‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 123 sur 294 · FRONTISPICE · texte numérisé non relu

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de l'Édition des Œuvres de Molière (édition princeps 1666) dessiné par Chauveau.

joint beaucoup d’aimables : la plupart de ses jeunes gens, et surtout cette Henriette dont il a fait le type de la jeune fille telle qu’il la souhaite, mêlant la raison à la grâce et l’esprit au bon sens ; une Elmire, voire une Madame Jourdain ; et ces délicieuses soubrettes, joyeux porte-parole de la sagesse populaire. Mais il sait que chez les meilleurs d’entre nous un défaut dépare souvent tout un ensemble de qualités. C’est pourquoi il arrive que, dans ce théâtre, le bon sens soit représenté par Gorgibus et par Chrysale qui sont des bourgeois épais, l’honnêteté par Orgon qui est un sot, ou par Georges Dandin qui est un malheureux, par M. Jourdain, qui est un vaniteux, ou par Argan, qui est un faible. Et c’est là un trait d'observation.

Enfin l’un des personnages que Molière a mis le plus souvent en scène, gardant, comme les types de la commedia dell'arte, les mêmes traits dans des situations différentes, c’est Sganarelle. Qu'il soit tuteur d'Isabelle, valet de Don Juan, ou fagotier, Sganarelle, crédule et poltron, est un pauvre homme. Ainsi, il représente un type très répandu, et facilement reconnaissable : il incarne l’humaine médiocrité.

Molière est encore de cette race gauloise par le tour de son esprit et la qualité de sa raillerie. La raillerie, chez lui, est souvent cruelle. Certaines infortunes nous apparaissent aujourd’hui comme tragiques, parce que nos imaginations ont tourné au sombre et se sont nuancées de sentimentalité : elles semblent à Molière surtout risibles. Aussi commet-on un anachronisme, lorsqu'on prétend que la comédie de Molière n’avoisine pas seulement la tragédie, mais qu’elle se confond parfois avec elle. Aujourd’hui, les sanglots d’Arnolphe nous font oublier pour un moment le ridicule du personnage : aux yeux de Molière, ils ne font que l’accentuer. Nous sommes touchés par le drame de la passion d’Alceste : Molière voulait surtout nous rendre attentifs à la bizarrerie de ses incartades. Harpagon est pour nous un monstre et il nous effraie : pour Molière, il est un srotesque qu'il convient de berner. Et, afin que nous

ne nous inéprenions pas sur le caracière de l’œuvre, c’est sur les éclats du désespoir burlesque de Sganarelle que se ferme le Don Juan.

Si toutefois telles de ces comédies éclatantes de belle humeur laissent après elle une impression douloureuse, devenue avec le temps plus sensible, et découvrent un fond d’amertume qui affleure aujourd'hui, la cause en est au changement que les siècles ont apporté dans les dispositions d’esprit du public. N’en concluons pas que Molière ait eu dessein de nous attrister. C’est la preuve seulement qu’il à poussé jusqu’à ses dernières profondeurs la connaissance de la nature humaine.

Le tableau de la société contemporaine, la peinture de la nature humaine de tous les temps, tel est le double objet que Molière assigne à la co-

médie. Il s'en est expliqué en termes aussi clairs que précis dans la Critique de l'Ecole des femmes et dans l’Impromplu de Versailles : « Lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d’après nature. On ‘eut que ces portraits ressemblent ; et vous n’avez rien fait si vous n’y faites reconnaître les gens de votre siècle. » Ces portraits n’ont pas d'application individuelle ; ils ne mettent pas en scène une personne déterminée el reconnaissable : «Son dessein est de peindre les mœurs sans vouloir toucher aux personnes... L'affaire de la comédie est de représenter en général tous les défauts des hommes. » Aïnsi Molière emprunte à la réalité contemporaine les traits que lui fournit l’observation ; puis il les récompose en un type idéal qe Fer sente la vérilé de la nature humaine.

Quant aux moyens dont dispose la comédie, ils se résument en un seul et qui lui est propre : faire rire. Cet éléraent de ridicule est essentiel. Il ne suffit pas que les portraits ressemblent ; il faut qu’ils fassent rire : c’est par là qu'ils sont portraits de comédie. «Il y faut plaisanter » non de cette plaisanterie grossière qui, jus-

Sa conception de la comédie.

tère pas la vérité. « C’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens ».

… Existe-t-il des « règles », un « art poétique » de la - comédie » Molière le nie et s’élève avec force contre le “mystère que font les pédants de prétendues règles, qui ne sont à vrai dire que « quelques observations aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir ». Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire... » Ce n’est pas à dire que art soit hbre et n'ait de mesure que le succès, sans u’il y ait à tenir compte de la qualité de ce succès. Le Srand art est de plaire : encore faut-il savoir à qui il s’agit de plaire. Molière désigne : le parterre, qui juge

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