L'ALLÉE DES ROCHERS
Les lettres datées des Rochers contiennent avec la peinture des mœurs provinciales, des pages exquises de rêverie dans la nature et de méditation sur la vie éternelle,
En Bretagne ou à Paris, à
Livry ou aux eaux de Bour-
Ses lectures. bon et de Vichy, M"° de Sévi-
gné n’est jamais sans porter
quelque livre avec elle, et il
y & pour nous grand intérêt à recueillir ses impressions si sincères et immédiates. Elle a le goût le plus libre et prend de toutes mains ; elle passe de Tacite, qu'éllé lit dans le texte, aux romans modernes, où elle ne peut s'empêcher de trouver de l’amusement ; elle adore Montaigne : « Ah ! l’aimable homme ! Qu'il est de bonne compagnie ! C'est mon ancien ami. » Et elle ne craint
pas Rabelais, qui lui semble par endroits « à mourir de rire ».
Parmi les contemporains, ses préférences vont à La Princesse de Clèves et aux Mazimes, comme il est naturel, puis aux écrits des messieurs de Port- Royal, de Pascal, « qu elle met de moitié à tout ce qui est beau », de Nicole dont elle eût voulu convertir les Essais en un bouillon, pour les avaler, Bourdaloue est son prédicateur : il parle « divinement bien », Corneille est son poète. C’est une admiration de jeunesse, qu’ elle a eu bien raison de conserver, mais qui la rend injuste pour Racine. Elle parle de ces tirades de Corneille « qui font frissonner ». « Ma fille, gardons-nous bien de lui coniparer Racine, sentons-en la différence... Racine fait des comédies pour la Champmeslé, ce n ‘est pas pour les siècles à venir, Si jamais il n’est plus j jeune et qu'il cesse d’être amoureux, ce ne sera plus la même chose, Vive donc notre vieil ami Corneille ! Pardonnons-lui de méchants vers, en faveur . divines et sublimes beautés qui nous transportent... » M de Sévigné est, en ces matières comme en Es les autres, sensible à l’opinion de son milieu et surtout fidèle à ses amitiés.
Telle est la diversité qui
donne un si grand charme
L'écrivain. aux Letlres de M"° de Sévi-
gné ; encore n'est-il pas be-
soin de passer d’une date à
une autre, el c'est un même jour, dans un même envoi,
que M#° de Sévigné aborde les sujets les plus différents.
Chacune de ses lettres est une causerié pleine de variété
et d’imprévu. Elle ne songe pas à faire œuvre durable
et ne destine aucune de ses lettres à la postérité. Elle
sait bien que quelques-unes circuleront ; ainsi celles
du Cheval et de la Prairie, qui étaient célèbres. Mais la
chose ne dépassait pas un petit cercle d'amis, et il suffi-
sait en ce cas-là que M de Sévigné fit un peu de toilette à sa plume.
Sa méthode ordinaire était d'écrire au gré de sa fan-
Mn° DE GRIGNAN
Par Mignard.
Sévigné de qui les attraits servent aux Grâces de modèle, Et qui naquites toute belle, A votre indifférence près.
LA FONTAIN=
taisie et de Jaisser à sa plume « la bride sur le cou ». Elle le dit en maints endroits : « J'écris si vite, que je ne le sens pas. Je suis tellement libertine, quand j écris, que le premier ton que je prends règne tout du long de ma lettre. Il serait à souhaiter que ma pauvre plume, galopant comme elle fait, galopât au moins sur le bon pied... J'écris vite, et cela sort brusquement de mon imagination. » C’est bien, en effet, le caractère de son style : on y sent partout l’improvisation. De là un naturel parfait. Les quelques traces de préciosité qu'on a pu y relever ne sont pas l’effet de la recherche, mais un souvenir des fréquentations de l'hôtel de Rambouillet, L'éducation si solide de M"° de Sévigné, ses lectures si nombreuses ne lui ont certes pas été inutiles, et ont contribué à faire d’elle l'écrivain qu'elle à été ; mais les qualités que nous admirons dans son style sont de celles qui ne s’acquièrent pas : l’imagination, la sensibilité, l’esprit. Ajoutez la rapidité -du trait, une phrase qui est correcte sans travail, une langue qui ne craint pas le mot propre et ignore toutes les sortes de timidité.
Ce n’est pas par les mêmes mérites brillants que se Mc de Maintenon, recommande la correspon-
dance de M"° de Maintenon.
Le ton se fait moins vif, et l’allure plus sévère. Françoise d'Aubigné (1635-1719) est d'origine protestante, et on retrouvera toujours à une certaine raideur la marque de cette origine. De condilion pauvre, ayant traversé des périodes difficiles, elle s'est imposé, soit chez les parents qui la recueillirent, soit chez le poète Scarron, au milieu d’une société trop frivole, une réserve et une contrainte qui sont devenues une habitude de son esprit. Et plus tard, au temps de sa plus haute fortune, tenue auprès du roi à une vigilance sans défaillances, elle dira encore : « Je meurs de tristesse dans une fortune qu’on aurait peine à s’imaginer.. Je me trouve dans un état à en avoir, comme on dit, jusqu’à la gorge. » Cette tristesse, c’est chez elle
QE
Eau)
378 LE XVIie SIÈCLE.
le fond de l'âme aux années où il nous semble qu’elle mène une existence de rêve.
Ce qu'il importe de savoir c’est que M°%*° de Maintenon a été longtemps mal jugée, l’opinion sur elle s’étant
Me DE MAINTENON
(D'après un portrait de Mignard).
La discrète personne qui, mariée d’abord à Scarron, sut, de gouvernante des enfants de Me de Montespan, deyenir l'épouse de Louis XIV. Etonnante destinée dont elle fut à peine l'artisan” el qu’elle dut à un charme fait d’effacement.*
faite d’après les accusations enflammées d’un calomniateur de génie, Saint-Simon, et les médisances de la duchesse d'Orléans, mère du Régent. On ne pouvait d’ailleurs en appeler à la correspondance même dé
M° de Maintenon, la plupart des lettres qu'on avait sous son nom ayant été fabriquées par le peu scrupuleux Lu Beaumelle. Il a fallu tout un travail de revision et de critique pour réformer un jugement si violemment partial. Il est acquis aujourd'hui que, loin d’avoir eu sur la politique des dernières années de Louis XIV une action prépondérante et funeste, M% de Maintenon, dont l'esprit était peu capable de grandes vues d’ensemble, s’est bornée à s'occuper de questions de détail et de personnes, de nominations, toujours justifiées d’ailleurs, dans le haut clergé. Ajoutons enfin ceci qui est essentiel : le service dont on ne saurait trop lui tenir compte, c’est qu’elle a su, par sa présencé et par sa vigilance, assurer à la vieillesse de Louis XIV sa constante dignité.
L'œuvre à laquelle M”*° de Maintenon s’est consacrée de tout son cœur, est l’organisation de Saint-Cyr. C’est aux Lettres et aux Entretiens qui se rapportent à cette maison tant aimée qu'il faut recourir, pour trouver non seulement toutes les qualités de son excellent esprit, mais en outre un abandon, un ton affectueux qu’elle ne prend que lorsqu'elle s’adresse à ses filles et aux maîtresses des rouges et des bleues : « Quand il s’agit de Saint-Cyr, il est toujours dimanche pour moi. » M°° de Maïntenon s’y révèle comme une admirable éducatrice. Elle a son but nettement défini. Ce qu'elle veut former, ce n'est ni une savante, ni une héroïne, ni une mondaine, ni une mystique : c’est, ct on pouvait le deviner, une femme raisonnable. La raison, c’est où elle en revient toujours, qu'elle l’appelle bon esprit, sagesse ou droiture. C’est cette raison qui se mêle à toutes choses, qui arrête la fierté sur la limite de la « mauvaise gloire », l'humilité sur la limite de la bassesse. Il y a une pudeur raisonnable : M*° de Maïintenon se moque des couvents, où l’on n’ose prononcer devant une jeune fille le mot de mariage. « Quand vous aurez passé par le mariage, vous verrez qu'il n'y à pas de quoi rire. » [ y a une piété raisonnable. M°° de Maintenon n'aime pas qu'on melle trop de temps à
ses prières, qu’on appuie sa tête contre un lambris, de Ë à r Q ,
peur de laisser échapper la dévotion, et qu on orne une chapelle au lieu de soigner un malade. « Si une