FRONTISPICE DE L'HISTOIRE NATURELLE
(Dessin de De Seve gravé par D. Sornique, 1749).
idée de système », les caractères extérieurs, les caractères intérieurs, et faire l’histoire de l’espèce.
Voici quel est son plan. Il suppose un homme qui se trouverait pour la première fois en face de la nature tout d’abord, il distinguera l'animal, le végétal, le minéral. Comme il aura en même temps distingué la terre, l’air et l’eau, il se formera une idée des animaux qui habitent ces éléments ; il les comprendra dans trois classes : quadrupèdes, oiseaux, poissons. Ensuite, cet homme étudiera les êtres d’après les rapports qu'ils auront avec lui : ceux qu’il connaîtra le mieux tout d’abord, ce seront les animaux domestiques (chien, cheval, etc.) ; puis viendront les animaux sauvages qui habi-
tent le même pays que lui :; enfin, les animaux des pays étrangers.
Ces descriptions d'animaux, tels portraits célèbres, ceux dü cheval, du cygne, de l’oiseau- mouche, sont la partie la plus connue et la plus contestable de l’œuvre de Buffon. La méthode qui consiste à classer les animaux par rapport à l’homme est tout arbitraire, et amène Buffon à leur prêter les qualités et les défauts de la nature humaine, comme aux animaux de la fable. Le style en est trop orné. À vrai dire, une large part en revient aux collaborateurs de Buffon, tels que Daubenton et Guéneau de Montbéliard.
Toutefois il ne faut point, passant d’un excès à l’autre, juger aujourd’hui trop sévèrement ces portraits jadis trop admirés, Il est vrai d’abord qu'ils n’ont pas été inutiles au succès de l’Histoire naturelle et ont contribué à en rendre la lecture plus accessible à la masse du public. Il faut songer ensuite que le style de l’histoire naturelle ne saurait être le même que celui des sciences abstraites ; le naturaliste travaille non dans .l’abstrait, mais sur la réalité concrète : aussi la vie et les couleurs de la vie sont-elles chez lui, non pas un ornement mais un élément nécessaire du genre de vérité qu’il poursuit.
Il reste que c’est dans la Théorie de la Terre, l'Histoire de l'Homme et surtout les Epoques de la nature (1778) qu'éclate le génie de Buffon. A la rigueur de l'esprit scientifique il joint cette autre qualité qui est, elle aussi, un don essentiel du savant : une puissante imagination. Elle lui permet d’embrasser, dans la perspective des millénaires, l’histoire entière de notre monde. A l’origine il place l’action combinée de l’eau et du feu intérieur ; puis c’est le refroidissement du globe, la terre recouverte par les mers, dont peu à peu le recul découvrira montagnes et vallées, où apparaîtront végétaux et animaux. Enfin la venue de l’homme. Mais Buflon n’admet pas que celui-ci ne soit que le dernier anneau de la chaîne. 11 y a rupture. La différence n’est pas seulement de degré, mais de nature. L'homme seul pense,
parle, et est perfectible.
Pour reconstituer cette grandiose histoire du monde, il faut, nous explique Buffon, « comme dans l’histoire civile on consulte les titres, on recherche les médailles... fouiller les archives du monde, tirer des entrailles de ia terre les vieux monuments, recueillir leurs débris et rassembler en un corps de preuves tous les indices des
LE JARDIN DU ROI (D'après l’estampe de Perelle).
C'est sa nomination au poste de directeur du Jardin du Roi qui mit Buffon sur la voie des études d’où sortira son Histoire naturelle. On voit ici le « Jardin des Plantes médicinales » tel qu’il était au temps de Buffon, dans sa belle ordonnance à la française, dont l'actuel Jardin des Plantes a conservé les grandes lignes.
changements physiques qui peuvent nous faire remonter aux différents âges de la nature. C’est le seul moyen de fixer quelques points dans l’immensité de l’espace et de placer un certain nombre de pierres numéraires sur la route éternelle du temps ». On constate ainsi que la nature « se montre toujours et constamment la même » ei cependant qu’elle « admet des variations sensibles », en sorte que « autant elle paraît fixe dans son tout,
autant elle est variable dans chacune de ses parties. Ce sont ces changements divers que nous appelons les Epoques », Comme on le voit, Buffon a pressenti les modernes théories de l’ évolution et du transformisme. Il a été le précurseur des Lamarck et des Geoffroy Saint-Hilaire. Cette puissance d'imagination, en même temps qu'elle complète en Buffon le savant, l’apparente aux plus grands poètes. Lui seul, au xvrr1° siècle, a eu le sentiment de la nature, non pas seulement dans son pittoresque superficiel, mais dans ce qu'il a de plus profond. On songe à Lucrèce, dans les plus beaux morceaux du De Natura Rerum et à « l'horreur sacrée » qui l’étreint devant la toute puissance et la sérénité de l’éternelle nature.
Buffon nous a donné la Le « Discours sur le théorie de son style, le jour style ». Buffon éeri- où, reçu à l’Académie franvain. çaise, il remplaça l'éloge de son obscur prédécesseur par des considérations sur le style, puisées moins dans la lecture des œuvres de ses nouveaux confrères, que dans l'analyse de ses propres procédés. Il écarte d’abord l’éloquence proprement dite, et témoigne d’un dédain excessif à l’égard de « cette facilité naturelle de parler accordée à tous ceux dont les passions sont fortes, les organes souples, et l'imagination prompte. Ces hommes sentent vivement, le marquent fortement au dehors et, par une impression purement mécanique, transmettent aux autres leur enthousiasme... C’est le corps qui parle au corps. » Mais il n’exagère pas, quand il s'élève contre un défaut alors à la mode et dont il trouvait chez sés confrères de l’Académie de nombreux exemples : c’est « l’emploi de ces pensées fines, de ces idées légères, déliées, sans consistance, et qui, comme la feuille de métal battu, ne prennent de l'éclat qu’en perdant de la solidité ». Aussi bien, nul n’a fait mieux comprendre la nature propre et l'essence du style que Buffon quand il a dit — non pas : « le style c’est l’homme », — mais « le style est de l’homme même, » Entencez par là que
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l'idée est chose impersonnelle, appartenant à tout Île monde : le style est chose personnelle : c’est par la forme dont l’écrivain revêt une idée qu’il se l’approprie.
Buffon définit le style : « l’ordre et le mouvement qu’on met dans ses pensées », le « mouvement » résultant de l’ « ordre », c’est-à-dire de l’enchaînement régulier des idées. Pour arriver à réaliser cet ordre et ce mouvement, l'écrivain devra, persuadé que tout discours est un, faire d’abord son plan, arrêter ses idées, les subordonner, marquer à chacune sa place. C’est seulement après avoir fait ce travail qu’il prendra la plume, n'ayant plus qu'à repasser sur des lignes déjà indiquées.
On a reproché à Buffon le conseil qu'il donne d’employer les termes les plus généraux, ce qui mènerail au style vague et abstrait. La vérité est que, traitant des matières scientifiques, il a pleinement raison de recommander, au lieu des termes techniques intelligibles aux seuls spécialistes, l’emploi de la langue courante, toutes les fois qu'il ne risque pas d'entraîner le défaut de l’imprécision.
RÉSUMÉ
218. Montesquieu (1689-1755), conseiller au parlement de Bordeaux, entreprit des voyages à travers l'Europe pour préparer le grand ouvrage de jurisprudence auquel il travailla toute sa vie, et passa la plus grande partie de son temps dans sa retraite studieuse de la Brède.
219. Les «Lettres persanes » (1721) dans un cadre exotique comprennent un roman licencieux, une satire sociale et surtout politique, et des considérations d’ordre économique qui annoncent déjà l’ « Esprit des lois ».
220. Les « Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains » (1734) inaugurent la méthode historique moderne, qui consiste à
rer
ne chercher l'explication des faits qu’en eux-mêmes, dans leur suite et dans leur enchaînement.
221. L’« Esprit des lois » (1748) est l’étude des lois dans leurs rapports nécessaires avec le gouvernement, Ja religion, les mœurs, le climat. C’est le premier ouvrage par lequel la jurisprudence entre dans la littérature.
222. Buffon (1707-1788) appelé à la direction du Jardin du Roi, se consacre désormais tout entier à la composition de son « Histoire naturelle », qui parut de 1749 à 1788.
223. Par cet ouvrage considérable, dont certaines Rypothèses sont aujourd’hui abandonnées, maïs dont la valeur scientifique reste incontestée, Buffon a fait entrer la matière des sciences naturelles dans la littérature.
224, Buffon «uns son « Discours de réception à l’Académie française » (1753), nous a donné la théorie du style qu'il fait consister dans l’ordre ef le mouvement qu’on met dans ses pensées.
225. C’est dans l’ensemble et non par des morceaux détachés qu'il faut juger l’œuvre de Buffon. À la rigue ir de l'esprit scientifique il joint une puissance d’imagimation qui l’apparente aux plus grands poètes.
LECTURES RECOMMANDÉES
Sainte-Beuve, Lundis IV, VII, X, XIV. Albert Sorel, Montesquieu (Grands écrivains français). — __ Faguet, X VIIIS siècle. — Brunetière, Liudes criliques I, IV. — Flourens, Buffon, histoire de ses idées et de ses travaux. — Hémon, Eloge de Buffon.
TEXTES À CONSULTER
Montesquieu, Œuvres (Laboulaye). Voyages, publiés par le baron A. de Montesquieu. Buffon, Œuvres (Flourens).