a eu plus d' amis et de meilleurs que M*° de Sévigné. Et on comprend d'autant mieux l'accueil que lui fit la société de son temps, quand on voit à quel point elle est, par le tour de son esprit et par ses idées, en accord avec cette société. Elle én partage jusqu'aux préjugés, On lui à reproché sévèrement d'avoir parlé sur le ton badin de ce violon qui fut roué à Rennes, et encore de s'être avisée
que, dans les Cévennes, les dragons étaient de bien utiles auxiliaires pour les convertisseurs. Ces passages prouvent seulement que M de Sévigné est de son temps et de son rang. Elle ne cherche pas à penser autrement qu’on ne fait autour d'elle. Au contraire, elle se plaît à subir l'influence de ceux qui l’entourent : et on peut Suivre à travers sa correspondance ces influences Changeantes. M" de Sévigné, et ce n’est pas son moindre charme, à l’esprit très féminin : elle ést le reflet mobile et séduisant d’une société dont elle aime jusqu'aux défauts,
C’est, en effet, toute une société qui revit dans ces Fe DER 0 rés (1671-1606). D'abord,
POP COMMOMPOTAMe és enfants de M dé. Sévi-
gné : l’énigmatique M" de Grighan, qu'on est d'abord ténté d’accuser d'indifférence, et toutefois en faveur de qui on ést arnené à plaider les circonstances atténuantes. IT paraît bietr qu'il y eut de la part de M"° de Sévigné quelque intemnpésance d'affection: c'était l'avis dans , Son entourage. «Il y a des gens qui m'ont voulu faire croire que l’excès de mot amitié vous incorimodait, que ‘cette grande
attention à vouloir découvrir vos volontés, qui tout na-
turéllement devenaient les miennes, vous faisait assurément uné grande fadeur et un dégoût.» Mais ce qui était en trop chez l’une, était chez l’autre en trop peu. A cette fille si peu expansive M" de Sévigné n’eut-elle pas à recommander la tendresse maternelle ? « Tâtez, tâtez un peu de l’amour maternel. » Disons, à la décharge de M”° dé Grignan qu’au contraire de sa mère si bien portante, Si parfaitement équilibrée, elle eut une nature inquiète, et qu'elle souffrit d’une disposition À l'ennui, dans un temps où ce mal n’était pas encore une mode, — Charles de Sévigné, chez qui on retrouve tant de la nature maternelle ! Un peu insouciant et mou « le petit compère », et qui finit dans une gentilhommière provinciale, mais si bon et si gai, si habile à chasser « les pensées gris-brun » de sa nrère
par $es récits, ses confidences, ses folies, et capable X de certains jours de tant de désintéressement, d’une telle noblesse de sentiments et de langage ! — Le cousin Bussy-Rabutin, vaniteux, pointilleux, médisant, qui composa et laissa publier un portrait satirique de M°° de Sévigné. Celle-ci pardonna parce qu'elle était bonne, et parce qu'en dépit de tout elle aimait l'esprit de Bussy et trouvait à ses « rabutinades » l’air de la famille, — Le petit Coulanges et sa femme, ce joli ménage sans cervelle. — Corbinelli, le philosophe, et le «bon » cardinal de Retz, La Rochefoucauld, M"° de La Fayette, Me Scarron, « qui à l’esprit aimable et merveilleusenient droit », Brancas, le type du distrait, et tanl d’autres !
À Paris, M"*° de Sévigné se tient aù courant de toutes les nouvelles, pour en envoyer le récit à sa fille. Aussi avons-nous dans ses Lettres l’histoire de trente années de vie française écrite au jour le jour. Le récit du procès de Fouquet nous est fait, à mesure des incidents, par un témoin haletant qui compte les minutes, — « Entre ci el là, ce n'est pas vivre que la vie que nous passerons... » — et par une amie dont l'émotion déborde et nous gagne : « Pour moi, je saute aux nues... Cet endroit-là me fait pleurer et je suis assurée qu'il vous serre le cœur... Mon Dieu ! que cette nouvelle vous à été sensible et douce ! » C’est une fête à la cour, une représentation d’Esther, une cérémonie funèbre, un mariage, la mort de Turenne. Pas un événement important dans l'histoire du temps, dont on ne trouve ici l'écho. Et il est une foule de particularités, de détails de la vie mondaine et de Ia cour, d’anecdotes lestement contées qu'on ne trouve que dans ces précieuses Lellres.
Les lettres datées des Ro:
chers nous font ‘entrer dans la vie d'un château de province, dont la châtelaine serait femme de grande condilon el de beaucoup d'esprit. M de Sévigné vient aux
M"° de Sévigné en Bretagne.
Rochers, parce que les brèches faites à son patrimoine par son mari d’abord, puis par ses enfants, lui imposent la nécessité de faire des économies. D’ ailleurs, elle
aime ses Bretons : ils sont un peu ridicules, et mettent six mois à raisonner sur une nouvelle de la cour : même
CAATrAU DES RoOTUENS
Clishé Neurdein LES ROCHERS, PRÈS VITRÉ
La résidence provinciale où Me de Sévigné faisait par économie, en même temps que par goût, de longues retraites parmi ses chers Bretons et ses bois.
ils sentent le vin ; mais « la fleur d'orange de Provence ne cache pas de si bons cœurs ». M"° de Sévigné trouve parmi eux, comme partout, d'excellents amis, le duc de Chaulnes, qui est le gouverneur, et la duchesse, et les d’Harouys, et la bonne Tarente. La solitude même n'’effraierait pas M"° de Sévigné ; car elle a de grands bois, des plantations dont elle s'occupe en maîtresse de maison accomplie, des arbres qu'elle a vus « pas plus
hauts que cela » et qu’elle s’amuse à regarder pousser.
Or, on sait que M"° de Sévigné aime la campagne, comprend la nature, et s’y abandonne à ce plaisir de la rôverie, qu'elle est alors, avec La Fontaine, à peu près seule à goûter.
Cliché Neurdein