Acte III, scène XV
D’après le dessin de Saint-Quentin, gravé par Liénard. — Édition Ruault (1785).
Cette scène de tribunal, avec son appareil de justice féodale présidée par le seigneur, au premier plan la figure indignée de Bartolo et la silhouette agressive de l’ancien valet qui attaque et invective, est-ce le procès bouffon de Figaro contre Marceline, ou n'est-ce pas déjà le procès de l’ancien régime et l'annonce de Ja Révolution ?
présenter le Mariage de Figaro. La pièce était au moins crayonnée en 1776 ; mais on a dit qu'il fallait plus d'esprit pour la faire jouer que pour la faire. Beaumarchais, en sa qualité d’auteur, est un oseur. Cette pièce remplie de traits satiriques à l’adresse des courtisans, il va la placer sous le patronage de la cour, et il est bien près de triompher de la résistance du roi, orâce à l’appui de la reine et du monde de la reine. Après toute sorte de démarches, d'’interdictions et de contretemps, le Mariage put être représenté le 27 avril 1784. Préparé par tout le bruit qui avait précédé, le succès fut immense : on alla à cent représentations. C'est l’époque glorieuse dans la vie de Beaumarchais.
Mais les mauvais jours vont venir. À propos d’une affaire financière, Beaumarchaiïs ose s'attaquer à Mirabeau et s’attire une foudroyante réponse : son règne sur l'opinion est terminé. Au temps de la Révolution, nous le trouvons vieilli, mais toujours possédé de la même fièvre d’agitation. Il s’est chargé d’une fournitüre de fusils, pour laquelle il ne craint pas de venir se mettre entre les mains de la Convention. Réfugié à Hambourg, où il connut l’extrême détresse, il eut encore un succès, à son retour, avec la Mère coupable (1792). Il mourut d’une attaque d’apoplexie, le 17 maï 1799.
Actif, habile, audacieux, insinuant, et d’ailleurs dépourvu de tout scrupule, Beaumarchais a été avant tout, à travers les vicissitudes d’une vie pleine d’agitations, un homme d’affaires ou d’intrigue à la manière, ou peu s'en faut, dont lui-même a donné la définition dans le Mariage de Figaro.
De son œuvre dramatique
il faut supprimer les pièces
Son théâtre. du début et de la fin, qui
sont détestables : restent
deux comédies qui sont dans
celte carrière comme un accident heureux et génial. La l'ame en est empruntée à notre vieille tradition comi-
que. Un jeune homme amoureux, enlevant une pupille
-ingénue à un tuteur barbon, c'était l'intrigue de l'Ecole des femmes, avant d’être celle du Barbier de Séville.
Les mêmes personnages reparaissent dans le Mariage de Figaro, qui n’est pour la conduite générale qu’une pièce à tiroirs. Le souvenir de Molière est ici partout
Bartolo est parent d’Arnolphe, Rosine est sœur d’Agnès, et le comte Almaviva s’est appelé Horace ; Basile doit quelque chose à Tartufe, et Figaro doit beaucoup à Scapin. Seulement, Beaumarchais à l’art d’égayer le spectacle et de rajeunir des visages connus. La brode-
rie espagnole fait ici merveille.
Ce qu'il y a de tout à fait
Poe solitique nouveau dans le théâtre de
e P A1: Beaumarchais, et qui lui’ Figaro. LÉ CR ELA E
donne sa portée, c’est l’intro-
duction dans la comédie de
la satire politique et sociale. Telles sont dans le Barbier
les phrases fameuses : « Un grand nous fait assez de bie::
quand il ne nous fait pas de mal. » « Aux vertus qu'on
exige dans un domestique, Votre Excellence connaît-elle
beaucoup de maîtres qui fussent dignes d'être valets ? »
Dans le Mariage, la guerre est déclarée au privilège, jt
justice raillée sous les traits de Brid’oison, la politique définie par les termes mêmes qui conviennent à l’intri. gue.
Aussi la véritable création de Beaumarchais estelle le rôle de Figaro. Ce n’était encore dans le Barbier qu'un joyeux drôle, héritier du valet de l’ancienne comédie et qui n’en voulait pas à la société, pourvu qu'il eût moyen de vivre et surtout de rire à ses dépens. Mais, avec le temps, le caractère s’est aigri et raïdi. Le second Figaro est un mécontent ; il en veui à une société qui ne lui a pas fait une place en rapport avec ses mérites : le dépit lui a découvert les plaies de cette société, dont les faveur sont pour les grands qui se sont seulement « donné la peine de naître », où l’homme d'esprit peut mou-
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ri de faim, où la pensée n'est pas libre. Le monologue du cinquième acte, sorte de parabase à la manière de la comédie d’Aristophane, n'est autre chose qu’un violent réquisitoire dans lequel Beaumarchais, empruntant la voix de son héros, fait son procès au public qui l’applaudit. C'est déjà le ton haineux des discours qui vont retentir dans les clubs : cinq années seulement séparent le Mariage de la Révolution. De là le caractère particulier du comique dans Beaumarchais. (Certes, il y a dans la Folle Journée de la folie, de l’entrain, une verve endiablée ; maïs la gaieté prend cette fois le ton agressif du sarcasme. C'est gaieté de pamphlétaire, gaieté d’une époque tourmentée et frivole, qui raille ses propres travers, applaudit à ce qui doit la perdre, et court en ricanant à l’abîmet,
RÉSUMÉ
212. La tragédie est, au xvin° siècle, un genre épuisé et qui ne vivra que d'imitation. Ce n’est pas Racine, c’est Corneille et Quinault qu'imitent les Lafosse, les Lagrange-Chancel et les Crébillon.
213. Voltaire a seul rendu un certain éclat à ce genre. « Zaïre » (1732), et « Mérope » (1743) sont ses chefs-d’œuvre. Il a, le premier, fait quelques emprunts au théâtre de Shakespeare. Il a essayé d'étudier de nouveaux sentiments, d'accroître l'intérêt en fortifiant l'intrigue, d’augmenter le spectacle extérieur. Mais il n’a pas une connaissance assez profonde du cœur
1. A la liste des genres épuisés au xvur® siècle on peut ajouter : Jes Maximes. — Vauvenargues (1715-1747), caractère très honnête, esprit très délicat. a composé des Réflexions et maximes, où il réfuté faiblement le système de La Rochefoucauld. — Les Considérations sur les mœurs de Duclos (1751) sont un ouvrage agréable mais superficiel. — A Ja fin du siècle, Chamfort (1741-1794) et Rivarol 1754-
1801) ne sont que des gens d'esprit, le premier du coté révolutiounaire, le second dans le camp royaliste,
__ humain ; il dénature la tragédie dont il fait un ins-
trument de propagande pour ses idées. Son style, plein de réminiscences, est brillant, mais sans originalité.
214. La comédie est plus florissante. Regnard (1655-1709) est un imitateur de Molière ; mais il est uniquement gai ; il y a moins de profondeur et plus de mouvement dans ses pièces : il écrit dans une langue excellente. C’est encore à Molière que se rattachent Dancourt, Dufresny, Destouches, Piron, Gresset.
215. Le « Turcaret » (1709) de Lesage (1668-1747), âpre satire du monde de la finance, est la première pièce où l’étude de la condition remplace l’étude du caractère.
216.Marivaux (1688-1763) ne doit rien à Molière. Son originalité consiste à avoir fait entrer dans la comédie l’analyse de l’amour. C’est une révolution analogue à celle que Racine avait faite dans la tragédie: De là l’importance des rôles de femmes, la faiblesse de l’action, l'honnêteté du milieu, la nouveauté du style connu sous le nom de marivaudage.
217. Beaumarchais (1732-1799) transporte sur la scène Ja satire politique et sociale. La création est celle du personnage de Figaro. Cet héritier du valet de l’an-
’cienne comédie qui n’est dans le Barbier de Séville (1775) qu'un joyeux drôle, devient dans le Mariage de Figaro (1784) le type de ces intrigants haineux qui vont occuper la scène publique pendant la Révolution.
LECTURES RECOMMANDÉES
Brunetière, Ztudes critiques Il, III. Les époques du théâtre français. — Lion, Le théâtre de Voltaire. — Jules Lemaitre, Dancourt. — Larroumet, Le théâtre de Marivaux. —
- b64 LE XVII SIÈCLE.
Linlilhac, Lesage (Grands écrivains français). — Gaston Deschamps, Marivaux (ibid.). — André Hallays, Beaumarchais (ibid.). — Paléologue, Vauvenargues (ibid.). — Lanson, Le
marquis de Vauvenarqgues.
TEXTES À CONSULTER
Voltaire (Moland). — Regnard (Brière). — Marivaux (chez Laplace). — Beaumarchais (ibid). — Lesage, (Œuvres (Renouard).