LE DÉJEUNER DE FERNEY
(D’après un dessin de Vivant Denon fait à Ferney le 4 juillet 1775).
L’éternel moribond à qui tout ce qui compte en Europe vient rendre visite comme au premier personnage de l’époque, Près de lui, sa nièce Mme Denis. Dans l’alcôve un tableau représentant l'affaire Calas. Sur le guéridon le café dont le vif arôme est l'esprit même de Voltaire et du siècle.
invitait toute la vieille bourgeoisie genevoise. Mieux valait se rapprocher de la frontière, Il acheta au malin président de Brosses, magistrat de Dijon, une petite gentilhommière sur la rive du Léman, le comté de Tournay. Mais les deux compères se brouillèrent à mort
596 LE XVIIe SIÈCLE.
sur une question de bois de chauffage. Enfin le possesseur du château de Ferney, qui avait besoïn d'argent, lu» vendit sa propriété. Et comme il avait loué une maison à Lausanne, Voltaire disait qu'il avait quatre pattes au lieu de deux. Un pied à Lausanne, un pied aux Délices : voilà pour les pieds de devant : ceux de derrière sont au comté de Tournay et à Ferney, dans le pays de Gex,
Ce fut à Ferney qu'il se fixa, entouré de ses nièces, M Denis et M"° de Fontaine, de la petite nièce da Corneille qu'il a adoptée et qu'il appelle mademoiselle Rodogune ou Cornélie-Chiffon, et de M"° de Varicourt, la Belle et Bonne devenue M°"*° de Villette. Tous les jours, ce sont des visites : grands seigneurs, noblesse de robe, hommes de lettres, étrangers de marque. Aucun roi n’a de plus nombreux courtisans. Il est vraiment le roi de
l'esprit : et c’est un grand tort du gouvernement de ne
pas l'avoir attiré à Paris où l’on aurait pu le modérer
peut-être, et où sa royauté n'aurait pas eu l’air de s’op-
poser à celle de Versailles. Comte de Tournay, seigneur de Ferney, il se prend très au sérieux dans son rôle envers ses vassaux. Il les soutient, leur vient en aide, les délivre de la gabelle, ce dont il se montre très fier. Il transforme le pays, extrêmement pauvre lorsqu'il s’y est installé. Il y crée des industries, il fait dessécher des marais et défricher des bruyères, il engraisse le sol, il plante des vignes, il bâtit des usines. Son village, aujourd'hui encore, est resté une des communes les plus importantes de l’arrondissement. Et en même temps, par d’Alembert et l'état-major de l’Encyclopédie, il agite l'opinion publique et lance des déclarations de guerre. Mais il ne veut pas qu'on le croie en exil. IT vit sur ses terres, en France ; et lorsque Choiseul obtient le rétablissement de son ancienne pension, il exulle.
Jamais il n’a tant produit. En 1755 un épouvantable tremblement de terre avait détruit Lisbonne. « Voilà un terrible argument contre l’optimisme ! » s’écrie Voltaire et il écrit son Poème sur le désastre de Lisbonne
(1756) dont la fin est si belle. Le clergé genevois s’émut, et Jean- Jacques Rousseau, qui n’avait eu jusque-là que de bons rapports avec Voltaire, composa un plaidoyer en faveur de la Providence. Ce fut le point de départ