LES EMBARRAS DE PARIS
Dessin d’Eisen, gravé par Aveline.
Six chevaux atlelés à ce fardeau pesant, Ont peine à l’émouvoir sur le pavé glissant.
D'un carrosse en tournant il accroche une roue, Et du choc le renverse en un grand {as de bouc. BoicL£Aau, Salire VI.
la société que l'extérieur. Quand il aborde les sujets de morale générale, il s’en tient aux lieux communs de morale et ne réussit pas à les rajeunir par l’agrément de la forme et le piquant des observations (Satires : IV sur les Folies humaines, V sur la Noblesse, VII sur l'Homme). Il faut faire exception pour les satires JII le Repas ridicule et VI les Embarras de Paris, où Boileau fait preuve de remarquables qualités descripuves.
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Mais dans la satire littéraire Boileau est incomparable. C’est là qu'il excelle. Là est sa véritäble vocation. Il nous confesse qu’il eut « dès quinze ans la haine d’un sot livré ». Nous voyons eh effet que, dès le début, il est en possession de la doctrine qui restera toujours la sienne, — celle de la perfection obtenue à force de patience, — doctrine dont Malhérbé a donné les premières leçons, mais qui ne triomphera qu'avec Boileau et grâce à lui. C’est cette passion du beau, cette haine du médiocre et de Fà peu près, que Boileau porte dans ses Satires ; elles en expliquent la vivacité. Aujourd'hui, les traits de la plaisanterie de Boileau nous semblent souvent émoussés : c’est que chaque époque a sa façon de railler. Au xvn° siècle, les Satires firent scandale, Ce qui parut « un attentat inouï el sans exemple », c’est que Boileau n’hésitait pas à imprimer les noms de céux dont il se moquait. Dès la première Satire et dès 1660, il écrivait :
Je suis rustique et fier et j'ai l'âme grossière ; Je ne puis rien nommer si ce n’est par son nom ; J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon.
EL, en effet, les noms de ses ennemis littéraires,
tite placés comme en leurs niches, Vont de ses vers malins remplir les hémistiches.
IIS sont venus jusqu'à nous, affublés du ridicule auquel Boileau les a condamnés une fois pour toutes. Ce sont les Scudéry, les Pradon, les Collétet, le Chapelain de la Pucelle et le Quinault des tragédies. C’est à leurs dépens que Boileau a composé ses meilleures Satires (Satire IT, à Molière ; Satire IX, à son Esprit) aussi courageuses que spirituelles.
Boileau a pris Horace pour modèle, et il s’est proposé de remplir la même carrière : aussi fait-il suivre ses Satires des Æpitres. Celles-ci ne sont souvent que le prolongement de celles-là, et offrent à peu près les mêmes qualités, mais développées, la pensée étant plus mûre €t Ha forme ayant acquis plus d'’aisance, C’est encore le critique Htléraire qui se montrera ici le
mieux inspiré, et lorsque, dans la VII° Epitre adressée à Racine, il fera entendre la protestation du goût et de
UNE ScÈèNE pu Lultrin Dessin de Gillot.
Au plus fort du combat, le chapelain Garagne Vers le sommet du front atteint d’un Charlemagne (Des vers de ce poème effet prodigieux)
Tout prêt à s'endormir, bâille el ferme les yeux.
LUTRIN, Chant V.
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l'honnêteté révoltée par de basses intrigues, il s’élèvera jusqu’à l’éloquence.
Le Lutrin, lui-même n’est pas sans lien avec l’œuvre critique de Boileau. En donnant dans le poème hérotcomique le modèle d’une plaisanterie dont les procédés sont précisément le contraire de ceux du burlesque, l’auteur a consacré la ruine d’un genre qu’il tenait pour méprisable. Mais en outre le Lutrin a sa valeur en soi et révèle chez Boïleau un talent descriptif d’un réalisme pittoresque bien rare au xvrr° siècle.
Boileau a donné dans l’Ark poétique (1674) son œuvre maîtresse. Ici, il ne lui suffit plus des traits épars de la satire ; il ne se contente pas davantage de la manière, libre et sans ordre apparent, d’une épître à la façon de celle qu’Horace adressait aux Pisons : c'est dans une œuvre didactique et régulièrement composée qu'il va passer en revue Îles prin® cipales questions qu'on discutait autour de lui, et faire la théorie des différents genres.
Des quatre chants dont se compose l'Art poétique, le premier- traite d’une manière générale de l’art d'écrire en vers, le deuxième aborde les genres secon: daires tels que l'élégie, l’ode, la satire, et même l’épigramime, le sonnet et le rondeaut ; le troisième est con: sacré aux grands genres, tragédie, épopée, comédie ; le quatrième contient des préceptes moraux. Nous avons donc là tous les éléments qui nous permettent de reconstituer dans son ensemble la doctrine de Boileau.
Et d’abord Boileau à une doctrine, Il n’admet pas que le jugement de goût soit chose particulière, relauve à un temps, à une société, ct variant d’un individu
? « Art poétique ». La doctrine classique.
1. On a souvent reproché à Boileau de n'avoir pas pärlé de la fable el de La Fons laine, et on a pris prétexte de celle omission pour incriminer tantôt le goût et tantèt e caractère mème de Boileau. Or il faut remarquer que Boileau n'a parlé non plis ni du poème didactique, ni de l'épitre. D'ailleurs, en 1674, les six premiers livres des Fubles ont seuls paru. Et comment Boileau aurait-il donné les règles d'un genre ‘out c'est le propre de n'avoir point de règles
et dun art qui est uniquement l'an de La Fontaine ?
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à l’autre. Tout au contraire, une œuvre d'art à ses règles qui s'imposent à l’auteur. Ces règles, on peut les enseigner et on doit les apprendre. Par là, se trouve légitimé le rôle de la critique : le poète aura près de lui un Sage ami capable de juger son œuvre et de lui en signaer les défaillances au nom de principes incontestés.
Cette doctrine est absolue. Boileau dédaigne et rejette tout ce qui n’y est pas conforme : ainsi toute notre ‘ancienne littérature. Au besoin même, il plie à cette doctrine et y fait rentrer des œuvres qui ne s'accordent pas complètement avec elle ; ainsi, en admirant les Grecs et les Latins, il n’en a pas toujours une très exacte compréhension, et il fait volontiers d’Homère un poète qui aurait passé par son école.
Ces principes, quels sont-ils, et en quoi consist? cette doctrine si nettement arrêtée, dans laquelle Boileau à si entière confiance ? Boileau fait de la poésie an art difficile, résultat de l’effort et du travail, une carrière épineuse, où il ne faut entrer qu'après avoir consulté longtemps son esprit et ses forces, où les périls sont nombreux, où le succès est au prix d’une infatigable persévérance. Non seulement il exige que le poète ait d’abord ce don que rien ne remplace, sans lequel il vaut mieux ne pas s’en mêler ; mais il assujettit aussitôt inspiration et imagination au contrôle de Ja raison. D’après lui, la raison est, en littérature, la faculté souveraine, qui doit dominer et ranger toutes les autres sous sa loi ; c’est en son nom que Boileau émet tous ses préceptes
Aimez donc la raison : que toujours vos écrits, Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix...
I1 faut même en chansons du bon sens et de l’art... Mais la scène demande une exacte raison.
Que l’action, marchant où la raison la guide, Ne se perde jamais dans une scène vide.
Aux dépens du bon sens gardez de plaisanter.
J'aime sur le théâtre un agréable auteur Qui, sans se diffamer aux yeux du spectateur, Plaît par la raison seule et jamais ne la choque...
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La raison, faculté impersonnelle et qui a pour objet la découverte de ce qui est général, nous permet d’atteindre au vrai, Or le vrai est l’essence du beau.
Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. J1 n’est point de serpent ni de monstre odieux Qui, par Part imilé, ne puisse plaire aux yeux... L'esprit n’est point ému de ce qu'il ne croit pas.
Aussi, l'effort constant du poète devra-t-il être de découvrir cette vérité, pour en donner une fidèle expression.
ue la nature donc soit votre étude unique...
‘tudiez la cour et connaissez la ville.
Des siècles, des pays étudiez les mœurs ; Les climats font souvent les diverses humeurs...
L'esprit avec plaisir reconnait la nature.
C’est donc sur l’étude de la nature humaine et sur l'observation des mœurs que l’art repose. Boileau. dans son grand désir de vérité, serait tenté de dire qu'on ne doit. dépeindre que ce qu’on a ressenti, éprouvé soi-même
C'est peu d’être poète, il faut être amoureux.
À la raison de dégager de l’émotion individuelle lélément commun à tous les hommes.
De même que tous les écrivains, à quelque pays et à quelque époque qu'ils appartiennent, travaillent sur un fonds commun, ils doivent avoir en vue un même idéal : celui du beau absolu, Cet idéal une fois réalisé est audessus des révolutions du goût : il s’impose à l’admiration et à l’imitation de tous. Les anciens étant arrivés à la perfection, il faudra donc imiter les anciens. L’écrivain moderne les imitera d’ailleurs sans rien perdre &@# son originalité, puisque leur œuvre n’est autre chose que la vérité impersonnelle réalisée : c’est la théorie de l'imitation originale, Au contraire, il faudra se garder des faux brillants de l'lialie, des pointes, de la galanterie des faiseurs de romans, de la basse plaisanterie des
« burlesques », et, pour tout dire, de ce qui n’est qu'’affaire de mode et de goût passager.
Cette théorie qui s’applique à l'invention des idées concerne également la manière de les exprimer, Il convient d’en poursuivre l’application dans la composition, dans le style et dans la versification. C’est la raison qui, présidant à la composition d’une œuvre, y introduit l’ordre,
I] faut que chaque chose y soit mise en son lieu, Oue le début, la fin répondent au milieu,
Que d’un art délicat les pièces assorties N’y forment qu’un seul tout de diverses parties.
Le style aura pour règle suprême d’être l’expression exacte de la pensée ; le mot sera donc subordonné à l’idée : il devra en traduire le contenu, sans y rien ajouter, sans en rien omettre.
Avant donc que d'écrire apprenez à penser ; Selon que votre idée est plus ou moins obscure, L'expression la suit ou moins nette ou plus pure.
Ce que l’on congoit bien s’énonce clairement, - Et les mots pour le dire arrivent aisément.
De même en est-il pour la rime à laquelle on ne doit pas sacrifier le sens
La rime est une esclave et ne doit qu’obéir.
Telle est cette doctiine, dans toutes les parties, si fortement enchaînées, dépendent d’un même principe qui est l'unique recherche de la vérité. C’est, au sens le plus large et le plus élevé du mot, une doctrine réaliste, et c’est ce qu’on désigne, dans l’histoire de notre littérature, sous le nom de doctrine classique.
Boileau, en exposant cette £ théorie, ne faisait que mettre Influence de Boileau : en forme de se les
ce qui en es resté. idées dont se sont inspi-
rés ses plus illustres contemporains. Quand Molière écrit : « Lorsque vous peignez des hommes, il faut peindre d’après nature » ; quand La Fontaine dit de son côté :
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EL maintenant il ne faut pas Quitter la nature d’un pas...
auand Racine, dans la préface d’Iphigénie, constate que « le goût de Paris s’est trouvé d’accord avec le goùt d'Athènes », les amis de Boileau exposent les principes par lesquels ils se sont dirigés et qui se trouvent être en même temps ceux dont l’auteur de l'Art poétique va faire les règles de l’art.
On voit ainsi comment la doctrine à pu se formér dans les causeries journalières et les échanges d'idées entre écrivains de mêmes tendances, et par suite quel est le genre de services que Boileau à rendus à nos grands classiques. Il a, dès leurs premières œuvres, discerné leur génie ; il s’est, dès le premier jour, prononcé pour eux contre ceux que la mode leur opposait ; il les a par son esprit et par son courage défendus contre leurs ennemis, et par son bon goût défendus contre eux-mêmes ; il les a aidés à voir plus clair dans leur propre génie et à mieux se rendre compte de leurs tendances personnelles, C’est son honneur de les avoir jugés de leur vivant comme devait le faire la postérité. Ainsi une part revient à Boileau, dans cette magnifique production de l’époque classique, qui, sans lui, n’au- rait sans doute pas eu au même degré le caractère de
quelque chose d’achevé et de définitif. ,
Dès que l’Art poétique eut. paru, il fit autorité et fixa le goût pour plus d’un siècle. La révolution romantique s’inspirera d’un autre idéal ; elle réclamera plus de liberté pour le poète, plus de place pour l’imagination et la sensibilité ; une connaissance plus étendue de notre passé littéraire et des littératures étrangères fera apparaître certaines erreurs de Boileau. Il reste que l’essentiel des préceptes de l’Art poétique subsiste aujourd’hui dans toute sa force et qu'il s’est imposé aux romantiques eux-mêmes, chez qui il est facile de retrouver une part de classicisme. L’imagination, la sensibilité et la fantaisie même, ne sauraïent échapper totalement au contrôle de la raison. Les plus beaux dons ne suffisent pas en poésie, et s’il ne s’y joint le travail, l’écri-
\ain le mieux doué ne peut faire œuvre qui dure,
Ayons soin d'ajouter qu'aucun écrivain ne sera digne de ce nom, s’il n’a pas médité et s’il n’applique pas les préceptes de Boïleau sur la dignité morale de l’écrivain et sur l’honnêteté de l’art :
s ; Je ne puis estimer ces dangereux auteurs
Qui de l'honneur, en vers, infâmes déserteurs. Trahissant la verlu sur un papier coupable,
Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable.
Quiconque tient une plume devrait avoir pour devise cette noble pensée qui fait tant d'honneur à Boileau : ;
Le vers se sent loujours ces bassesses du cœur.
Il seroit absurde de demander à Boilcau telles qua- Le poète. lités poétiques que ne réclame pas le genre didactique : il n’est que juste de reconnaitre qu'il possède toutes celles que comporte ce genre. I insisté à bien des reprises sur la lenteur avec laquelle il travaillait et sur la peine qu'il avait à attraper la rime : c’est qu'il écrit sur des matières pour lesquelles il ne dispose que de moyens d’expression limités. Si toutefois il a choisi la forme poétique de préférence à. la prose, c’est qu'il la trouve plus frappante et qu’elle donne à la pensée plus de relief. Mais que l’on compare, au point de vue de la langue et de la versification, l’Art poétique et le Lutrin, on sera frappé de voir ce qu’on peut attendre de Boileau pour le pittoresque du style et la richesse de la rime, quand il peut se servir de toutes les ressources de la langue. Dans les sujets de critique littéraire, il est obligé de se restreindre au petit nombre de termes dont dispose la critique et qui pour la plupart sont des termes abstraits. Ce qu'il faut alors admirer c’est la précision à laquelle Boileau atteint en des vers qui aussitôt se gravent dans la mémoire et dont beaucoup sont devenus proverbes.
Il, /— LA CRITIQUE AU XVI SIÈCLE.
. L'œuvre de Boïleau est la plus haute expression de la critique au xvrir° siècle. Mais, pendant toute la durée du siècle, les discussions littéraires ont été à la mode : dans les salons, où l’on se partage, à propos de deux sonnets de Benserade et de Voiture, en jobelins et en uranistes ; à l’Académie, qui publie ses Sentiments sur le Cid ; dans tous les cercles lettrés, pour lesquels un Saint-Évremond rédige des dissertations en forme. Le plus important de ces débats esh célèbre sous le nom de « Querelle des anciens et des modernes ».
Certes, durant tout le xvrr° siècle, le courant général porte au respect et à l'admiration des anciens. C’est la tendance de tous les grands écrivains. Mais bien des causes agissaient dans le sens contraire. Et d’abord le mérite des modernes, qui appelait et permettait d'’établir la comparaison. Puis, l’antiquité est imparfaitement connue de ceux mêmes qui l’admirent : ceux qui lisent les auteurs dans le texte les interprètent parfois à travers leurs propres idées et sentiments ; ceux qui ne savent pas le grec et le latin n'ont à leur disposition que des traductions inexactes faites dans le système des « belles infidèles » de Perrot d’Ablancourt. Les femmes, qui ont tant d'influence sur la société, sont d’instinct ennemies des anciens. Enfin, des scrupules religieux font douter si des œuvres inspirées par la morale païenne ont pu atteindre à la perfection.
Dans une première période, les partisans des modernes sont représentés surtout par Charles Perrault, homme d'esprit, futur auteur des charmants Contes de fées (1697), qui lit en pleine Académie le 26 janvier 1687, un discours sur le siècle de Louis XIV, où ilest dit
La Querelle des anciens et des modernes.
Que l’on peut comparer, sans crainte d’être injuste, Le siècle de Louis au beau siècle d'Auguste.
LA CRITIQUE AU XVIIe SIÈCLE. 491
Il développe cette théorie dans ses Parallèles des anciens et des modernes (1688-1696). Fontenelle com-
CHARLES PERRAULT (D’après le portrait de Lebrun gravé par $S. Baudel).
La bête noire de Boileau. Celui qui alluma la querelle des nciens et des Modernes. On lui doit deux des plus parfaits moles du goût français : les Contes rédigés pour amuser son fils et Colonnade du Louvre élevée par son frère.
ose dans le même sens ses Dialogues des morts (1683). es anciens ont pour eux Boileau, Racine, Huet, La Fon-
492 LE XVIL SIÈCLE:
laine, La Bruyère. Le débat se termina par la réconcis liation de Boileau et de Perrault,
Il devait renaître quinze ans plus tard. L’antiquité paraissait victorieuse avec la traduction de l’Iliade da Mr° Dacier (1699) et le Télémaque (1699) de Fénelon, lorsque Charles Perrault trouva un successeur dans la personne de Eamotte-Houdar, Celui-ci venait de traduire l’Iliade en vers (1714), et n'avait pas craint de l'abréger en douze chants et d’y faire toutes sortes de corrections... en vue de l’améliorer ! M"° Dacier riposta violemment à cette impertinence, et la querelle se trouva ranimée et envenimée. C’est alors que les deux partis s’en remirent à la décision de Fénelon. -
C’est dans la Lettre à Fénelon : « Lettre à l'Académie (1714) que Fénel’Académie fran- lon, tout en évitant de sacriçaise ». fier un parti à l’autre, se pose en arbitre. Le dixième chapitre est consacré à l'examen du débat : mais, dans toute la Lettre, on sent que Fénelon ne perd: jamais de vue la question posée, Or sa préférence pour les anciens éclate à chaque page. S'agit-il de langage ou de versification ? Les anciens qui ont l’inversion, les mots composés, l’harmonieuse variété des syllabes brèves et des longues, sont par là bien supérieurs aux modernes. Pour l’éloquence, ils ont une sorte de longue Ladition qui nous manque, et chez eux, les conditions sociales et politiques étaient singulièrement favorables au développement de l’art de la parole. De même pour la tragédie et pour l’histoire. Fénelon, d’ailleurs, par les citations si nombreuses qui se pressent sous sa plume, prouve suffisamment que les anciens sont pour lui les modèles dans la familiarité de qui doit vivx lécrivain. Et lorsque enfin il décline l’honneur de dé: cerner le prix, c’est derrière une citation ÉMPFURES aux anciens qu'il s’abrite.
La victoire restait donc aux anciens, du moins €r apparence. La réalité était tout le contraire. C'était 1 premier craquement dans l'édifice classique. Une idé:
LA CRITIQUE AU XVIIe SIÈCLE. 493 était au fond du débat, et faisait sa première apparition en littérature. C'était, en opposition à l'idée de tradition, celle de progrès, qui allait, au xvrr° siècle, prendre tant de développement et exercer sur la littérature une si grande influence.
RÉSUMÉ
192. Boileau-Despréaux (1636-1711) a composé des « Satires » (1660-1711) sociales, morales, et surtout littéraires, des « Epîtres » (1669-1695) qui continuent les polémiques des Satires, le « Lutrin » (1673-1683), : poème héroï-comique, et son œuvre principale, 1” « Art poétique » (1674). Dans ces divers ouvrages, il fait, ovant tout, œuvre de critique littéraire.
193. La doctrine de Boileau est la pure doctrine classique. Le principe en est la souveraineté de la raison, faculté impersonnelle par excellence, qui nous permet d'atteindre le vrai avec lequel le beau se confond.
194. Boileau a rendu service aux écrivains de son temps en les confirmant dans leurs meilleures tendances et en les défendant contre leurs ennemis et contre eux-mêmes. Il les a mis de leur vivant au ring où la postérité continue à les placer.
195. Comme écrivain, Boileau, dont le style et Ja ersification ont dans le « Lutrin » l'éclat d’un réaisme pittoresque, a dans les « Satires » l'esprit le lus mordant, et dans l’« Art poétique » toutes les qualités du genre didactique : précision et relief du jers prêt à devenir proverbe.
196. Surgie à la fin du siècle, la Querelle des anjens et des modernes se divise en deux périodes.
Dans ia première (1687), Perrault et Fontenelle tiennent pour les modernes, Boileau pour les anciens. La seconde période (1714) met aux prises M"*° Dacier et Lamotte. Fénelon, choisi comme arbitre, ménage les inodernes mais se prononce en faveur des anciens. 197. Ce débat est l’annonce d’une nouvelle orientation des esprits. Il marque le déclin de l’idée de tradition ct l'avènement de l’idée de Progrès.
LECTURES REÉCOMMANDÉES.
Hipp. Rigault, La Querelle des anciens el des modernes. — A. Fabre, les Ennemis de Chapelain. — Lanson, Boileau (les grands écrivains français). — Brunetièré, Etudes critiques V. — L'Evolution des genres, 1. — Faguet, Le XVII° sièele,
TEXTES À CONSULTER
Boileau: Œuvres (Gidel, chez Garnier; Gazier, chez Colin).