PAL
À Molière, qui va porter le genre à sa perfection, revient pareillement l'honneur d’en avoir été le créateur. D'’éléments grossiers ou d’esquisses légères, qu'il trouvait avant lui, son génie a tiré la comédie classique dont ïil est l’incomparable représentant. Tandis que pour le drame il y a solution de continuité entre le mystère et la tragédie, la même coupure n'existe pas pour le genre comique. La farce n’avait pas cessé d’être représentée et, à l’hôtel de Bourgogne, des . acteurs de grand talent, Gros Guillaume, Guillot Goriju. Gautier Garguille, venaient de lui donner un éclat nouveau. Cette persistance d’un genre né de notre sol est un fait capital. C’est à la farce que se rattache directement, pour la continuer en l’amplifiant, la comédie de Molière.
En dehors de la farce, la comédie, dans la première partie du xvu° siècle, est presque tout entière d’imitation et vit d'emprunts faits à l’Espagne et à l'Italie: Elle est caractérisée par la complication de l'intrigue, l’invraisemblance des situations, l’absence de toute étude de sentiments, la bouffonnerie de types arrêtés d’avance et immuables, tels que le capitaine bravache, le docteur pédant, le valet fripon et poltron. Deux tendances très différentes y dominent. D’une part, le romanesque et la fade galanterie : Thomas Corneille y excelle en attendant Quinault. D'autre part, le comique outré et grossier qui réalise à la scène le triomphe du burlesque.
Le maître de ce genre de comédie bouffonne est Scarron, dont le chef-d'œuvre, Don Japhet d'Arménie (1653), est tout plein de verve et d’une gaîté énorme. Scarron a le verbe et le vers comiques. C’est chez lui qu’a passé le souffle de la gaîté gauloise avant d’inspirer Molière. Dans la même note burlesque, Thomas Corneille donne Don Bertrand de Cigarral (1650) et le Geôlier de soi-même (1655). Aussi bien Scarron et Thomas Corneille doivent une part de leur succès à leur fameux interprète, l’acteur Jodelet. Citons enfin le Pédant joué (1654) de Cyrano de Bergerac, dont se souviendra l’auteur des Fourberies de Scapin.
Cependant, la. comédie de caractère s'était essayée dans les Visionnaires (1637) de Desmarets de Saint-Sorlin, où se trouve un personnage qui deviendra la Bélisé des Femmes savahtes. Et Corneille, dans ses premières comédies, avait donné les charmants modèles d’un comique airhable, Il restait à créer cette forme supérieure de la comédie où la peinture de la société d’un temps s'achève par celle des travers ou des vices de l'humanité de tous les témps, et qui, après nous avoir fait tire, noùs donné à pensér.
Cette création sera l’œuvre de Molière.
MOBIÈRIE
Jean-Baptiste Poquelin était
né à Paris, le 15 janvier
Sa vie. Son caractère. 1622 : son père, tapissier valet
de chambre du roi, était de
bonne bourgeoisie. Il fit ses
études au collège de Clermont, où il eut pour condisci-
ples le prince de Conti et Chapelle, prit ses licénces en
droit à Orléans et, pourvu de la survivance de la charge
paternelle, suivit, dit-on, à ce titre le roi Louis XIII
pendant le fameux voyage à Narbonne qui devait coûter
la vié à Cinq-Mars (1642). Mais c'était vers le théâtre
que le jeune homme se sentait entraîné par une voca-
tion irrésistible : il monte avec ses amis, les Béjart,
Joseph, Louis, Madeléine et Geneviève, « l’Tluüustre Théâ: tre » où il va jouer sous le nom de Molière.
Les affaires de l’Illustre Théâtre ne furent pas brillantes, et nous trouvons, en 1645, Molière emprisonné pour dettes. C’est à la suite de cet échec qu’il quitte Paris et se met à courir la province. Quel fut l’itinéraire de la troupe ? Elle ne passa certainement pas par Le Mans et il faut renoncer à voir dans le roman comique de Scarron une description de la troupe de Molière. C’est surtout le Midi que Molière a exploré : Toulouse, Narbonne, Agen, Lyon, où il a fait représenter l’Etourdi -
et 1653. À Pézenas, il joue devant son ancien condis: ciple, le prince de Conti, et obtient pour sa troupe le Utre de « Comédiens du Prince de Conti », On relève les traces de son passage à Montpellier, Avignon, Béziers,
Archives photographiques
MOLIÈRE DANS LE ROLE DE CÉSAR Par Mignard
* Molière, dit MUe Poisson, avait l'air très sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts. On le voit ici dans le rôle de César, de la Mort de Pompée, drapé de pourpre, la couronne de lauriers en tête, le bâton de commaändement à la main, le geste noble, le visage animé. Ce portrait, peint par Mignard en 1657;est aujourd’hui au Foyer de la Comédie- Française,
-où à lieu, en 1656, la première représentation du Dépil amoureux, à Avignon, à Grenoble. Le succès est venu et. l’argent avec lui. La troupe se rapproche alors de Paris. Elle est à Rouen, en 1658, avec le titre de
« Troupe de Monsieur ». Le 24 octobre de la même année, elle joue au Louvre, avec succès, Nicomède et le Docteur amoureux (une des farces de Molière qui rie sont pas parvenues jusqu’à nous) et obtient de s'établir au Petit-Bourbon, où elle joue alternativement avec les comédiens italiens.
Elles furent bienfaisantes pour Molière, ces douze années de voyage et d’apprentissage, et c’est un point sur lequel on ne saurait trop insister. Molière y a gagné de découvrir la province qu'ignorent trop souvent nos écrivains : la province lui a appris à mieux connaître la nature humaine, dont certains types s’y conservent ou s'y ‘accusent avec un relief que ne permet guère la vie de Paris. Obligé, comme chef de troupe, de suffire à toutes les tâches, il a pénétré tous les secrets, s’est approprié toutes les ressources de l'art théâtral. Enfin, son génie a eu le temps de mûrir. Ainsi s’expliquera, de 1659 à 1673, la merveille d’une fécondité
qui, en un si court espace, accumulera les chefsd'œuvre.
À peine a-t-il repris pied sur le pavé de Paris, le pari-. sien Molière inaugure par les Précieuses ridicules (1659) ja série de ces pièces qui vont désormais se succéder sans interruption. Directeur, acteur, metteur en scène et auteur, Molière déploie une prodigieuse activité. Il en est récompensé par le succès qui, plus ou moins éclatant, accueille toutes ses pièces, sauf Don Garcie de Navarre, et par la faveur royale.
On a beaucoup reproché à Molière d’avoir inlassablement fourni pièces de circonstance, improvisations, ballets et livrets pour les divertissements du roi, à Versailles, à Saint-Germain, à Fontainebleau, à Chambord. Admirons-le, au contraire, pour sa fertilité d'invention, son ingéniosité toujours prête et sa souplesse. Et félicitons-le de s’être ainsi assuré la protection du roi. Molière doit beaucoup à Louis XIV : il lui doit d’avoir pu braver des hostilités de toute nature à une époque où le roi, jeune et indulgent à ceux qui l’amusent, laisse encore aux écri-
ains une grande liberté. C’est Louis XIV et c’est Roi: au Qui Ont imposé Molière à un public en partie rebelle.
4 Léligne LAS Haba dé
MOLIÈRE EN HABIT DE SGANARELLE Gravure de Simonin.
Molière, revêtu du costume de Sganarelle, jaune à échelles de lons verts, s’acquitte ici, comme il aimait à le faire, de l’emploi «orateur de la troupe » qui consistait à prendre la parole après représentation pour annoncer les prochains spectacles et les sommander au public. :
Depuis 1665, la troupe de Molière porte le titre de Troupe du Roi ». Il dépendit de lui de faire partie dé \cadémie française, mais il ne voulut pas renoncer à
426 LE XVIIe SIÈCLE.
la, profession de comédien. Fatigué par l'excès de tra: vail, souffrant d’ailleurs depuis longtemps d’une mala:| die de poitrine, il fut pris d’étouffements pendant une représentation du. Malade imaginaire. Il put cependant achever son rôle. Transporté chez lui, rue Richelieu, il mourut une heure après (17 février 1673).
Deux traits sont essentiels dans la physionomie morale -de Molière. Parisien, il a cet esprit et ce don de l’obser: valion satirique, qui sont le trait commun des parisiens les plus illustres en littérature. De famille et d’éduca: tion bourgeoises, il tient de cette origine ce bon sens, ce goût de l’ordre et de l’activité laborieuse qui sont qualités de notre bourgeoisie. Il aura beau être disciple de Gassendi, compagnon des Bernier et des Chapelle, et placé par sa profession même dans un milieu de mœurs faciles, il conservera toujours ce sentiment de la famille qui est une des dominantes de son théâtre. L'homme avait des qualités solides, bonté, générosité, franchise, sûreté de commerce, qu'attestent les contemporains. Ce qui les avait frappés tout particulièrement, chéz l’auteur de pièces où s'étale une si large gaieté, c'est son humeur mélancolique. Les luttes, les soucis: de sa vie privée joints aux souffrances de la maladie, contribuèrent sans doute à assombrir son humeur. Mari d'Armande Béjart plus jeune que lui de vingt ans, il a connu par lui-même ces tourments de la jalousie qu'il a si souvent dépeints à la scène. Mais c'était surtout chez lui affaire de tempérament et de disposition naturelle. Silencieux, absorbé par l'observation ou par la rêverie, on l'avait surnommé : le « Contemplateur De
Molière a abordé tous les
genres de comédie : la comé:
Son théâtre. die d’intrigue : l’Etourdi, ie Dépit amoureux ; — la comé:
die héroïque : Don Garcie de
Navarre, essai malheureux qui échoua et dont il me survécut que quelques scènes qui passèrent dans é Misanthrope ; — la comédie-ballet : La Princesse d’Elide,
l'Amour médecin, le Sicilien, les Amants magnifiques,
Psyché ; —-la comédie pastorale : Mélicerte, la Pastorale comique ; — la: comédie mythologique : Amphilryon ; — la farce : les Précieuses ridicules, Sganarelle,
le Mariage forcé, le Médecin malgré lui, Monsieur de Pourceaugnac, les Fourberies de Scapin, la Comtesse d’Escarbagnas, le Malade imaginaire ;: — la comédie de mœurs : l’École des Maris, l'Ecole des Femmes, . Georges Dandin, les Femmes savantes, le Bourgeois genlilhomme ; — la comédie de caractère : Tartufe, le Misanthrope, Don Juan, l'Avare. Enfin, deux courtes pièces en un acte, La Critique de l’Ecole des femmes et l’Impromptu de Versailles, offrent cet intérêt particulier que Molière y expose ses idées sur l’art de l’auteur comique et de l’acteur.
Molière est un génie de tra-
dition purement française et
Son génie. gauloise. Ses ancêtres spiri-
tuels ne sont ni les Grecs,
comme pour un Racine, ni
les Romains et les Espagnols, comme pour un Corneille : ce sont nos vieux conteurs, les auteurs de fabliaux et de farces, les Rabelais et-les Régnièr. Leur inspiraüon circule à travers toute son œuvre et se retrouve dans ses pièces les plus importantes, aussi bien que dans les moindres. Aussi est-ce une grave erreur d'établir une séparation entre le Molière de la haute comédie et le Molière des farces ; les procédés diffèrent, mais les habitudes d'esprit sont les mêmes, et, contrairement à l’avis de Boileau, on reconnaît dans le Misanthrope et dans les Fourberies de Scapin la main du même auteur. La parenté avec les écrivains gaulois apparaît dans cette conception réaliste de la vie qui consiste à apercevoir l'humanité sans illusion, avec le perpétuel souci de n'être pas dupe, mais aussi avec l’acceptation courageuse des lois de nature. Auteur comique, Molière à pour objet de peindre les ridicules, les travers et les vices. À beaucoup de figures risibles ou odieuses il en a