‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 146 sur 294 · I. — LA TRAGÉDIE · texte numérisé non relu

I. — LA TRAGÉDIE

La tragédie est, après le xvu° siècle, un genre épuisé et qui ne va plus vivre que d'imitation. Toutefois, si c'est de Racine que se recommandent ses successeurs, ce n’est pas de lui qu'ils procèdent, Avec Racine, la tragédie était arrivée au naturel et au vrai, Après lui, elle va retomber dans le romanesque et dans le faux. C’est l'influence de Quinault et celle de Corneille que subissent les tragiques du xvin° siècle. Ils suivent le premier pour l'expression de l’amour galant. Ils empruntent au second la complication de l'intrigue, le genre de la tragédie politique, le goût des sentences. Le Manlius de Lafosse (1698) est une des meilleures imitations de Corneille. L’Amasis de Lagrange-Chancel (1701) en est une de Quinault.

Crébillon (1674-1762) crut avoir trouvé une voie nouvelle, en se faisant de « l'horreur tragique » une spécialité, Mais cette horreur est singulièrement diminuée par les ridicules intrigues d'amour qu’il mêle à des sujets tels que ceux d’Atrée (1707) et d’Electre (1708) ; en revanche, c’est de la meilleure foi du monde qu'il est ampoulé et emphatique. Toutefois, il eut assez de succès pour que Voltaire ait été jaloux de lui, et ait

cru devoir travailler sur les mêmes sujets et refaire, entre autres, sa Sémiramis et son Catilina.

C’est seulement avec Voltaire que la tragédie va reprendre un certain éclat.

Voltaire a eu la passion du . théâtre ; il a écrit plus de cinquante pièces, il les a mises à la scène, il les a jouées lui-même. Il en attendait beaucoup pour sa gloire : en fait, elles ont eu un long succès, non pas seulement en France, mais à l’étranger ; aujourd'hui encore, Zaïre et Mérope supportent la lecture, voire la représentation.

C’est en disciple docile des maîtres français, que Voltaire avait composé sa première tragédie, Œdipe (1719). Pendant son séjour en Angleterre (1726-1729), il apprit à connaître un système dramatique différent du nôtre, celui de Shakespeare, et le mérite lui reste d’en avoir le premier importé quelque chose en France. I! lui a emprunté certains effets : l'emploi des personnages collectifs (Brutus, la Mort de César) ; celui du merveilleux (Æriphyle, Sémiramis), l'étude de la jalousie dans un cœur d'homme (Zaïre, inspirée d'Othello).

Mais tout en admirant Shakespeare, Voltaire, dominé par lé goût classique, ne l’admire pas tout entier ; et, bien loin d'admettre que l'on puisse transporter intégralement sur la scène française une pièce du poète anglais, il se borne à introduire dans des tragédies régulières des effets dans le goût de Shakespeare. Lorsqu'’en 1759 Letourneur publia sa traduction complète, encore que fort infidèle, du grand dramaturge anglais, Voltaire s’indigna et ne tarit plus en invectives contre celui qu'il appelle un barbare, un monstre, un Gilles, un histrion. Et lorsque Ducis met à la scène Hamlet et Roméo, Voltaire gémit : « Je vais mourir en laissant la France barbare », La tragédie de Voltaire est donc au fond la tragédie classique. Il en a respecté les caractères essentiels : la règle des trois unités, la dignité des personnages. C'est en acceptant le système

Les tragédies de Voltaire.

dans son ensemble qu'il tente d’en élargir l'horizon.

Ces ‘réserves faites, il n’est que juste de remarquer que Voltaire a introduit certaines nouveautés. Il a {tendu l'observation psychologique. Au xvn° siècle, l'amour et l'ambition sont les principaux ressorts de la tragédie, Voltaire a étudié l’amour paternel et maternel (Zulime, Brutus, Sémiramis, Mérope, l’Orphelin de la Chine) ; le sentiment chrétien (Zaire, Alzire) ; le sentiment chevaleresque (Tancrède). — Il a accru l'intérêt en fortifiant le mouvement et l’action. Il prodigue les revirements subits, les coups de théàtre, tout ce qui peut piquer la curiosité et frapper l'attention. — Il a augmenté le spectacle extérieur pour donner plus de variété au coloris, il a transporté la scène, non plus seulement en Grèce et à Rome, mais en Palestine (Marianne, Zaïre), en Amérique (Alzire), en Sicile (Tancrède), en Chine (l’Orphelin). Pour donner plus d’importance à la mise en scène, il a obtenu qu'on débarrassât les planches de ces spectateurs du beau monde dont la présence gênait les acteurs.

D'où vient donc que, malgré tant d’efforts et en dépit d'innovations intéressantes, l’œuvre dramatique de Voltaire soit aujourd'hui, exception faite pour Zaïre (1732) et Mérope (1743), œuvre morte ? C’est d’abord que Voltaire n’a pas une connaissance assez approfondie du cœur humain ; sa sensibilité est très vive maïs en même temps très mobile : il s'arrête à la surface, il n’approfondit pas. Ensuite il manque à Voltaire le don essentiel auquel se reconnaît l’auteur dramatique, celui de l’impersonnalité qui consiste à s’oublier soi-même et sortir de soi pour vivre de la vie des personnages qu’on fait agir. C'est là un renoncement et une sorte d’abnégation dont Voltaire n’a jamais été capable. On retrouve toujours Volaire sous ses personnages, Voltaire préoccupé de ses idées et du chemin qu'elles feront dans la société de son temps : les personnages de ses pièces ne sont le plus souvent que les porte-parole de sa philosophie. Enfin, s’il est inexact de dire que Voltaire écrit mal-en vers, il est vrai qu'il n’a pas un style à lui. Ce style est fait

de réminiscences de Corneille, de Racine et de Quinault : c’est un style composite, dans la trame duquel un savant écolier, en possession de toutes les recettes de

la langue tragique, s’est travaillé à enchâsser des beautés1.

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