‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 134 sur 294 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

LA FONTAINE. — Sa vie ; son caractère ; son génie. — Les Fables. : La morale de la Fontaine. — L'écrivain.

Voici maintenant un livre qui est unique dans l’his-

toire de notre littérature : les Fables de La Fontaine. Toutefois La Fontaine n’est pas, comme on l’a trop répété, une exception dans le groupe des grands poètes du xvn° siècle : s’il s’en distingue par quelques particularités qui annoncent notre moderne conception du poète, — mobilité, fantaisie, goût de la rêverie mélancolique, il ne fait pourtant, dans les Fables, qu'’appliquer à un genre entièrement recréé par lui et auquel son nom est resté attaché, les mêmes tendances que ses contemporains avaient portées dans les divers genres classiques.

Jean de La Fontaine est né

le 7 juillet 1621 à Château-

La Fontaine : sa vie. Thierry, où son père était maître des eaux et forêts. Il

fit au collège de sa ville

natale des études qui semblent avoir été médiocres. À dix-neuf ans, transporté par la lecture de quelques livres de piété, il songea à embrasser l’état ecclésiastique et entra à l’Oratoire. Il en sortit bientôt, eut la survivance de la charge de son père, et se maria (1647) avec Marie Héricart, âgée de quinze ans, et qui avait de l'esprit et de la beauté. Mais La Fontaine n’est capable de supporter aucune contrainte : il négligea, puis il oublia sa femme, voire son fils. Quelques vers, une initation de l’Eunuque de Térence (1654), un poème sur Adonis (1656) lui avaient déjà valu une certaine

réputation. C'est alors qu'un parent de sa femme, Jannort, substitut du surintendant, le présenta à Fou-

quet. Il reçut de celui-ci une pension à charge de don-

| LA FONTAINE Par de Troy (Biblio‘hïque de Genève).

Celui que les contemporains appelaient «le bonhomme » et dont la légende a accrédité la naïveté, apparaît ici dans le vrai de sa nature : le regard pénétrant et voilé de rêverie, la lèvre railleuse, le menton volontaire disent l'humeur indépendante qui ne connaît de loi que celle de son caprice.

rer, pour chaque quartier, quittance sous forme de petits vers, madrigaux, ballades et sonñets, et devint l'un des poètes attitrés de la société de Vaux : c’est la période de bel esprit dans l’histoire du développement poétique

de La'Fontaine. La dissrâce de Fouquet lui-inspira ses prérniers vérs de génie, l’Elégie aux Nymphes de Vaux (1661).

Les Contes commeneèrent à paraître en 1664. Les Fables parurent en trois recueils : en 1668, les six premiers livres, sous le titre de Fables d’'Esope mises en vers par M. de Là Fontaine ; én 1678 et 1679, cinq autres livres, qui contiennent les plus belles fables ; le douzième, fort inférieur, en 1694. Cé n’est qu'à l’âge de soixante-trois ans que La Fontaine éntra à l’Acadéinie en remplacement de Colbert ; éncoré,; pour ratifier cette élection, Louis XIV, qui n’aimait pas La Fontaine, attendit-il que Boileau eût été, lui aussi, élu.

La Fontaine eut pendant toute sa vie le bonheur de trouver des protections dévouées, qui, venant äu Secours de son insouciance des intérêts rnatériels, lui épargnèrent tout souci de ce genre, jusqu'à celui du logement ét du vêtement. En 1664, les libéralités de la duchesse douairière d'Orléans, veuve de Gaston, remplacent cellés de Fouquet. Après la mort de la duchesse en 1672, il devient l'hôte de M de là Sablière, dont il ne quitta la maison qu'en 1693 pour celle de M. d'Hervart.

Très libre en ses mœurs, La Fontaine avait souvent « promis d’être sage » et longtemps différé avant de tenir sa promesse. Mais, dans les derniers temps, ii se convertit avec la même sincérité qu'il apportait en toutes choses. Une lettre, qu'il écrivait le 10 février 1695 à son ami Maucroix, est le touchant témoignage de ses sentiments,

Tu Le trompes assurément, mon cher ami, s’il est bien vrai, comme M. de Soissons me l’a dit, que tu me croies plus malade d'esprit que de corps. Il me l’a dit pour tâcher de m’inspirer du courage, mais ce n’est pas de quoi je manque. Je t’assure que le meilleur de tes amis n’a plus à compter sur quinze jours de vie. Voili deux mois que jé ne sors point, 8i ce n’est pour aller un peu à l'Académie, afin que cela m'amuse. Hier, comme j'en revenais, il me prit au milieu de la rue du Chantre une si grande faiblesse que je crus véritablement mourir. O mon cher ! mourir n’est rien : mais songes-tu que je vais comparaître devant Dieu ?

Tu sais comme j'ai vécu. Avant que Lu recoives ce billet, les portes de léternité seront peut-être ouvertes pour moi.

La Fontaine mourut le 13 avril de la même année.

Les contemporains, qui avaient surnommé [La Fontaine « le bonhomme », se sont plu à nous le représenter sous les traits d’un grand enfant, naïf autant que bon, qui pouvait avoir du génié en écrivant, mais sans avoir tout à fait assez d'esprit pour se conduire. Lui-même en fait l’aveu : :

Son caractère ; son génie.

Les pénsers amusants, les vagues entretiens, Vains enfants du loisir, délices chimériques.… Ont pris comme à l’envi la fleur de mes années.

Et il parle en des vers délicieux de cette inconstance qu'il porte aussi bién dans sa façon de vivre et dans sa façon d'écrire

Je m’avoue, il est vrai, s’il faut parler ainsi, Papillon du Parnasse et semblable aux abeilles A qui le bon Platon compare nos merveilles.

Je suis chose légère et vole à tout Sujet :

Je vais de fleur en fleur et d’objet en objet. A beaucoup de plaisirs je mêle un peu de gloire. J’irais plus haut peut-être au temple dé Mémoire, Si dans un genre seul j'avais usé mes jours.

+ Mais quoi ! Je suis volage en vérs comme en amours...

Cette inconstance vient, chez La Fontaine, de ce qu'il S’intéressé à toutés choses ét qu'il découvre successiveent en chacune uñ charme qui l’attire et, pour un temps, le retient. Dans les premières pages de Psyché, où il décrit la société qu'il formait avec Racine, Boileau et Chapelle, il se met lui-même en scène sous les traits de Polyphile, « celui qui aime toutes choses ». Cette universelle sympathie, faculté poétique par excellence, rend compte, non pas seulement de son caractère, mais aussi

de la nature particulière de son génie.

C'est ainsi qu'il s’éprend de toutes les formes de la

WE

XVIIe SI

AG

‘ENnDA op SoyduÜN xn9 bn oexuwpe,| eurequoy 8'T V 9ardsur HoA,p 159,9 Je ‘s9ocad uos op soseyd so oss10Sue 9948 queams ‘QUBTA9S OUN,Pp 9JH9PU EL 389,9 ‘99704 ey op xnok xne 9HOUQU ES pUaJ9p Nb 99 ‘juepuoqurins xnonjsez np sy107 se] 9439 nd quore,nb sonQ ‘o9exssip 88 eJrdr99ad mb onbyiuSeur 9397 ep AIX simoz v euuop jonbno,yj no omowop aesnonjdwos eT

‘(2119294 9p oimaë:$ oun sourde. q) XAVA A4 NVALVHO AT

ex < SOUS

Lu 'hr

beauté littéraire et qu il aime les écrivains les plus diffé: rents

J’en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi.

Nul, au xvr° siècle, n’a plus admiré les anciens et surtout nul ne les a mieux compris. Mais ce culte ne le rend pas exclusif. Il « chérit l’Arioste et estime le Tasse » ; il est « plein de Machiavel, entêté de Boccace ». Il n’ignore ni ne méprise notre littérature du moyen âge : il est entré dans l'intimité de nos auteurs du xvi° siècle, de Rabelais et de Marot, Il reconnaît aussi volontiers ce qu’il doit aux modernes : c’est en entendant réciter une ode de Malherbe qu'il s’est senti poète. On retrouvera dans son œuvre la trace de toutes ces lectures : il a l'ironie malicieuse des auteurs de fabliaux et s’approprie la langue pleine de saveur des écrivains du xvi siècle ; mais surtout, ii a pris aux anciens le sentiment de la mesure et de l'harmonie, la fleur exquise de la grâce et du goût. En ce sens, La Fontaine est un imitateur de génie ::

Mon imitation n’est point un esclavage :

Je ne prenüs que l’idée et les tours et les lois Que nos maitres suivaient eux-mêmes aulrefois.

C’est le chef-d'œuvre de l’imitation originale.

De même, Polyphile ne reste insensible devant aucun des spectacles de la vie. Il est curieux de la vérité intérieure, autant que les plus subtils moralistes de son temps. Mais, en outre, il s’est ouvert à des sentiments qu'on ne connaissait guère autour de lui : il goûte le charme de la rêverie solitaire, et « jusqu'aux sombres plaisirs d’un cœur mélancolique ».

Solitude où je sens une douceur secrèle,

Lieux que j’aimai {oujours, ne pourrai-je jamais Loin du monce et du bruit, goûter l’ombre el le frais ? Oh ! qui m’arrêtera sous vos sombres asiles ?

T1 a le sentiment de la nature, et ce n’est pas seulenent à travers les anciens qu'il a appris à en goûter tout le charme : la précision que prennent sous sa

plume les traits de description montre de quel œil attentif il à observé la campagne. Il en a noté les aspects aux différentes saisons de l’année, il en sait les habitudes et les travaux. Lui seul, peut-être, en son temps, a vu passer par nos forêts « le pauvre bûcheron tout couvert de ramée » ; il l’a suivi jusqu’à « sa chaumine enfumée » et a fait ayec lui le compte des labeurs el des fatigues qu'il a dû s'imposer pour satisfaire à tant d’exigences diverses : « sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, le créancier et la corvée ».

C'est avec reconnaissance qu’il rappelle les bienfaits que nous devons aux animaux, et avec émotion qu'il se penche sur leurs souffrances. Aussi, n'est-ce pas lui qui admettra que, selon la théorie de Descartes, les animaux ne soient que des machines, et, selon le mot qu'on prête à Malebranche, que « cela ne sente point ». Cela sent au contraire, et souffre, et se plaint. Le poète répand sur lFensemble de la nature et retrouve à tous ses degrés la sensibilité et la vie : tout s’anime, jusqu’à l'arbre et jusqu’à la plante, « car tout parle dans l’uni- VErS ».

On voit ainsi comment ce petit livre des Fables peut étre une œuvre si complète, unissant tant de sortes d'intérêt que chacun y trouve son compte, l'enfant pour se divertir, le vieillard pour se souvenir. C’est qu'à sa composition ont concouru les éléments les plus divers, venus de tous les points du monde des idées el des êtres. Le poèle a vraiment « fait son miel de toutes choses ».

Une fable est un récit dont

un conteur, qui est en même

Les « Fables ». temps un moraliste, se sert

pour faire de la société des

animaux une péinture qui

s'applique à la société des hommes : cette fiction est constitutive du genre.

Des deux éléments que toute fable doit comprendre, técit et morale, le premier est celui auquel les anciens, Esope, Phèdre, attachent le moins d'importance ; ou,

pour mieux dire, le récit n’est chez eux. qu'une autre forme de la maxime morale. Les fabulistes du moyen âge et du xvr° siècle donnent une place plus grande au

LE MEUNIER, SON FILS ET L’ANE Gravure d’Oudry.

Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit,

On lui lia les pieds, on vous le suspendit :

Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre. — Pauvres gens, idiols, couple ignorant et rustre Le premier qui les vit, de rire s’éclata,

récit ; mais ils s'amusent à des détails oiseux, dans lesquels l’apologue s’égare et où se perd sa signification. Ce qui fait que le genre de la fable appartient en propre à La Fontaine, c’est que lui seul a su établir entre les deux éléments l’harmonieuse proportion.

Lui-même nous apprend ce qu'il a voulu faire de la fable :

Une ample comédie à cent actes divers Et dont 11 scèie est l’univers.

C'est en effet une ample comédie, un drame complet qui tient dans chacun de ces petits cadres. Il sy trouve une action, vivement engagée et qui se dénoue naturellement, une opposition d'intérêts d’où le dialogue jaillit comme de lui-même, un jeu de caractères et de passions. Les animaux qui en sont les personnages y ont leur apparence physique, indiquée en quelques traits. C’est le lion, le renard, le chat « velouté, marqueté, longue queue, une humble contenance, un modeste regard, et pourtant l’œil luisant » ; le héron « au long bec emmanché d’un long cou » ; demoiselle belette « au corps long et fluet » ; le lapin qui « trotte, broute, fait tous ses tours, parmi le thvm et la rosée ». Ces traits extérieurs, la démarche, les allures, évoquent l’idée de certaines qualités morales. Il sera naturel de donner au lion la œénérosité, au renard la ruse, à l’âne la sottise, au lapin l’étourderie, au chat l'hypocrisie. Or, ces qualités, ce sont justement les nôtres, Les animaux de La Fontaine sont par là voisins de l’humanité ; même on y peut reconnaître l'humanité du temps de La Fontaine. La cour du lion a bien des analogies avec la cour de Louis XIV, et l’auteur des Fables à écrit à sa manière « les caractères et les mœurs de ce siècle ».

Dans ce récit dramatique, la morale est déjà contenue. On a répété souvent que, dans ses fables, La Fon-

toine ne se soucie pas de Ja morale. C’est une erreur. Lui-même nous dit

En ces sorles de feinte il faut instruire et plaire, EL conter pour conter me semble peu d'affaire.

1 dl

EA RONTAINE, 473

En effet, il ne conte pas seulement pour conter, el pareil à ses contemporains il ne se désintéresse pas de l'étude morale. Tout au plus, est-il exact de remarquer qu'il se préoccupe peu des quelques vers placés à la fin de la fable pour tirer la conclusion, et qu'il lui arrive parfois de s’en passer. Mais c’est que la conclusion se dégage d'elle-même. Une même idée a présidé à la composition du récit tout entier, et chaque trait, chaque expression a été choisie en vue d’un même effet à produire. C'est dans toute la fable qu'est répandue ln morale de la fable.

” En quoi consiste cetle morale de La Fontaine ? Il n’y faut pas chercher de leçons proprement dites. Enseigner au nom d'un dogme, c'est à quoi répugne la libre humeur du poète. I] se contente de regarder comment va le train des choses et de nous en instruire. Aussi, ses leçons ne sont-elles que celles de l’expérience, ou, pour mieux dire, ce sont moins des leçons que des constatations.

Quelques-uns se plaisent à dire que La Fontaine s’est honoré en prenanr, dans ce conflit des intérêts dont se compose la vie, le parti des faibles. Jean- Jacques Rousseau était plus près de la vérité, quand il faisait remarquer que La Fontaine prend souvent pour héros des bêtes de proie et qu’en donnant à rire aux dépens du volé il fait admirer le voleur. Le fabuliste n’a pris parti ni pour les uns ni pour les autres. Il lui a semblé même que parfois la faiblesse ne mérite ‘ aucune pitié. Quand les grenouilles demandent à Jupin d'échanger leur roi pacifique contre un maître qui se remue, il ne s’apitoie pas sur le sort de ces pauvres srenouilles croquées par le maître de leurs rêves. Un jour, les rats tinrent conseil et tombèrent d’accord qu'il fallait attacher un grelot au cou de Rodilard ; mais nul ne voulut se charger de l’aventure, et le conseil se sépara sans avoir pris de parti : Rodilard a dû bien rire. Une autre fois, le bouc se laisse persuader

La morale de La Fontaine.

de descendre en un puits où il trouvera la mort ; et c'est tant pis pour lui. Sottise et vanité sont à l’origine de beaucoup de nos maux. L'une et l’autre ont -en La Fontaine un irréconciliable ennemi.

Que d’autres donc s’indignent à constater que la raison du plus fort est souvent, sinon toujours, la meilleure ; qu'ils gémissent à Voir la violence ou la fourberie triomphante : ainsi vont les choses et rien ne sert de se fâcher contre les choses. Celui qui aura appris la vie à l’école des Fables saura du moins n'être ni dupe ni viclime. Il se tiendra sur ses gardes et donnera sur lui le moins de prise possible. Loin des ambitions périlleuses et des mirages trompeurs, il mènera sans bruit, non sans douceur, l'existence du sage.

La Fontaine, que ses amis et lui-même accusent de non- L'écrivain. chalance et même de paresse, d - a plus qu'aucun autre écrivain appliqué le précepte de faire difficilement des vers faciles. On a retrouvé un de ses brouillons (Le Renard, les Mouches et le Hérisson), et la fable définitive n’a gardé que deux vers de l’ébauche. Or, ce qui frappe dans la lecture des Fables, c’est l’aisance du tour et la simplicité de la forme. j La phrase de La Fontaine se plie à toutes les exigences du sujet et change d’allure d’après le ton si différent de chaque fable, Elle est le plus souvent rapide et court vêtue, allant, comme le récit même, droit au but. Mais elle sait, à l’occasion, s’élargir d’un mouvement naturel et prendre sans se guinder l’ampleur de la période :

I dit que du labeur des ans Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants Parcourant sans cesser ce long cercle de peines Qui, revenant sur soi, ramenait dans les plaines Ce que Cérès nous donne et vend aux animaux.

Ailleurs, c’est le ton du fabliau (La laitière et le pot au lait) ; ailleurs le ton de l'histoire (Le Paysan du Danube). |

La langue des Fables se caractérise par sa variété. La Fontaine ne craint pas d’user de toutes les res- -sources du vocabalaire, 11 reprend de vieux mots :

Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui Qui souvent s’engeigne soi-même.

J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui Il m’a toujours semblé d’une énergie extrême.

Aussi, s’empresse-t-il de le reprendre ainsi que ces autres : déduit, boquillon, drille, liesse, chevance, franche lippée. Il emploiera de même les locutions populaires et imagées : tirant sur le grison... il avait du comptant... tout cousu d’or. Un terme exact ne lui semblera pas vulgaire : avorton, excrément, bique, loquet, goujat, hère, racaille, canaille, ripaille, la biberonne, le tripotage des mères et des nourrissons. Au besoin il créera des expressions qui peignent mieux qu'une description détaillée : la gent trotte-menu, triste Giseau le hibou, ronge-maille le rat, dame belette au long corsage.

Quant à la versification de La Fontaine elle se définit précisément par sa liberté : il est le maître du vers libre. Ces vers inégaux, en même temps qu’ils se prêtent à la fantaisie du poète, sont faits pour épouser tous les contours de l’idée, refléter toutes les nuances du sentiment, -s’allongeant ou s’accourcissant avec le sens. Des exemples viennent aussitôt à l’esprit dont on allongerait aisément la liste :

C’est promettre beaucoup ; mais qu’en sort-il souvent ? Du vent.

Même il m'est arrivé quelquefois de manger Le berger.

La Fontaine sait la valeur que prend un mot, une épithète, par la place qu’on lui donne dans le vers, ou, mieux encore, en rejet :

Sous le faix du fagot aussi bien que des ans Gémissant et courhé.….

Et il entend, de l'oreille la plus délicate, le son

triste ou gai, sourd ou claironnant qu'ont les syllabes :

‘ Un mort s’en allail lristement S'emparer de son ceraier gite ; Un curé s’en allait gaiment Enterrer ce mort au plus vite.

Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile, Cotillon simple et souliers plats.

Comme il sonna la charge, il sonne la victoire.

La souplesse et la variété que Racine a mises dans l'alexandrin, La Fontaine y atteint également dans ce vers qui, manié par lui, sait être libre sans cesser d’être classique, et dont il est à peu près le seul représentant. On voit tout ce qu'il y a d’art et d’heureuse habileté dans ces procédés de style et de versification chez l’autour des Fables ; ils tendent et ils aboutissent à un même résultat : la perfection dans le naturel.

RÉSUMÉ

185. Jean de La Fontaine (1621-1695) est tout à la fois l’un des plus classiques de nos poètes et un des écrivains du xvu siècle chez qui on peut déjà noter cérlains traits de la sensibilité moderne.

186. Le trait dominant de son génie est l’universelle sympathie. Il a admiré des écrivains de nature très diverse, il s’est intéressé à lous les spectacles de la vie et de la nature : il a été accessible à toutes les émo- Lions.

187. De la fable qui a existé de tous temps et dans toutes les littératures, il à fait un genre tout nouveau dont il est le créateur et où il est resté le seul maître.

188. Il la définit : une ample comédie. En effet, chaque fable comprend tous les éléments d’un petit drame : décor, action et dénouement, personnages qui sont des individus en même temps que des types. Les mœurs de l'animal et de l’homme, celles de

LA FONTAINE. 457 l’homme du xvr° siècle et de l’homme de tous les temps s’y mêlent dans une harmonie qui est le secret de l’art du poète.

189. Pour La Fontaine la morale est un élément essentiel de la fable. Mais cette morale, qui se réduit aux leçons de l’expérience est contenue dans le récit même, autant que dans les AAenEs vers de la conclusion.

190. Le style de La Fontaine est pittoresque, aisé, varié, et par-dessus tout naturel ; sa langue dispose d’un riche vocabulaire qui ne recule ni devant les termes familiers, ni devant le vieux langage ; sa versifcation est le chef-d'œuvre du vers libre qui se modèle sur la pensée et le sentiment.

191. La fable de La Fontaine, où sont peints conditions, mœurs et gens de chez nous avec un art à notre mesure et à notre image, esi un des exenplaires ies plus représentatifs de notre esprit. La Fontaine est l’ Homère français.

LECTURES RECOMMANDÉS

Walckenaer, Histoire de la vie et des ouvrages de La Fon-

laine. — Sainte-Beuve, Portraits liltéraires I. Lundis VI, X. — Taine, La Fontaine et ses fables. — Lafenestre, La Fontaine (Collection des grands écrivains français). — G. Michaut, La Fontaine. — E. Faguct, La Fontaine. — Louis

Roche, Vie de La Fontaine.

TEXTES À CONSULTER

La Fontaine (H. Regnier. Collection des grands écrivains de la France).

Page 1