‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 127 sur 294 · APT · texte numérisé non relu

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leur ignorance qu'ils portent de si vastes robes, avec de si larges manches et de si grands chapeaux. Puis toute la série des pédants : M. Lysidas, qui juge des pièces par les règles ; M. Caritidès, un pleutre inoffensif ;, Vadius qui est un cuistre et Trissotin, qui de plus est un intrigant. On allongerait la liste, sans l’épuiser. Car c’est une société tout entière qui revit dans ces comédies. Et tel est le résultat auquel atteint l’art des grands écrivains : c’est dans leur œuvre que leur époque continue à vivre.

De ce théâtre quelle morale se dégage ? C’est un Sa morale. point sur lequel Molière a été très attaqué par les uns et maladroitement défendu par les autres. Fénelon lui reproche d’avoir donné « un tour odieux ou ridicule à la vertu ». Bossuet ftérit ces pièces « Où la vertu et la piété sont toujours ridicules, la corruption toujours excusée et toujours plaisante ». Et J.-J. Rousseau : « Avec quel scandale il renverse tous les rapports les plus sacrés sur lesquels la société est fondée » ! Dans le parti opposé, certains admirateurs et amis malavisés du poète se sont évertués à tirer de ses pièces les leçons les plus édifiantes. Ils ont fait de lui ce qu’il n’a jamais songé à être : un professeur de vertu. Il est vrai seulement que Molière est de ce xvr® siècle qui tient à ce que tout écrit, fût-ce une fable ou un conte, veuille dire quelque chose. IL est inadmissible que des comédies qui mettent en scène les parents et les enfants, les maris et les femmes, les grands seigneurs et les bourgeois, ne laissent dans l’esprit du spectateur aucun conseil, aucune indication sur la conduite à tenir dans la vie.

La morale de Molière n’est pas la morale chrétienne. C’est même un des traits caractéristiques de son œuvre qu’elle échappe au grand courant chrétien du xvrr° siècle. Molière est de cette famille d’esprits qui relie le xvr siècle de Rabelais et de Montaigne au xvrr° siècle et à ses philosophes. Gardons-nous pourtant de fausser

la note : Molière n’est pas un ennemi de la religion comme le sera Voltaire, el il ne croit pas comme Rousseau ‘que l’homme soit naturellement bon. Mais il observe que la poussée de la nature est la grande force qui nous mène, et qu'il est pour le moins dangereux de la contrarier ; mieux vaut la diriger : c’est le rôle de la raison. Par là, il rejoint la pensée de ce siècle entre tous raisonnable. La raison nous dit que l’homme est fait pour vivre en société. Combattons donc les vices ou les travers qui contrarient l’ordre social, mais gardons-nous de tout. excès qui risque de déranger l’équilibre et de l’excès même de la vertu :

11 faut parmi le monde une vertu traitable À force de sagesse on peut être bläâmabie La parfaite raison fuit toute extrémité Et veut que l’on soit sage avec sobriété.

Molière fait ici écho à Montaigne. Il aime, comme lui, une « sagesse gaie et civile ». Cette société où il s’agit de vivre en paix repose sur la constitution de la famille. Dans cette famille bourgeoise, où règne une atmosphère d’honnêteté et de douceur indulgente, Molière a mis toute sa confiance. Le sens de la famille est l'âme de la morale de Molière. On peut regretter qu’il manque à cette morale une certaine dose d’idéalisme : il reste qu’il n’en est pas de plus saine.

Si l’on étudie l’art de Mo-

lière au point de vue de la

L'écrivain. lorme, le mérite qui frappe surtout, c’est la largeur de

la touche : il peint à fresque.

De même que les caractères sont tracés à grands traits, sans que le poète se soucie beaucoup des nuances et des demi-teintes, les scènes sont traitées dans la manière large avec une simplicité puissante : chacune est faite d’une seule idée, en vue d’un seul effet à produire. Mémes qualités dans le style qui est plein et gras, pittoresque et coloré, par-dessus tout naturel, et dans la laneue savoureuse et puisée à la plus pure source française.

MOLIÈRE. sal

Il est à remarquer que, dès la fin du xvui° siècle, la langue et le style de Molière ont été jugés sévèrement. C’est la langue que vise La Bruyère quand il écrit « Il n’a manqué à Molière que d’éviter le jargon et le barbarisme et d’écrire purement. » C’est au style qu’en veut Fénelon quand il lui reproche « une multitude de métaphores qui approchent du galimatias ». Mais il faut noter d’abord que Molière écrit avec une étonnante précipitation ; les Fâcheux ont été faits en quinze jours : jargon et barbarisme ne sont souvent que les négligences échappées à l’auteur toujours pressé. De plus, Molière écrit avant l’époque où a été accompli, par le concours de l’Académie française et des grands écrivains, le travail sur la langue dont La Bruyère dira « L'on écrit régulièrement depuis vingt années ; l’on est esclave de la construction ; l’on a enrichi la langue de nouveaux mots, secoué le joug du latinisme et réduit le style à la phrase purement française. » Voilà pour la langue.

Pour ce qui est du style, le reproche que les puristes font à Molière part d’un point de vue erroné. Ils ne réfléchissent pas que l’auteur comique écrit non pas pour la lecture, mais pour la récitation ; or le langage parlé, qui est celui du théâtre, a ses règles et surtout ses libertés qui lui sont particulières. De là, comme l’a montré F. Brunetière, ces tournures elliptiques, de là ces sautes de métaphores, ces incorrections même ou ces négligences qui, loin de nous choquer à la scène, y donnent l’impression du naturel et le sentiment de la vie. Ajoutons que Molière n’a pas, à proprement parler, un style : le style, chez lui, varie avec chacun des personnages et se façonne d’après sa nature et sa condition.

La remarque vaut aussi bien pour la versification de Molière, si souple, si aisée, si exactement adaptée à la scène, où elle conserve au dialogue son naturel et son aisance. Il s’en faut que Molière ait été, comme le croit Fénelon, « gêné par la versification », supposition qui étonne quand on songe que l’auteur du Misanthrope est aussi celui de l’Amphitryon, cette merveille de virtuo-

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sité dans l'art de versifier. Croyons-en plutôt Boileau qui lui demandait de lui enseigner où il trouvait Ja rime. | Du dialogue moliéresque se détlachent des mots plai- Le rire de Molière. sauts qui provoquent un rire immédiat et qu'ensuite on n'oublie plus. Car c’est une nécessité de la comédie : « il y faut plaisanter » et « faire rire les honnêtes gens ». Or le génie de Molière se retrouve tout entier dans la qualité de sa plaisanterie. Il est rare qu'elle soit sans portée morale et n'ait pour objet que d’assaisonner le dialogue. Molière ne s’amuse : pas aux jeux de mots et bannit la « turlupinade ». La plaisanterie, telle qu’il la comprend, est tirée du caractère même et y ajoute un trait de plus. « L'auteur, dit-il, n’a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une chose qui caractérise l’homme. » Ces mots de caractère sont fréquents : c’est le « Sans dot » d'Harpagon, le « Que diable allait-il faire dans cette galère ? » de Géronte, le « Vous l’avez voulu » de Georges Dandin, le « Le pauvre homme » d’Orgon, et le « Je ne dis pas cela » d’Alceste. Tel est ce « rire de Molière » dont Alfred de Musset a dit en des vers fameux : Quelle mâle gaieté, si lxiste el si profonde, Qu’après‘qu’on vient d’en rire, on devrait en pleurer !

Définition pleine de sens et qu'il convient d'adopter, à condition de ne pas la fausser en faisant prédominer l’arrière-goût d’amertume sur la saveur de gaieté courageuse et bien portante.

On voit comment, dans l’œuvre parfaitement une et harmonieuse de Molière, toutes les parties concourent à produire un même résultat, qui est la création de figures viyantes, images de la société d’un temps et de l'humanité de tous les temps. Le genre de la comédie a réalisé complètement son objet et atteint à sa perfection : la comédie en France, c’est Molière.

RÉSUMÉ

172. Dans la première moitié du xvu° siècle, la comédie oscille entre le genre romanesque et la bouffonnerie où triomphe Scarron, auteur de Don Japhet d'Arménie (1653). Desmarets, dans ses Visionnaiïres (1637), donne une esquisse de la comédie de caractère et Corneille oppose aux pièces conventionnelles et grossières, imitées de l'Espagne et de l'Italie, une comédie élégante, reproduisant la conversation des honnêtes gens (1629-1644). La farce reste un genre toujours vivant : c’est par elle que se perpétuera la tradition du théâtre comique en France.

173. Jean-Baptiste Poquelin (1621-1673), fonde avec ses amis, les Béjart, l’Illustre Théâtre, prend le nom de Molière, court la province pendant douze ans, donne à son retour à Paris Les Précieuses (1659) que suit une série de chefs-d’œuvre. Il meurt au sortir d’une représentation du Malade imaginaire (1673).

174. Molière est un génie de tradition purement française et gauloise se rattachant à Rabelais et à Montaigne. À l'esprit du parisien, au bon sens du bourgeois, il joint le don d’observation et une humeur mélancolique qui lui ont valu le surnom de Contemplateur.

175. Il est le créateur de notre comédie classique, qui a pour objet de faire des portraits qui ressemblent, et de faire rire les honnêtes gens. Dans ses grandes comédies, tout est subordonné au caractère.

176. Ces caractères, d’un puissant relief, sont des types : les uns reproduisant les originaux de la société

du xvu‘ siècle, les autres atteignant à la vérité humaine de tous les temps. Pour les uns comme pour les autres, Molière emprunte des traits à des individus, mais il généralise toujours les données de l’observation.

177. Sa morale, qui ne doit rien au christianisme, consiste à- suivre la mature, mais en la contrôlant par la raison. Elle a pour base le sentiment de Ja famille.

178. Molière écrit aussi bien en vers qu'en prose. Sa langue, son style, sa versification, injustement critiqués par les puristes de la fin du xvu° siècle, sont langue, style et versification de théâtre, où tout concourt à donner l’impression du naturel et de la vie.

LECTURES REGOMAMANDÉES

P,. Lacroix, Bibliographie. — Taschereau, Bazin, Soulié, Eludes biographiques. — Loiseleur, Les points obscurs de lu vie de Molière. — lournel, Les contemporains de Molière. — Larroumet, la Comédie de Molière. — Moland, Molière et la Comédie ilalienne. — Brunetière, Zludes criliques I, VI, VII, VII. Les époques du Théâtre français. -— J, Lermaître, Impressions de théâtre IL, IV et VI. —

Despois, ie Théâtre français sous Louis XIV. — E. Rigal, Molière, — G. Lafenestre, Molière (les grands écrivains français), — G. Michaut, Molière. — KE. Faguet, En lisant Molière. —— Maurice Donnay, Molière, — R. Doumic, Le Mi-

sanlhrope (Collection des chefs-d’œuvre expliqués).

TEXTES A CONSULTER

Scarron, Théâtre (Laplace et Sanchez). — Molière (Moland).— Molière (Despois et Ménard, collection des grands écrivains de la France).

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