‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 110 sur 294 · LES DÉMOISELLES DE SAINT-CYR · texte numérisé non relu

LES DÉMOISELLES DE SAINT-CYR

(D'après uxe estampe anonyme du début du xviie siècle).

La création de la maison de Saint-Cyr pour l'éducation des filles pauvres de la noblesse, est la grande pensée du règne de Mmcde Maintenon. C’est par sa conception durôle dela femme dans la famille que celle-ci tient une si belle place dans l’histoire de la vie française. Elle est ici représentée entre ses assistantes, tenant les plans de la maison. Aulour d’elle les jeunes filles, toutes faisant de la tapisserie, les «rouges » (moins de onze ans), les «vertes » (moins de quatorze} les jaunes » (moins de dix-sept}, les « bleues » les grandes, celles qui jouèrent — Lrop bien — Esther et Alhalie,

fille qui sort du couvent dit que rien au monde ne doit faire perdre vêpres, on se moquera d'elle à bon droit ; quand elle dira et pratiquera de perdre vêpres pour tenir compagnie à son mari malade, tout le monde l’approuvera. » Raison, solidité, sérieux, ce sont les qualités de l’écrivain, comme de l’éducatrice.

Les romans sont l’un des genres les plus en vogue

au xvu° siècle et le goût qu'ont eu pour eux les con-

temporains devrait nous mettre en garde contre de trop faciles dédains. A l’époque même où un retour de l’opinion les condamna, de bons juges tels que La Fontaine et M"° de Sévigné ne craignaient pas d’avouer qu'ils se plaisaient encore à leur lecture. Ces romans ont pour nous un double intérêt : celui d’avoir reflété les tendances de la société et influé sur les autres branches de la littérature, notamment sur le théâtre ; celui encore de nous avoir valu une œuvre courte et éxquise qui est un incontestable chef-d'œuvre.

C’est un roman, l’Astrée,

Le roman pastoral. qui, au début du siècle, Honoré d’Urfé : obtient un éclatant succès.

« l’Astrée ». L'auteur, Honoré d’Urfé

(1568-1625), d’une famille de vieille noblesse du Forez, avait pris part aux guerres religieuses du côté des ligueurs et vivait à la cour brillante du duc de Savoie. Le premier volume de l’Astrée avait paru en 1609 et put être lu par Henri IV. D’Urfé mourut en 1625, n'ayant eu le temps d'écrire que les quatre premières parties, La cinquième fut rédigée par son secrétaire, Baro, d’après les notes et le plan qu'il avait laissés.

Le sujet est l'amour de Céladon et d’Astrée, qui, séparés dans un moment de dépit, se cherchent à travers ces cinq volumes. La scène est située dans le Forez, sur les bords du Lignon, au 1v° siècle des Gaules. L»

É £ D! æ A V cadre est emprunté aux bergeries alors très goûtées l'Aminta de Tasse, le Pastor Fido de Guarini, la Diana

FRONTISPICE DE L’ Asirée

Cette vallée du Lignon, dans le Velay, Honoré d’Urfé, en y plaçant l’idylle d’Astrée et de Géladon, en a fait une nouvelle Arcadie. Ses récits de « l’honnête amitié » encadrés dans une nature charmante ont créé un courant romanesque qui par delà J.-J, Rousseau nous mène à George Sand.

de Montemayor. Toutefois, d'Urfé n’a aucunement l’intention d’esquissér un tableau de mœurs champêtres ef

il nous prévient lui-même qu'il ne nous donne pas ses bergers pour de vrais bergers, mais pour des gens du monde « en villégiature ».

La bergerie n’est donc ici qu’un cadre commode et qui prête à d’agréables descriptions. Ces descriptions sont un des charmes du livre : elles ont rendu célèbre le modeste cours du Lignon. La nature, telle que l’a dépeinte d’Urfé, est tranquille, douce, sans grand relief ni couleurs très. vives, célébrée moins en elle-même et pour ses beautés que par rapport à l’homme et pour le calme d'esprit qu’elle favorise. On a coutume de répéter, et non sans raison, que le xvn° siècle n’a pas aimé la nature : encore serait-il plus exact de dire qu’il l’a comprise autrement que nous, et justement comme d’Urfé. À d’autres époques, on recherchera les spectaclés qui absorbent l'esprit et le font sortir de lui-même. Au xvu° siècle, on fait de la nature un milieu où l’homme peut se recueillir, rentrer en soi et se mieux regarder vivre.

Ce qui est le plus important dans FAstrée, c’est l’analyse dés sentiments. L'amour y est représenté, non comme une passion, mais comme une émotion forte et durable ; c’est, d’après le titre même du roman, l' « honnête amitié ». D’Urfé enseigne l’art d’aimer honnêtement et longuement, de « brüler de cent désirs et tous sans espérance ». Au lendemain du xvi° siècle, dont la morale amoureuse se résumait dans tel vers de

Ronsard Cueillez, si m’en croyez, les roses de la vie,

cétte conception parut nouvelle ; l’auteur nous apprend qu’on s’en étonna. « On dit qu'’aimer comme toi, c’est aimer à la vieille gauloise et comme faisaient les chevaliers de la Table ronde et le Beau Ténébreux, » On disait vrai. C'était la tradition des romans bretons et des Amadis qui rentrait dans la littérature.

La langue de l’Astrée est en parfaite convenance avec les sentiments analysés. Délicate non sans quelque subtilité, elle n’est déparée que rarement par Île

: >= $ = on ||

384 LE XVII SIÈCLE. 4 bel esprit. C'est sa fraîcheur qui la rend, même pour 4 un lecteur moderne, si séduisante ; une fraîcheur qui vient à la fois de l’état de la prose en ces premières années du siècle et de la gracieuse imagination de l’auteur. à Au courant issu de l’Astrée se rattache une production Le roman d’aventures. abondante et variée de roman | idéaliste. $ C’est d’abord le roman d'aventures dont la vogue fut considérable. Citons Île Polexandre (1632), de Gomberville, surtout Cléopâtre , (1647), roman de La Calprenède, rempli de combats singuliers et de grands coups d'épée, à la manière de l’Arioste. « Le style de la Calprenède, écrit M"° de Sévigné, est maudit en mille endroits : de grandes périodes de roman, de méchants mots, je sens tout cela. Je trouve donc qu'il est détestable, et je ne laisse pas de m'y prendre comme à de la glu. La beauté des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements et le succès miraculeux de leur redoutable épée, tout cela m'entraîne comme une petite fille. » Î

D'une qualité très supérieure, les romans de M'® de Scudéry, ‘le Grand Cyrus

Me de Scudéry. (1643), Glélie (1656), sont

les types du genre héroïque.

Les défauts sont ici incontestables : le contraste entre le cadre pseudo-historique, assyrien ou romain, et les mœurs, qui sont actuelles et françaises ; la longueur du récit ; l’enchevêtrement d'aventures secondaires dont le développement forme une série de petits romans sans # rapports entre eux ni avec le roman principal ; la mé- | diocrité du style : M de Scudéry a, en quelque sorte, le 7 génie du style traînant, monotone, insipide.

Mais ces défauts ne doivent pas nous faire méconnaitre de très réelles qualités. Ce qui a valu à ces romans leur grand succès auprès de la société du xvrrr siè-

Le roman héroïque :

po

> ‘ ‘(1 ‘} ‘o121)) uorssed-moure,] 79 99141dv9-mouwue,] ‘JnoS-moure,| o1que 9JOUDISJJIP EI UI0} IBUPU93S pie} Sn[d ouuwu09 ‘oouessteuuo99r ans 91PU9.L 99 “OWUT)S9 INS 91PUIL ‘UOTBUTOUr Jn$ 9IPUOL JIUNSUTISIP ONE] ‘OICJUOUWITJUES IA €] 9P S9QU8NU S,SIDAIP XNE UOISI991 9sno1u9 Sur C2 un ŒMUUOP 19 ‘AIBIOUWU OSÂTEUR,] & 9pIB U9 JtU9A anod 318199 a1yd61509$ er v jodde juste AIJPNIS 9P eu IN IS Anoure,] op sed NP 99189 97799 JULIBIY UH — “AUNANAL NA HLUVI V'I

A NENSATONT

\ cle, e’est. d’abord qu'elle y reconnaissait sa propre image. Sous des noms empruntés l’auteur y dessinait des portraits nuancés et suffisamment ressemblants des contemporains illustres ou notoires. Au Grand Cyrus elle avait eu soin de donner les traits du Grand Condé ; Mandane était M"° de Longueville et Sapho M'° de Scudéry peinte par elle-même: — C’est ensuite qu'on y trouvait, sous d’ingénieux symboles, cette analyse du sentiment de l'amour, qui, depuis l’Astrée, défrayait le roman et le théâtre. La Carte du Tendre menant de Nouvelle amitié à l’une des trois stations de Tendre sur inclinäation, Tendre sur estime et Tendre sur reconnaissance, répondait aux goûts d’une société qui allait applaudir Quinault et reprocher à l’Alexandre de Racine d’être « un glorieux qui ne dit rien de tendre ». — Enfin, l’auteur excelle dans les « conversations » : celles qu'elle a extraites de ses romans et publiées à part, forment des recueils agréables par eux-mêmes et qui nous renseignent sur le ton des entretiens admis dans la société polie. Vienne un écrivain doué d’un goût plus sûr et d’un plus vif sentiment de l’art, qui saura dégaser l’âme confuse de ces romans : ce sera M"® de La Fayette et ce joyau de notre littérature romanesque qu'est la Princesse de Clèves.

Marie-Madeleine Pioche d2 la Vergne naquit en 1634, au, Havre, dont son père était gouverneur. Elle reçut une excellente éducation, sut l'italien, entendit le latin. Ménage, Huet, Segrais furent sés maîtres. Elle put encore paraître à l'hôtel de Rambouillet et connaître tout ce qui représentait le bel esprit et la haute société. Sa liaison avec La Rochefoucauld est célèbre, Si l'influence de M" de La Fayette sur les éditions successives des Maximes est assez mince, il est probable que la part de La Rochefoucauld dans la composition de la Princesse de Clèves est plus grande: La mort de celui-ci fut pour son amie un coup terrible. «Où M de La Fayette retrouvera-t-elle un tel ami, une

Le roman d’analyse.

Me de La Fayette.

à la confiance et

LES ROMANS. rar

pareille société, une pareille douceur, un agrément, une considération pour elle et son fils ? Elle est infirme, elle est toujours dans sa chambre, elle ne court point. M. de La Rochefoucauld était sédentaire comme elle. Cet état les rendait nécessaires l’un à l’autre. Rien ne pouvait être comparé

aux charmes de leur amitié. » Elle mourut en 1693.

C'est encore M°° de Sévigné qui va nous renseigner sur le caractère de son amie : « Madame de La Fayette s’en va demain à une petite maison de Meudon où elle a déjà été. Elle y

passera quinze Mme pm LA FAYETTE Jours pour être (paprès le portrait par Ferdinand, gravé comme suspendue par Delaunay jeune).

entre le ciel et la L'amie de La Rochefoucauld et de terre : elle ne veut Mme de Sévigné, à qui on doit le chefpas penser, ni d’œuvre du roman d’analyse au xvir° sièparler, ni répon- cle: un visage qui rayonne d'intelligence dre, ni écouter, » et de finesse sans illusion.

C’est dans cet

anéantissement, et cette absence de pensée que M°° de La Fayette aime qu’on se la représente : dans son cercle, on l’avait surnommée « le brouillard ». Elle a horreur du remuement, ne profite pas de sa situation auprès de la duchesse d'Orléans, et ne voudrait pas sortir de son inaction, fût-ce pour écrire. « Le goût d'écrire... m'est passé pour tout le monde. Si

288 LE XVIIe SIÈCLE.

j'avais un amant qui voulût de mcs lettres tous Îles matins, je romprais avec lui. » Cette langueur voisine de la mélancolie est chez elle un trait essentiel ; un autre est la franchise, Ja sincérité. La Rochefoucauld invente, pour la caractériser, une épithète : « Elle est vraie, »

Des lettres d'elle, retrouvées récemment à Turin et établissant qu’elle entretenait secrètement avec la cour de Savoie une importante correspondance d’affaires et d'informations, ont fait douter et de son goût pour le repos et de sa sincérité même. Elles nous laissent seulement deviner que M°° de La Fayette, dont l’entente en affaires est bien connue, était capable d'activité pratique et mettait à s’en cacher un soin où il entrait autant de pudeur que de coquetterie.

M°° de Ia Fayette con-

: naissait et estimait M'® de « La Princesse de

Clèves ». pes sir à lire ses romans, tout

en se rendant compte de leurs défauts. Elle fut amenée ainsi à composer des nouvelles, la Comtesse de Tende, la Princesse de Mont- Pensier, un roman, Zayde (1670), tout rempli encore d'aventures invraisemblables et de sentiments convenus, et son chef-d'œuvre qui est resté le type du roma d'analyse, la Princesse de Clèves (1678).

Le sujet tient en quelques lignes. La princesse de CIèves, aimée du duc de Nemours, sent grandir en elle une passion dont elle ne peut se défendre. Pour trouver un appui, c’est à son mari qu'elle s’adresse, et elle lui avoue qu'elle aime un autre homme. M. de Clèves, peu après, meurt de chagrin. Par fidélité à cette mémoire et par respect d'elle-même, la princesse se retire dans un couvent. — Tel est le seul roman qui ait survécu dans cette abondante production du xvn° siècle.

Le premier mérite en est la brièveté : M” de Ja Fayette avait coutume de dire qu’une période retraïchée d’un ouvrage vaut un louis d’or, et un mot

Scudéry ; elle avait pris plai-:

Page 1