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Acte II. Scène VII

ATHALIE J’ai mon Dieu que je sers, vous servirez le vôtre Ce sont deux puissants dieux.

JoAs

I1 faut craindre le mien.

Lui seul est Dieu, Madame, et le vôtre n’est rien,

C’est; ici, leur manière qu'il a retrouvée. Comme eux, il puise son sujet dans la tradition religieuse ; comme eux, il met l'humanité aux prises avec la Divinité ; et le lyrisme, partie intégrante de la tragédie grecque, reprend sa place dans des chœurs étroitement associés à l’action.

Athalie est cette œuvre maîtresse où Racine, comme Corneille en son Polyeucte, couronnant par la sublimité de l'inspiration un genre parvenu à la perfection de ses procédés, s’est élevé aux plus hautes résions de l’art.

En quoi consiste la nouveauté de la conception que

Système dramatique. Racine s’est faite de la tra-

gédié ? Elle réside essen-

tiellement dans la réaction contre le genre héroïque et romanesque qui avait prévalu pendant la première partie du siècle. Racine l’indique nettement dans la première préface de Brilannicus : « Que faudrait-il faire pour contenter des juges si difficiles ? La chose serait aisée, pour peu qu’on vou- IGE trahir le bon sens. Il ne faudrait que s’écarter du naturel, pour se jeter dans l’extraordinaire ». Pour lui, ce qu'il porte à la scène, c’est la peinture de la réalité : son théâtre procède moins de l'imagination que de l'observation et d’une intime connaissance du cœur humain.

De là moins de grandeur apparente. C’est à la comédie qu'il appartient de mettre au théâtre les scènes de la vie réelle ; aussi arrive-t-il que la tragédie de Racine emprunte à la comédie quelques-uns de ses procédés. Andromaque est un imbroglic d'amour : Pyrrhus aime Andromaque, sans en être aimé, comme Hermione aime Pyrrhus et comme Oreste aime Hermione, d’un amour non partagé. Le moyen dont se sert Racine pour nouer l’action, c’est un retour imprévu, comme celui de Thésée dans Phèdre : c'est encore

un mariage qui doit être conclu le jour même, ainsi

que cela se passe dans les comédies de Molière. Et c’est précisément à l’Avare de Molière que Racine emprunte le stratagème auquel Mithridate a recours pour surprendre le secret de l’amour de Monime et de Xipharès.

Mais de là aussi plus de profondeur dans la psycho: logie, une portée et une application plus étendues. Lorsque l'étude pénètre jusqu'aux extrêmes replis du cœur, la vérité à laquelle elle atteint est cette vérité non plus particulière, mais générale, qui vaut pour tous les pays et tous les temps. « Le bon sens et la raison sont les mêmes dans tous les siècles », écrit Racine, en s’applaudissant que «le goût de Paris se soit trouvé conforme au goût d’Athènes ». Or, il suffit de changer les noms et la condition des personnages, pour reconnaître dans le théâtre de Racine ces mêmes drames de la passion dont nous sommes témoins chaqus jour : la peinture vaut pour nos contemporains comme elle valait pour ceux du poète, étant vraie de cette vérité qui est proprement humaine.

A l’action implexe qu'’aimait tant Corneille, « remplie de quantité d’accidents, d’un grand nombre de jeux de théâtre, d’une infinité de déclamations », Racine substitue « une action simple, chargée de peu de matière, et qui, s’avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages ». Il écrit encore, dans la préface de Bérénice : « Il y avait longtemps que je voulais essayer si je pourrais faire une tragédie avec cette simplicité d’action qui a-été si fort du goût des anciens. I! y en a qui pensent que cette simplicité est une mar- . que de peu d'invention. Ils ne songent pas, au contraire, que toute l’invention consiste à faire quelque chose de rien. » Bérénice est faite de rien : pour remplir cinq actes avec une matière aussi pauvre d’incidents, il fallait toute la richesse d’une psychologie qui décompose un même sentiment en une infinité de nuances. De là cette facilité avec laquelle Racine se joue dans le cadre des trois unités : quelques moments suffisent au déroulement d'un drame intérieur.

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Racine ne veut pas seulement que l’action soit simple : il veut encore qu’elle soit étroitement subordonnée aux caractères. « J'avoue, dit Saint-Evremond, qu'il y a eu des temps où il fallait choisir de beaux sujets et les bien traiter ; il ne faut plus aujourd'hui que des caractères. » Corneille choisit d’abord « un beau sujet » et! cherche ensuite les caractères qui pourront y entrer. Racine conçoit d'abord le caractère, et cherche ensuite l’action et les situations les plus propres à le faire valoir. Ce peu d'importance donné aux événements explique que Racine se soit en général médiocrement soucié de l’histoire. L'histoire n’est que l’ensemble des faits relatifs qui se sont produits, et auraient pu ne pas se produire : c’est le décor mobile et variable ; et le regard de Racine est tourné vers cette partie du drame humain qui ne change pas.

C’est donc à la peinture des caractères et des passions qu'il faut s'attacher en étudiant Racine. Mais, tandis que Corneille estimait que des sentiments forts et virils conviennent seuls à la tragédie, l'ambition dans le théâtre de Racine ne s’incarne qu’en des personnages lrisles et mornes comme Créon et Acomat, ou odieux comme Agrippine, Narcisse, Mathan. C’est l'amour qui est ici la dominante, et ce sont les personnages de lemimes qui passeront au premier plan. On parle plutôt des héros de Corneille, et plutôt des héroïnes de Racine.

Racine est le grand pein-

tre de l'amour au théâtre.

Le génie de Racine. Jusqu'alors, l'amour faisait

parler beaucoup de lui dans

les romans et les tragédies,”

plutôt qu'il ne s’y montrait sous les traits qui lui sont

propres, dans sa réalité vivante. Racine va l’étudier di-

tectement, non plus par opposition avec un autre senti-

ment, mais en lui-même, dans la variété des formes qu'il peut prendre et qui vont jusqu’à la haine.

Ce soin exclusif des choses du cœur à valu à Racine

Lx réputation d'être « tendre ». Cette épithète, si on

: s SUITE DE LA TRAGÉDIE : RACINE. 459

l'entend au sens de douceur et de timidité, est un contresens. Les jeunes filles et les femmes hrodéstes el résignées, les Junie, les Bérénice, les Atalide, les Monime, les Iphigénie, les Aricie, ce n’est dans ce théâtre que le chœur des, victimes. Créatures délicates, d’un charme voilé, elles restent dans un demi-jour. Celles dont la figure émerge en pleine lumière et en plein relief, et qui par leurs passions conduisent le drame, c’est une Hermione, une Roxane, une Eriphile, une Phèdre. C’est chez elles que l'amour joue son- vrai personnage.

Or voici les caractères de l’amour tel qu'il nous est dépeint par Racine. C’est d’abord la jalousie. Elle est si essentielle à l’amour que, lorsque l’action ne fournit pas le personnage qui peut y donner prétexte, Racine l’invente et le fait entrer violemment dans la pièce. Une Atalide et une Aricie, à quoi serventelles si ce n’est à rendre jalouses Roxane et Phèdre ? Et Racine serait inexcusable d’avoir introduit Eriphile dans la fable d’Iphigénie, s’il n’y avait fait entrer en même temps l'amour jaloux. — C’est ensuite l’impétuosité, la promptitude à se réjouir aussi bien qu’à s’inquiéter. Il suffit à Hermione qu’une inconstance passagère et un mouvement de dépit éloignent Pyrrhus d’Andromaque, pour qu’elle prenne aussitôt confiance en son amant et le loue de sa fidélité. — C'est Ja mobilité, qui, au mépris de toute mesure, passe sans transition. d’un extrême à un autre, — L’humeur hautaine et altière

Songez-vous que sans moi tout vous devient contraire,

Que c’est à moi surtout qu’il importe de plaire... Que vous ne respirez qu'autant que je vous aime ?

Celle qui tient ce singulier langage ne se soucie pas, pourvu qu'elle soit aimée, d’avoir imposé son amour sous peine de mort. Coupable chez Phèdre, odieux chez Eriphile, l'amour aboutit parlout aux dernières catastrophes : il cause l'assassinat de Pyrrhus, la folie d'Oreste et tant de morts, celle de Bajazet, d'Atalide, d'Hippolyte, le suicide d’Eriphile et de Phèdre.

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Un dernier trait complète celte psychologie de l'amour : son caractère fatal. Les héroïnes de Racine, au plus fort de la passion, se possèdent encore assez pour descendre dans leur conscience, analyser l’état de leur Âme et $e condamner *lles-mêmes. Elles raisonnent leur fureur et léur délire ; elles ont de la passion qui les possède la vision la plus précise et la connaissance la plus lucide. Mais, conscientes de leur passion, elles voudraient et ne peuvent y résister. De là cette impression troublante qui se dégage du théâtre de Racine. La question de la liberté se pose à quiconque étudie le cœur humain ; Corneille et Racine l’ont résolue, mais en sens contraire : le premier pren parti pour la liberté, et Racine contre elle.

Par sa profonde contiaissance du cœur humain, par sa soumission à une logique qui est celle du sentiment, Racine a donné l’expression la plus exacte de l’art classique ; par la vigueur et la violence même avec laquelle il analyse la passion, il a montré ce qu’il peut y avoir de hardiesse dans cet art, uniquement soucieux de faire vrai.

Le renouvellement du sys-

tème dramatique devait en

L'écrivain. amener un analogue dans ja

forme. Racine ne diffère pas

plus de Corneille par sa con- :

ception du drame que par son style, si simple et si

uni, sans rien qui se détache et qui éclate. C’est encore

au nom de la vérité qu'il est ici novateur : comme il

à rapproché la tragédie de la comédie, il fait souvent

confiner la poésie à la prose, n’employant que les

mots et les tours de la langue courante et parfois même de la conversation.

Ce qui frappe au premier abord dans ce style, c’est l'élégance, la pureté, l’harmonie ; mais ces qualités extérieures servent à faire passer toute sorte de hardiesses. La langue suit ici toutes les nuances de la pensée. Elle admet, aux moments de calme, la période, voire la périphrase, Elle se débarrasse, aux moments de passion,

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