‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 153 sur 294 · VOLTAIRE JEUNE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE JEUNE

(D'après le tableau donné par Voltaire à d’Argental).

Le petit Arouet, comme dit Saint-Simon : espièglerie du visage, ironie du regard avec la grâce de la jeunesse.

il acheta uñe charge de receveur des épices à la Chambre des Comptes et vécut encore vitigt ans. Il était de la bourgeoisie montante. M" Arouet, d’une bonne maison

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du Poitou, aimait le monde et avait su grouper autour d’elle, par sa grâce et son esprit, des hommes, eux aussi très spirituels, comme l’abbé de Châtsauneuf, et dont les propos annonçaient déjà le scepticisme de la Régence. Mais elle n’eut guère d'influence sur son jeune fils. Elle mourut lorsqu'il avait à peine sept ans.

Quand ïil en eut dix, son père le mit en pension au collège Louis-le-Grand, tenu, par les Jésuites. Ses maîtres, qu'il inquiéta parfois, mais qui trouvèrent en lui un élève exceptionnellement doué, d’une extraordinaire vivacité d'intelligence, étaient les meilleurs de Paris : le P. Porée, qui encourageait ses élèves à faire des vers français ; le P. Tournemine, aussi bon mathématicien que bon helléniste, aussi bon physicien que bon hébraïsant ; le P. d’Olivet, dont Voltaire devait être, pendant vingt ans, le confrère de l’Académie. Ils furent excellents pour le petit Arouet : et Voltaire, qui ne se priva pas d’attaquer les Jésuites, ne leur en garda pas moins une réelle reconnaissance. Son séjour à Louisle-Grand lui fut encore utile par les amitiés qu'il y noua : il y connut, entre autres, Cideville et d’Argental qui furent ses fidèles correspondants et d’Argenson qui fut son protecteur.

À seize ans, il sortit du collège avec une réputation dont l’écho était allé jusqu’à Versailles ; et l'abbé de Châteauneuf, son parrain, l’introduisit dans la société du Temple, qui se composait surtout de vieux épicuriens impénitents ; l’abbé de Chaulieu était leur meilleur poète, et le cynique duc de Vendôme, le grand prieur, leur chef de file et leur hôte. Il y avait là le marquis de La Fare, l’abbé de Bussy-Rabutin, l'abbé Servien, oncle des Sully, l’abbé Courtin, et, au milieu de ces libertins qui avaient tous passé cinquante ans, quelques hommes plus jeunes, le chevalier d’Aydie, le futur président Hénault, M. de Sully, M. de Caumartin. D'ailleurs, pour libertins qu’ils fussent, ils avaient tous de l'esprit, ils détestaient l'affectation, ils prisaient le naturel. Leur influence fut, au point de vue moral, détestable sur Voltaire ; au point de vue intellectuel, elle fut bonne.

Son père, irrité de le voir dans une pareille compagnie, l’expédie d’abord à Caen, puis en Hollande. Il scandalise là bonne société de Caen, et le marquis de Châteauneuf, notre ambassadeur, qui l’emmène -à La Haye, le renvoie bientôt à Paris, parce que les amours de ce jeune attaché avec Olympe Dunoyer, familièrement appelée Pimpette, fille d’une femme de lettres fort remuante, menace de lui créer des difficultés. Cette fois, M. Arouet veut embarquer son fils pour les Iles. Il se ravise, heureusement, et le met chez un procureur, M. Alain. Ce fut là que Voltaire rencontra une de ses affections les plus solides et les plus méritoires : Thieriot. Ce Thieriot, dont il fit son factotum, le trompa, le vola, le trahit, et il lui pardonna toujours. Ce fut là encore qu'il développa son sens des affaires.

Cependant il commence à écrire. Il lance uné satire ‘en style marotique contre La Motte qui l’avait empêché d'obtenir le prix de poésie à l’Académie ; elle était intitulée le Bourbier, et ce titre était peut-être ce qu’elle avait de plus méchant. Mais Voltaire avait le don de ne pouvoir rien faire qui ne surexcitât l’attention publique. Une autre satire, écrite sous la forme d'un conte pour Adrienne Lecouvreur, et dirigée contre le fils du marquis de Dangeau, mit M. Arouet hors de lui-même. Son vieux client, M. de Caumartin, obtint que l’exil auquel il voulait condamner son fils fût changé en une réclusion dans son propre château de Saint-Ange. Ce vieillard « savait tout », nous dit Saint-Simon. Il savait surtout beaucoup de choses sur Henri IV, son héros. Peut-être ses entretiens inspirèrent-ils à Voltaire l’idée prémière de sa Henriade, et peut-être aussi son Siècle de Louis XIV.

Louis XIV meurt en 1715. Arouet vit les ignobles funérailles que fit à ce grand roi, sur la route de Saint- Denis, un peuple « ivre de vin, de folie et de joie ». Elles inauguraïent la licence de la Régence, pendant laquelle il acheva de se former. Deux épigrammes sur le Régent le font exiler à Tulle ; mais on lui permet

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d'aller à Sully-sur-Loire, chez le duc de Sully. Revenu à Paris en 1717, une nouvelle pièce satirique en latin, le Regnante Puero, où il annonçait la fin de la France sous le gouvernement d’un homme fameux par le poison (le Régent), le fait mettre à la Bastille. Il y resta onze mois, d’ailleurs fort bien traité ; puis on l’envoya passer quelques semaines dans une propriété de son père à Châtenay. Il reparaît à Paris en 1718 avec sa première tragédie, ŒEdipe, qui, jouée quarante-cinq fois de suite, fut un grand événement. Il prit alors le nom de Voltaire, qui était peut-être celui d'un petit bien de la famille.

Personne n'était entré plus vite dans la gloire. On voyait en lui un héritier de Corneille et de Racine. Le Régent, qui oubliait si facilement les injures, lui accordait une pension, On vantait partout son esprit. La mort de son père en 1722, malgré un testament qui avantlageait son frère aîné, lui créait une assez large indépendance matérielle, Tout semblait sourire à ses ambitions qui étaient immenses, Malheureusement, il s’attire de mauvaises affaires avec un comédien, Poisson, qu'il veut rosser, el avec un mouchard qui le rosse. Il éprouve le besoin de changer d’air, et la fille du maréchal d’Alègre, veuve d’un seigneur flamand, M”° de Rupelmonde, l'emmène en Hollande où le spectacle des vertus républicaines l’enchante. En passant par Bruxelles, il a vu Jean-Baptiste Rousseau qui y est exilé, et il s’est mortellement brouillé avec lui. Au retour, il fait imprimer clandestinement, à Rouen, son poème Henri IV où la Ligue, pour lequel on lui refuse le privilège. On n’a pas pour lui autant de considération que d’admiration. Cependant la reine le reçoit avec bonté : elle le nomme «son pauvre Voltaire » et le pensionne, Lui, cependant, s’est mis dans les bonnes grâces des financiers Pâris ; et il augmente son héritage par d’heureuses spéculations. Il voudrait même jouer un rêle politique, et il essaie de circonvenir le cardinal Dubois. Comme le dit Saint-Simon, ancien client de son père, il est « une manière de personnage ».

Mais, en 1725, — il a trente et un ans, arrive la fameuse affaire avec le chevalier de Rohan. Voltaire et lui ont une altercation dans la loge d’Adrienne Lecouvreur, NOUS Iignorons pourquoi. Quelques jours plus tard, comme Ve diînait chez le duc de Sully, il est averti qu on le demande à la porte de l’hôtel. Il descend et brusquement des hommes le saisissent et le bâtonnent pendant qu’à la portière de sa voiture le chevalier « commandait les travailleurs ». Fureur de Voltaire dont les Sully et ses brillants commensaux sont les premiers à rire. Mais les Rohan ont peur pour leur chevalier êt obtiennent, au mépris de toute justice, qu’on mette le poèle-à la Bastille. I y entra le 17 avril, en sortit le 29. Le gouvernement, honteux de ce qu’il faisait, avait demandé qu’on le ménageât et, avec son consentement, l'expédiait en Angleterre, muni de lettres de recomiaundalion pour notre ambassadeur (mai 1726).

D'ailleurs, ce voyäge en

Angleterre lui agréait : il la-

Le séjour en Angleterre. vail préparé par ses relations

avec lord Bolingbroke et un

riche négociant de la Cité,

l'alkener ; et il avait appris l’anglais. L’Angleterre, mal

connue au xvr® siècle, l’était beaucoup mieux depuis

qu'elle avait hospitalisé toute une colonie de protestants

français chassés par la révolution de l’Edit de Nantes.

Ils étaient restés en rapports avec leurs frères de France;

tous leurs travaux, toutes leurs études sur les institu-

*tions anglaises, sur la philosophie et les lettres anglaises,

avaient propagé chez nous l’idée d’une Mere patrie

de la liberté politique et de la pensée libre. C’est cette

Angleterre que Voltaire se proposait de connaître et,

depuis son dernier embastillement, d’opposer au gouvernement français dont il avait à se venger.

Elle le garda près de trois ans. Il y publia sa Henriade, dédiée à la reine d'Angleterre, avec des remaniements tout à l'honneur des Anglais et des attaques contre la Rome papiste qui devaient également leur plaire.

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I! y fréquenta les personnages politiques et les écrivains les plus considérables, tels que Swift, Pape, Congrève, Johnson, Clarke, Robert Walpole, Bolingbroke. Son séjour ne se passa pas sans ennuis : ses indiscrétions fatiguèrent quelques-uns de ses amis anglais ; bref, il était grand temps qu'il retournât en France (mars 1729). Il en était parti sceptique en religion, déiste, et impertinent à l’égard du pouvoir ; il y revenait tout aussi sceptique, mais initié à la philosophie de Locke sur laquelle se fondait désormais et dont s’autorisait son déisme ; il en rapportait des exemples superficiels de tolérance et des exemples réels de liberté politique ; enfin il y avait découvert le théâtre de Shakespeare.

De retour à Paris en avril

Du retour d'Angleterre 1729, Voltaire reprit sa vie au départ pour Berlin. au point où il l’avait laissée. Voltaire à Cirey. Sa mésaventure avec le misérable chevalier de Rohan et

le refus des Sully de témoigner en sa faveur, ne refroidit pas son ardeur à fréquenter les salons et les châteaux. Mais il travaillait. En 1730, ïl fait jouer sa tragédie de Brutus ; en 1732, Eriphyle et son chef-d'œuvre au théâtre, Zaïre ; en 1731, il donne son Histoire de Charles XII et, en 1733, un ouvrage critique, moitié vers et moitié prose, le Temple du goût. Le gouvernement se montre à son égard d’une insigne maladresse ; on saisit le premier volume de Charles XII, par crainte que le roi Auguste de Saxe n’en soit blessé ; on parle de l’embastiller pour son Temple du goût qui est en grande partie une légère revue satirique des hommes de lettres contemporains. C'était à eux de se défendre et de riposter ; d’ailleurs, ils ne s’en privèrent pas ; le gouvernement n’avait rien à voir dans cette affaire. Mais les Lettres philosophiques ou Lettres anglaises paraissent (1734). Personne ne pouvait s’y tromper : ces vingt-quatre Lettres, dont sept étaient consacrées aux religions, sept à la littérature, sept à la science et à la

philosophie, deux à la politique, une au commerce et

une à la médecine (la vingt-cinquième ne traitait que des Pensées de Pascal), ces vingt-quatre lettres tendaient - à prouver : — que la tolérance religieuse existait en Angleterre : (c'était une erreur : elle existait à l’intérieur du protestantisme dont les sectes étaient nombreuses, mais non envers le catholicisme) ; que l’Angleterre jouissait des libertés politiques refusées aux Français ; — que la philosophie anglaise était plus saine que la nôtre, la science anglaise plus honorée, la littérature anglaise plus favorisée : bref, Voltaire attaquait les institutions de la France en faisant un éloge excessif de celles du peuple anglo-saxon.

De ce petit livre, où Voltaire se montrait si intelligent, si curieux et si hardi polémiste, on peut dire que toute l’anglomanie du xvin° siècle est sortie. Il à plus fait pour répandre chez nous le goût de l’Angleterre que toutes les études publiées jusque-là depuis une trentaine d'années. Seulement le roi jugea à propos d’en faire arrêter l’auteur ; et Voltaire s'enfuit. Peutêtre préférait-on en haut lieu cette fuite à une arreslation qui aurait pu être gênante. Huit mois après, on lui permit de rentrer à Paris.

Les alertes se succèdent : une jolic satire, Le Mondain (1736) exaspère les gens d'église et lui fait craindre une lettre de cachet ; il en est de même d’un ou deux chapitres de son Siècle de Louis XIV et de quelques fragments de son triste, de son odieux poème, La Pucelle. Au séjour de Paris, pour toutes ces raisons, il préfère celui du château de Cirey où son amie, M°° du Chôtelet, lui rend la vie aussi confortable et aussi agréable que peut le souhaiter un travailleur comme lui.

Emilie de Breteuil avait trouvé dans le marquis du Châtelet un mari complaisant qui la. laissait disposer à son gré de sa vie et d’elle-même. C'était une femme très intelligente, très ambitieuse, d’une curiosité d'esprit presque aussi universelle que celle de Voltaire. Il est vrai qu'elle ne comprenait rien à la poésie ; mais elle avait du goût pour les sciences ; elle s'était mise à l’école du géomètre Maupertuis et du mathématicien

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Clairaut: Elle contribua beaucoup à orienter Voltaire vers les travaux scientifiques ; et ce fut probablement à elle qu’il dut d’écrire son Essai sur la philosophie d2 Newton. En 1738 l’Académie des sciences ayant choisi,

Archives photographiques.

LA MARQUISE DU CHATELET (D’après un pastel du Musée Carnavalel).

L’amie de Voltaire chez qui il passa dix années, l’une des pé-

riodes les plus fécondes de sa vie, Ce fut elle qui le tourna vers l'étude des sciences.

comme sujet d’un concours, une étude sur la nature et la propagation du feu, pendant qu’il composait son Mémoire, elle composait le sien sans qu'il le sût. Mais l’un et l’autre furent battus par lé mathématicien Euler. Les

dix années que Voltaire passa auprès de M"° du Châtelet - sont une des époques les plus fécondes de sa carrière. I avait fait représenter Alzire, l'Enfant Prodigue (1736), Mahomet (1742), Mérope (1743), Sémiramis (1748) : il avait commenté le Siècle de Louis XIV : il avait écrit ses premiers romans : Babouc, Zadig, Micromégas.

Ce fut aussi sa grande période mondaine. Le 25 avril 1746, l’Académie l’élisait par vingt-huit voix sur vingt-neuf. Il reçoit son brevet d’historiographe du roi qui le nomme gentilhomme ordinaire. On lui commande des divertissements pour Versailles. Son Poème sur Fontenoy (1745) fait de lui un poète national. Mais il commet des imprudences, des maladresses. Il a toujours été un médiocre courtisan ; il est trop spirituel et aussi irop spontané pour être un bon flatteur. Louis XV sent en lui une force ennemie, un destructeur, et ne peut le souffrir. Ses madrigaux à M°° de Pompadour indisposent la Reine à son égard. Bref, il profite d’un voyage de M" du Châtelet à Lunéville ; il l’accompagne ; et tous deux s'installent, magnifiquement accueillis, à la cour du roi Stanislas. Mais M"° du Châtelet meurt subitement le 10 septembre 1749. Voltaire revient à Paris désespéré. La grande affection de sa vie s'était éteinte.

Il lui en restait une au:

tre : le roi de Prusse. M”° du

Voltaire à Berlin. Châtelet avait été assez jalouse du prestige qu’il exerçait sur

> son ami! En 1736 Frédéric,

prince royal de Prusse, avait écrit à Voltaire toute son admiration et lui avait demandé comme une faveur de correspondre avec lui. Voltaire fut ravi. Cette correspondance n’était tout d'abord qu’un assaut réciproque de compliments : Frédéric s’adressait à Virgile, Voltaire à Trajan. En juin 1740, Frédéric devint roi de Prusse par la mort de son père, le brutal Frédéric Guillaume. Ïl annonça son ayènement à Voltaire, en le priant de ne lui écrire « qu’en homme », de ne voir en lui « qu’un citoyen zélé, un philosophe un peu sceptique, mais un

ami véritablement fidèle ». Et ils continuèrent de s’encenser. «Il me traitait d'homme divin, dira plus tar: Voltaire ; je le traitais de Salomon ».

Frédéric lui donne à surveiller l’impression de son Anti-Machiavel ; et conime Voltaire était à Bruxelles, il l'invite à venir le voir au château de Moyland, à deux lieues de Clèves. Ce fut leur première rencontre. Voltaire crut que cette amitié royale allait lui ouvrir les portes de la diplomatie ; et il offrit au cardinal Fleury de s’employer à gagner à la France le roi de Prusse dont on ne savait, à la mort de l'Empereur Charles VI (1740), de quel côté il se tournerait, du côté de Marie- Thérèse ou du nôtre. Le cardinal accepta avec des recommandations dont Voltaire ne tint pas grand compte. Supérieur dans tous les ouvrages de l’esprit, il ne valait pas le Prussien en politique. Dès le premier moment, Frédéric avait percé à jour toute sa diplomatie : il le berna et commença à le mépriser. À peine Voltaire était-il de retour à Paris, que le roi de Prusse s’em-

parait de la Silésie, ce que notre diplomate improvisé

n'avait pas prévu ; et, l’année suivante, il nous trahissait. Une lettre où Voltaire l’en félicitait provoqua une indignation que le gouvernement eut l’idée de mettre à profit. On feindrait de l’exiler ; il se réfugierait près de Frédéric, qui ne se défierait pas d’un exilé ; et il pourrait peut-être connaître le fond de cette pensée royale. Mais Frédéric éventa la ruse et, tout en l’ac: cueillant avec des marques de joie et d'honneur, il se moqua de lui. Pour la seconde fois, Voltaire revint de Berlin berné (1743).

Cependant il avait encore le désir d’y retourner ; et, sept ans plus tard, après la mort de M"° du Châtelet, il reprit la route de la Prusse, cette fois pour s'installer et vivre tout près du Marc-Aurèle moderne. Il arriva à Potsdam le 10 juillet 1750. Les premiers jours sont tout au ravissement et à l’enthousiasme. « Cent cinquante mille soldats victorieux, point de procureurs, opéra, comédie, philosophie, poésie, un héros philosophe et poète, grandeur et grâce, grenadiers et muses, trom-

pettes et violons, repas de Platon, société et liberté qui le croirait ? tout cela est vrai. »

Frédéric avait réuni autour de lui un groupe de beaux esprits et de savants : Maupertuis, célèbre par son expédition en Laponie, où il était allé mesurer les degrés voisins du cercle polaire, et mis par le roi à la tête de l’Académie que Leibniz avait fondée ; le marquis d’Argens, un amusant aventurier qui avait couru le monde et dont les Lettres Juives avaient obtenu un grand succès ; La Mettrie, joyeux matérialiste, auteur de L'homme machine, dont le cynisme plaisait à Frédéric, mais dégoûtait d’Holbach et Diderot ; le major Chasot qui avait sauvé la vie au roi à Molwitz ; l'Italien Algarotti, qui avait publié le Newtonisme pour le: dames. Tels étaient les convives ordinaires de ces fameux soupers aux hardis propos, dont le souvenir poursuivit Voltaire jusqu’à la fin de sa vie. Ces soupers, la comédie, la revision des ouvrages du roi l’occupent presque tout le temps. Il écrivait très inexactement «Je donne une heure par jour au roi de Prusse pour arrondir un peu ses ouvrages de prose et de vers; je suis Son grammairien et point son chambellan ». Il donnait plus d’une heure, et il avait été nommé chambellan.

Plût au ciel qu'il n’eût été que chambellan et grammairien ! Il voulut aussi faire des affaires. Il se mêla. avec le juif Hirsch, de spéculations qui se terminèrent devant les tribunaux. Les tribunaux lui donnèrent raison, mais aux dépens de sa dignité. « Un fripon qui veut tromper un filou », disait Frédéric : et, à ce propos, il lui écrivit les lettres les plus dures. Les rapports des deux hommes étaient devenus très difficiles. « On presse l’orange disait Frédéric, et on jette l’écorce ».

« Je suis occupé, disait Voltaire, à laver le linge sale du roi ».

La rupture définitive eut lieu au sujet de Maupertuis dont Voltaire détestait l’insolence envieuse. Maupertuis, maladroitement, injustement, avait en quelque sorte forcé un des membres de l’Académie de démissionner ; Voltaire prit la défense de ce membre

dans une Pelile leltre d'un Académicien de Berlin à un Académicien de Paris, puis, la chose s’envenimant par suite d’une grossière intervention du roi, il ridiculisa à jamais son adversaire en écrivant la Diatribe d'u docteur Akakia. Le philosophe et le roi se rendaient mépris pour mépris. Le roi fit brûler ce pamphlet dans les carrefours de la ville par la main du bourreau. Jamais un roi de France ne se serait permis un tel abus de pouvoir. Telles étaient les libertés dont Voltaire jouissait à Berlin.

Il ne lui restait plus qu'à tirer sa révérence à ce gracieux monarque. Il le quitta ke 26 mars 1753. Tous deux étaient animés du même désir de vengeance. Mais Frédéric était matériellement le plus fort, et il le fit sentir à Voltaire avec une extraordinaire brutalité. A Francfort, au mépris de toutes les lois, son agent Freytag arrêta et retint prisonnier le poète, hier encore l'hôte de Potsdam, qu'il accusait d’emporter dans ses bagages « l’œuvre de poéshie du roi son maître ». La nièce de Voltaire, M" Denis, qui était venue à sa rencontre, fut malmenée ; et cette ignoble comédie se prolongea au point que les magistrats de Francfort en étaient eux-mêmes scandalisés.

Voltaire avait peu écrit pendant son séjour en Prusse. Le Siècle de Louis XIV parut en 1751 à Berlin, mais il était depuis longtemps ébauché. Si ce séjour n'avait pas été favorable à sa production, si sa dignité en sortait très atteinte, du moins, pour tous ceux qui ignoraient comment les choses s'étaient passées, l’intimité avec un prince donnait à la réputation de Voltaire un éclat sans précédent et allait en faire une royauté.

Voilà donc Voltaire revenu en France. Sans doute, le séjour de Paris ne lui était pas officiellement interdit ; mais il savait qu'on l’y tenait pour indésirable. T1 songea en conséquence à se préparer une retraite où il pût être à l’abri de toutes les attaques. En

Voltaire aux Délices et à Ferney.

+ Y fa

1756, il acquiert aux environs de Genève, le domaine de Saint-Jean, qu'il nomme les Délices. Mais il se met bientôt à dos le consistoire de Genève par ses intempérances de langage, par ses vers satiriques et surtout par les représentations dramatiques qu’il donnait chez lui et où il

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