ÉTUDES POUR LE PORTRAIT DE VOLTAIRE
(Dessins de Huber).
Rien ne saurait mieux évoquer pour nous l’image vivante de Voltaire, que ces croquis du suisse Huber, pris au vol pegdant la conversation, et qui nous montrent Voltaire tour à tour caustique, boudeur, irrité ou raïlleur, passant par tous les sentiments el jouant tous les rôles, avec son extraordinaire mobilité, son entrain et son diable au corps.
des âpres querelles qui s’élevèrent entre ces deux hommes illustres. Voltaire différa sa réponse. Cette réponse devait être le roman de Candide (1758), un de ses chefsd'œuvre. Il publie l'Histoire de la Russie sous Pierre-le-
Grand, de Commentaire sur Corneille, le Dictionnaire
philosophique (1764), sans compter les tragédies dont :
l’une, Tancrède (1760), eut presque autant de succès que Zaïre, — sans compter ses libelles, ses pamphlets, ses satires en prose et en vers, où il poursuit impitoyablement ses adversaires, la Beaumelle, Fréron, Pompignan, le jésuite Nonotte, le jésuite Patouillet, le jésuite Berthier, —— sans compter enfin sa prodigieuse correspondance.
Ce n’est pas tout : il est mêlé à des affaires considérables, où sa réputation va prendre un caractère moral qu'elle. n’avait pas encore. À Toulouse éclate l’affaire Calas. Un jeune homme, Marc-Antoine Calas, fut trouvé pendü ou étranglé dans la boutique de son père, Jean Calas, riche marchand de toiles protestant. On accusa le père de ce meurtre : il aurait tué son fils, parce que ce fils était sur le point de se convertir au catholicisme comme l'avait déjà fait son frère aîné. Les juges le condaimnèrent à mort, et il fut roué le 10 mars 1762. Voltaire fut révolté de la façon dont l'enquête et l’instruction avaient été menées ; et, convaincu de [’innocence de Calas qui lui apparaissait comme une victime du fanatisme et des parlements, il entreprit la campagne la plus habile, qui aboutit au bout de trois ans à la réhabilitation du malheureux. Il avait su y intéresser non seulement là France entière, mais une partie dé l'Europe.
Après l'affaire Calas, l'affaire Sirven. Les Sirven étaient une famille protestante composée du père, de la mère et de trois filles. L'une d'elles, convertie au catholicisme, se jeta dans un puits. Ellé avait imanifestement l'esprit dérangé. Contre tout bon sens, Sirven se vit accusé de s'être débarrassé d’une fille qui faisait sa honte. Voltaire combattit neuf ans pour obtenir que Sirven fût réhabilité. On ne saurait trop admirer sa persévérance.
Après Sirven, ce fut Montbaïlly accusé d’avoir tué sa mère, Puis Lally Follendal. Puis Ja terrible histoire du chevalier de La Barre, Un crucifix dé bois ayant été
sy
mutilé à Abbeville dans la nuit du 8 au 9 août 1765, irois jeunes gens, d’Etallonde, La Barre et Moisnel furent accusés de ce sacrilège. D'Etallonde, le vrai coupable, prit la fuite. La Barre fut arrêté ainsi que le petit Moisnel, que bientôt on laissa de côté. La seule accusation bien établie contre La Barre, fut d’avoir gardé Son chapeau sur la tête au passage d’une procession du Saint-Sacrement. À Rome, comme on l'a justément dit, le tribunal de l’Inquisition aurait tout au plus condamné cet écervelé à un an de prison. La Barre fut condamné à avoir la langue coupée, la tête -tranchée. Le Parlement de Paris-confirma la sentence. Personne ne pensait qu’elle serait appliquée, L'évéque d'Amiens et l'assemblée du Clergé, à ce moment réunie, supplièrent le Roi de faire grâce. Le vice-chañcelier Maupéou s'y opposa et la sentence fut éxécutée. Elle portait qué le corps et la tête du supplicié séraient jetés dans un brasier ardent et qu'on y jettérait aussi Île Dictionnaire philosophique, car on avait trouvé cet ouvrage parmi les livres de l’infortuné.
= Sur Je premier moment, Voltaire eut peur pour fut. Quand 1 fut rassuré, il s’inquiéta du sort de d'Etallonde ét il écrivit, à la mémoire de La Barre, le Cri du sang innocent. Cette affreuse histoire le tourmenta jusqu’à sa mort. Il n’y avait pas de réhabilitation possible, ni Je gouvernement, ni le parlement, ni même les anciens défenseurs de La Barre ne voulant recommencer ce procès lugübre. On peut remarquer que l'indignation qu'il en conçut rendit sa polémique plus âpre et plus violente. De cette période restée fameuse de son activité le plus beau témoignagé liftérairé qué nous apporte son œuvre, c’est le Traité de la tolérance (1763).
Aù comméncement de
Fe Les . . 1777, une série d’étourdisséson 12 à Paris ; ments violents, que Voltaire Aie nomme une petite attaque d’apoplexie, l’avertit qu'il
élait Lemps de se hâter s'il voulait revoir Paris, d’où
Cliché Henri Laurens,
VOLTAIRE (D'après le buste de Houdon).
Œuvre du grand artiste à qui on &oit cette galerie de portraits du xvine siècle où palpite l’âme même du modèle, c’est ici l’image classique de Voltaire, aux traits si caractéristiques sous lesquels la postérité se représente l’illustre vieillard. Vaste front de celui qui fut tout intelligence, l'œil qui pétille de malice, les lèvres minces autour desquelles l'ironie a dessiné un pli profond, tout le visage éclairé d’une lumière qui vient de l’esprit, c’est le Voltaire des dernières années, dont la popularité s'étend à toute l'Europe, lé roi Voltaire entré vivant dans l’immortalité.
il était éloigné depuis bientôt trente ans. Son entourage en avait assez des plaisirs de Ferney et le pressait de partir. On lui écrivait de Paris qu’il était attendu ; et on allait jouer de lui sa tragédie d’Irène, car ce vieillard, qui avait passé quatre-vingts ans, était encore dans tout le feu du travail. Dans cette même année 1777, il avait écrit les Dialogues d’Evhémère, le Prix de la juslice et de l'humanité, ses Commentaires sur l'Esprit des Lois, ses dernières Remarques sur les Pensées de Pascal, l'Histoire de l’établissement du christianisme, et uiie autre tragédie, Agathocle. Il se mit en route dans les premiers jours de 1778 ; son voyage, par Bourg-en- Bresse et Dijon, fut triomphal ; et, le 10 février, il entrait à Paris.
« L'apparition d’un revenant, dit Grimm, celle d’un prophète, d’un apôtre, n'auraient pas causé plus de surprise et d’admiration ». À Versailles, on eut l’air d'ignorer cet événement qui avait un retentissement considérable dans toute la France. Il était descendu à l’angle de la rue de Beaune, sur le quai des Théatins, — aujourd’hui quai Voltaire, — chez le marquis de Villette. Ce fut 1à qu’il reçut tout ce que Paris comptait d'illustrations et les dignitaires de l’Académie et la Comédie-Française. Ce fut là que Franklin vint lui demander sa bénédiction pour son petit-fils. Ce fut de là enfin que, le 30 mars, il se rendit à l’Académie et au Théâtre-Français où l’on donnait la sixième représentation d’Irène. Les rues étaient noires de monde et toutes bruyantes d’acclamations. Son carrosse se frayait difficilement un passage. Au théâtre, ce furent des ovations sans fin. Les femmes avaient envahi le parterre et saluaient de leurs applaudissements l’étonnant vieillard dont le buste était couronné sur la scène. « Vous voulez donc, s’écria-t-il, me faire mourir de plaisir ! » Il ne pouvait plus paraître en public qu’on ne l’acclamät.
Il s'était remis au travail et songeait à un nouveau plan du Dictionnaire de l’Académie, quand, le 11 mai, ja fièvre l’arrêta. De ce jour, le cercle des intimes se referma sur lui ; et les bruits les plus contradictoires
coururent. Nous savons seulement que, le 25 mai, les médecins l'avaient condamné et qu'il mourut le 30. Esi-il mort dans l’épouvante ou résigné ? Tout ce dont on est sûr, c’est qu'il éprouva de cruellés souffrances, qu'il eut du délire et des heures d’accalmie où il trouvait encore le moyen d'envoyer à des amis de petits mots joliment tournés. Le 26 mai on lui annonça la revision du procès de Lally Tollendal et il écrivit à M. de Lally, son fils : « Le mourant ressuscite en apprenant cette grande nouvelle ; il embrasse bien tendrement M. de Lally ; il voit que le roi est le défenseur de la justice ; il mourra content. »
Le curé de Saint-Sulpice refusa la sépulture ecclésiastique. L'abbé Mignot, neveu de Voltaire, qui était l’abbé commendataire de l’abbaye de Scellières en Champagne, mit le corps à peine embaumé dans un carrosse en forme de dormeuse et l’y emmena. On l’inhuma en contrebande dans la pauvre église, en face du chœur, le 2 juin 1778.
L'homme que fut Voltaire
est difficile à juger parce
L'Homme. qu'il est souvent difficile à saisir. Cependant ses défauts
sautent aux yeux. Le pire de
tous est son manque de dignité. Il n’y a guère de période de son existence où il n’en ait manqué : jeune, lorsqu'il se commettait avec des gens indignes ; plus tard, dans ses polémiques, et lorsqu'il acceptait de jouer un rôle douteux près du roi de Prusse ; à Berlin, où il s’abaisse à de louches spéculations et où il supporte que Frédéric lui écrive comme à un valet ; à Ferney, quand il joue une comédie indécente, une farce pour extorquer la communion à son curé ; partout, en reniant ses propres ouvrages, en entassant mensonge sur mensonge et en poussant la flatterie au delà de toutes limites. — TI est envieux et ne craint pas, contre ses rivaux, de recourir à la calomnie. Il s’est conduit envers Jean-Jacques Rousseau, qu'il détestait, d’une façon ignominieuse : lui, Voltaire, il dénonçait les impiétés de son ennemi, sa
manière scandaleuse de parler des miracles et l'indignité de ses mœurs ! — Il est sans scrupule dans sa polémique, il l’est aussi dans les affaires : et, parmi les sources de la fortune considérable qu’il acquit, il en est de troubles. Que de spéculations sur les vivres et les fournitures militaires ! — On constate chez lui l’absence d’une délicatesse morale élémentaire, qui leût empêché de bouffonner pendant des milliers de vers, dans son poème La Pucelle, sur Jeanne d'Arc, dont il n’ignorait pas la grandeur et de féliciter Frédérice d’avoir battu les Français à Rosbach.
met pas qu'on se refuse à
à reconnaître son génie ; il ne pardonne pas les réserves ou les critiques ; il ne se lasse pas de poursuivre ceux qui l’ont égratigné, et il se montre impitoyable.
Mais ce même homme a des générosités spontanées ; il donne vite sa confiance, quitte à la reprendre aussi vite. S'il amasse une fortune, c’est beaucoup moins par amour de l'argent que par amour de l'indépendance ; il‘ä compris de bonne heure que l'indépendance matérielle mettrait son génie à l'aise ; d’ailleurs, comme écrivain, il est parfaitement désintéressé, et il r’attend aucun bénéfice de ses ouvrages. — Il est courtisan, mais reconnaissons à son honneur qu’il est mauvais courtisan. Il écrivait à Thieriot en parlant du duc de Richeheu : « Je ne lui dois que de l’amitié et non pas de l'asservissement, et, s’il en exigeait, je ne lui devrais plus rien. » Personne n’a pu l’asservir. Il ne sut jamais plaire à Louis XV. La vie fut impossible avec Frédéric : ils ne renouèrent que par correspondance, l’éloignement créant à Voltaire une sorte d'égalité. — T1 aimait ses amis : de quelle indulgence, de quel oubli des injures n’a-t-il pas fait preuve envers Thieriot ! Il regardait l'amitié « comme le baume qui guérit toutes les blessures que la fortune et la nature font continuellement aux hommes ». On a dit qu'il n'avait point de sentiment de famille. Sa bonté envers ses nièces, ses complaisances pour celle qui vivait avec lui, M#° Denis, témoignent du contraire. — Enfin, dès qu’il voulait s’en
604 LE XVIIIe SIÈCLE.
donner la peine, personne n’était plus aimable, plus séduisant que lui. Personne n'avait le même art de tourner un compliment. Et, puisque nous sommes sur le chapitre de ses qualités, n’oublions pas qu'il fut un extraordinaire travailleur.
Veut-on savoir ce qui fait l’unité de cette œuvre si
L’ennemi de Ia abondante et si complexe ?
religion.
et animée par une passion Voltaire est l’ennemi déclaré, l’ennemi mortel du chris-
tianisme, particulièrement sous sa forme catholique. :
Depuis sa sortie de Louis-le-Grand, où il avait déjà inquiété ses maîtres, jusqu'à son lit de mort, pendant près de 70 ans, il n’a pas cessé de fronder, de ridiculiser, d’avilir la religion chrétienne, de la dénoncer comme la grande cause et presque comme l’unique cause du fanatisme qui avait déchaîné des horreurs à travers le monde. Il l’a fait en philosophe, en historien, en romancier, en poète, en dramaturge, en journaliste, car ses innombrables petits pamphlets sont d’un journaliste prodigieux, du plus grand que nous connaissions. C’est cette haine qui donne une terrible unité
à son œuvre. Dans un jour d’orgueil exaspéré, il s’écria.
que, si douze hommes avaient fait le christianisme, un
seul suffirait à l’abattre : il a essayé d’être celui-là.
Voltaire est le plus redoutable adversaire que la reli-
gion ait rencontré. C’est le seul point où il ne se soit
jamais démenti.
Il s’est contredit sur la
plupart des autres ; c’est ce
Ses idées. qu'Emile Faguet a exprimé
dans une formule heureuse
et devenue classique, quand
il a qualifié l’œuvre de Voltaire d’être « un chaos d'idées claires ». - à
On a fait de Voltaire un ennemi du trône et des
grands, un partisan du peuple. Assurément, on trouvera
dans ses ouvrages, à commencer par les Lettres philo-
. Elle est dominée tout entière
sophiques, des maximes républicaines. On en trouvera aussi dans son théâtre (Le premier qui fut roi fut un soldat heureux !) Il a sincèrement admiré le parlementarisme anglais dont il n’a pas vu ou n’a pas voulu voir les bassesses et la corruption. « Le prince tout puissant pour faire le bien a les mains liées pour faire le mal ». Mais il est par goût, par esprit, foncièrement aristocrate. Bien que d’une modeste origine, il tient à établir qu’il n’est pas « un fripon de la lie du peuple » ou, comme tel évêque de ses ennemis, « un maçon petit-fils de maçon ». Il appelle d'ordinaire le peuple « la canaïlle ». Il a horreur de la populace. « Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. On ne saurait souffrir l’absurde insolence de ceux qui vous disent : Je veux que vous pensiez comme votre tailleur ou votre blanchisseuse... À l’égard de la canaille, je ne m'en mêle pas, elle sera toujours la canaiïlle. » On l’a dit : s’il avait vu éclater la Révolution, il eût été un des premiers émigrés. On a dit aussi qu'il eût accepté un tyran philosophe et membre de l’Institut : c’est vrai. - « J'aime mieux obéir à un beau lion, a-t-il écrit, qu’à deux cents rats de mon espèce ». D'ailleurs, et c'est par là que la démocratie peut se donner l'illusion qu'il est pour elle, -— il a combattu pour une répartition des impôts plus juste, pour la suppression de la dîme et des derniers droits féodaux, l'abolition des lettres de cachet et de la torture, l’établissement du jury, les garanties de liberté individuelle qui étaient inscrites dans la constitution anglaise.
On a fait de lui un apôtre de la tolérance. En effet, il n’a jamais été plus éloquent que dans les pages où il a recommandé cette vertu aux hommes et aux gouvernements. Mais il ne la pratiquait guère ; et, en dehors du combat, il en prenait à son aise avec les victimes de l'intolérance. Voici comment ce défenseur des Calas s'exprime dans une lettre à des amis, à la veille de l'affaire : « Le monde est bien fou. Pour le parlement de Toulouse, il juge : il vient de condamner un minis-
tre de mes amis à être pendu, trois gentilshommes à
606 LE XVIHe SIÈCLE
étre décapités et cinq ou six bourgeois aux galères, le icut pour avoir chanté des chansons de David. Ce parlement de Toulouse n’aime pas les mauvais vers ». Voltaire est moins un apôtre de la tolérance qu'un adversaire de la religion. Maïs, en somme, il a combattu pour une cause honorable et profitable à la société en réclamant de la justice des enquêtes plus scrupuleuses et en lui rappelant que le doute doit servir à l'accusé.
Sa philosophie est avant tout une philosophie pratique. Que signifie l'intolérance religieuse ? Nous ne savons rien. Ce ne sont ni les théologies ni les systèmes philosophiques qui peuvent nous délivrer de l’incertitude sur notre destinée. Croyons que Dieu existe. Vollire reste attaché fermement à la croyance en Dieu, malgré ses amis les philosophes qui font profession d’athéisme. Sans Dieu, le monde ne lui serait point « pensable ». Son cœur pourrait s’en passer ; son esprit ne le peut pas. Et l’idée d’un Dieu juste et justicier est indispensable à la société. 11 est indispensable aussi de croire à l’immortalité de l'âme. Si l’âme devait se dis: siper dans la mort, à quoi servirait la justice de Dieu ? Cependant, il est moins persuadé de l’immortalité de l'âme et de la liberté humaine que de l'existence de Dieu, et sur ces points il abonde en contradictions. Mais ce qu’il veut, c’est qu’on abandonne toutes les métaphysiques qui ne font que brouiller notre entendement et qui sont souvent la cause des fureurs aveugles dont les hommes sont possédés les uns contre les autres.
Un des mots les plus célèbres de Voltaire, qu'il mel dans la bouche de son Candide, c’est « Cultivons notre jardin ». Cela signifie : ne perdons pas notre temps en vaines rêveries : employons-nous à rendre plus habitable le coin de terre où, sans que nous le demandions, nous a envoyés une puissance mystérieuse ; Si Nous ne pouvons pas nous aimer, at Moins supportons-nous les uns les autres, et espérons.
Un jour Loul sera bien, voili notre espérance. Toul est bien aujourd’hui, voilà l'illusion.
LE
Il a été un grand historien.
Tout jeune, l’histoire l’avait
Voltaire historien. attiré, surtout l’histoire moderne. Son Charles XII et le
Siècle de Louis XIV et la
Fussie sous Pierre le Grand lui ont été inspirés par les confidences ou les récits que lui ont faits quelques-uns des acteurs ou des témoins de ces événements. Il avait cennu à Paris le baron de Gærtz, plénipotentiaire secret de Charles XII. Il avait rendu visite en Angleterre à la duchesse de Marlborough qui lui raconta l’entrevue de son mari avec le roi de Suède. Il a interrogé sur la cour de Louis XIV tous les survivants du grand règne qu’il a pu rencontrer. Quand il remonte aux siècles passés, quand il écrit l’Essai sur les Mœurs, il s’entoure de la
documentation la plus scrupuleuse, il prend toutes les
précautions, toutes les garanties. Il n’admet aucune affirmation sans preuve, aucune hypothèse, aucun ornement, rien qui de près ou de loin tienne du genre romanesque. Il réprouve l’abus des anecdotes si sou: vent susceptibles de déformer la réalité. Enfin, il considère que l’histoire est utile, nécessaire à un peuple. « Anéantissez-en l'étude, disait-il ; et vous verrez peut-être des Saint-Barthélemy en France et des Cromwell en Angleterre ».
Malheureusement cette ferme et probe conception de l'histoire est gâtée chez lui par son incompréhension du sentiment religieux. On ne dira jamais trop quel mal lui à fait son parti pris contre la religion. Le plus sincèrement du monde, et tout passionné qu'il fût pour la recherche de la vérité, il a demandé à la muse sévère de l’histoire de servir ses préventions et ses haines. Dans son Æssai sur les Mœurs, il a fait œuvre de partisan, En réponse au Discours sur l'Hisloire universelle de Bossuet, dont l'Essai est une continuation et une sorte de réfutation, il substitue à l’idée d’une Providence extérieure au monde et le gouvernant, celle d’un Progrès intérieur à l'histoire et produisant seul la suecession des événements. Dans son Charles XII, le côté mystique du
jeune roi dæe:Suède, si important pour l'intelligence de.
sa conduite, lui a entièrement échappé. Dans son Siècle de Louis XIV, il a méconnu l'intérêt des querelles religieuses, surtout la gravité des questions que débattaient les Jansénistes, les Jésuites, les Quiétistes, comme dans son Essai sur les Mœurs il a méconnu la grandeur et la beauté du dogmatisme chrétien.
Mais oublions cette infirmité de l’esprit de Voltaire et toules les mesquineries et les erreurs qui en résultent dans sa philosophie historique : ses livres d’histoire sont des modèles inégalés de rapidité et de netteté. L'histoire n’est pas seulement pour lui une science, elle est un art ; il est impossible de trouver un récil mieux conduit, et, sans jamais viser à l'effet, plus dramatique que son Charles XII ; impossible de débrouiller plus clairement des questions fort compliquées et même assez confuses, qu'il ne le fait dans tant de chapitres de l’Essai sur les Mœurs. L’étendue de ses investigations est considérable, et elles sont de celles dont ses prédécesseurs n'avaient pas eu même l’idée. Si les aspects du monde physique n'ont pour lui qu’un intérêt secondaire, il n’en néglige pourtant pas les détails essentiels. Et, par exemple, il a fort bien caractérisé la nature suédoise. Ce n’est pas dans un milieu abstrait que les choses se passent : c’est au milieu des influences réelles que les hommes ont subies et qui ont déterminé les événements.
La curiosité de Voltaire va beaucoup plus loin que celle de ses devanciers. Il oppose son Essai sur les Mœurs au Discours sur l’histoire universelle de Bossuct qui laisse de côté des millions d’êtres humains Arabes, Indiens, Chinois, etc. Il s’occupe de ces peuples avec une sympathie d'autant plus vive qu'ils ne sont pas chrétiens ; mais c’est aux missionnaires chrétiens qu'il s’adresse, ce sont leurs Lettres qu'il lit pour les connaître. Et, ce qu'il est bon de noter, il ne recherche pas le pittoresque, c’est-à-dire les endroits par où les étrangers diffèrent le plus de nous, mais il s'applique à relever chez eux les traits moraux qui les rendent nos
Sa e © VOLTAIRE. 609
semblables. Avec lui, les horizons de l’histoire s’élar- gissent : elle devient beaucoup plus humaine. L'esprit de tolérance s’en dégage, et il semble que Voltaire ne l'écrive que pour enseigner aux hommes le prix de la vie. Son Essai sur les Mœurs a fondé l’histoire de la civilisation.
Son chef-d'œuvre est le Siècle de Louis XIV. Son admiration pour la société et la littérature de ce grand siècle le portait à entreprendre cet ouvrage. Il y a pensé, il y a travaillé pendant plus de vingt ans. C’est le plus beau monument qu'il ait élevé. On lui a justement reproché de ne pas nous présenter un vaste tableau d'ensemble : il ne nous donne que des tableaux parliels. Son plan consiste à nous décrire les grands événements politiques et militaires ; puis les particularités ct les anecdotes du règne ; puis le gouvernement intérieur ; puis le progrès des Sciences, des Lettres et des Arts ; enfin les affaires ecclésiastiques. Au lieu de nous montrer comment toutes les parties dans un Etat se tiennent, comment les éléments les plus divers concourent en même temps à la fortune publique, il traite isolément des finances, de la guerre, de la religion. Cette méthode est tout artificielle et a le défaut de méconnaître le lien qui unit toutes les formes de l’activité d’une nation, l’intime façon dont elles se pénètrent. Elle a toutefois un avantage, celui d’être claire. Et l’œuvre n’en à pas moins un incontestable caractère de grandeur. ;
L'ironie naturelle à Voltaire, et dont l’Essai sur les Mœurs sera rempli, fait ici trève. L'écrivain a gardé toutes ses qualités dé vivacité et de rapidité, mais son admiration le rend plus grave. Il ne fait nulle part le portrait de Louis XIV, car il n’aime pas les portraits et pense qu'il y a une espèce de charlatanisme à peindre autrement que par les faits les hommes publics qu’on n’a point connus ; et cependant, d’un bout à l’autre de son livre, la figure de ce roi dévoué au bien publie, attentif à tout ce qui peut rehausser le prestige du pays, s'impose à nous. Tout se ramène à lui et tout part
de lui. Il a été grand dans la prospérité, plus grand dans le malheur. Voltaire n'hésite pas à nous signaler ses fautes ; mais, « quoiqu'il ait été trop loué pendant sa vie, il mérite de l’être à jamais ».
C'était la première fois qu’on nous présentait aussi complètement l’histoire d’un règne. Voltaire faisait entrer dans cette histoire et, par conséquent, dans l’histoire, avec les batailles, la diplomatie et le gouvernement intérieur, le mouvement des esprits, la condition du peuple des villes et des paysans, le progrès des lettres, des sciences et des arts. Nouveauté féconde et dont on ne lui sera pas assez reconnaissant quand on parlera de la renaissance de l’histoire au xIx° siècle.
Ge qui lui a manqué, c’est la couleur ; c’est aussi l'étude des monuments du passé dont il ne soupçonnait pas la valeur, et celle des archives qui n'étaient pas à sa disposition ; c’est enfin et surtout la sympathie pour les âges révolus. Mais songeons que, malgré les conquêtes du romantisme et des grands historiens du aix° siècle, peu d'ouvrages historiques se relisent avec plus de plaisir et plus de profit que les siens. Il à semé une foule d'idées dont beaucoup ont passé dans le domaine public et d’autres devraient y passer.
On retrouve dans Voltaire
romancier toute la philoso-
Voltaire romancier. phie et tout l’art de Voltaire historien, avec la fantaisie
en plus. Ses premiers contes,
Babouc, Cosi sancta, et son premier roman, Zadig (1747), il les avait composés chez la duchesse du Maine, à la cour de Sceaux où, craignant une arrestation, il se tint caché pendant deux mois dans un petit appartement
dont les volets restaient fermés, Le soir venu, 1l descen-
dait dans la chambre de la duchesse et les lui lisait. Le plaisir qu'elle y prenait avertit du-succès que pourrait «voir ce genre de récits et quels légers véhicules, commodes et charmants, il lui offrait pour répandre ses idées, Voltaire n’a pas inventé le roman philosophique :
mais il S’en est merveilleusement servi. Comme le théâtre, comme l’histoire, le roman était pour lui un moyen, de propagande.
Ce genre du roman ou du conte philosophique tient du conte de fées et du récit d'aventures ; mais, là aussi, il faut briser l'os et sucer la substantifique moelle. Les personnages représentent une qualité, un travers, une tendance de notre esprit ; les faits ne sont que l’illustration d'une idée. Ainsi toutes les aventures du gentil garçon qui a nom Zadig nous enseignent l’optimisme ne nous hâtons pas de dénoncer le mal ; si nos yeux pouvaient percer l’avenir, nous verrions que du mal apparent doit sortir un bien réel. Mais lorsque Voltaire écrivait Zadig, 1l n’avait pas encore subi sa déception de Berlin. Plus tard, ses romans et ses contes furent moins bienveillants.
Ce fut précisément à Berlin qu'il revint à ce genre avec Micromégas (1752). Cette fois le conte, imité du Gulliver de Swift, était une satire. Voltaire, impatienté de l’infatuation et de la mégalomanie du fameux Mauperluis, l’avait peint et ridiculisé dans ce personnage, habitant de Sirius, qui voyageait de planète en planète et, accompagné du secrétaire de l’Académie de Saturne, lequel ressemblait à Fontenelle comme un frère, descendait sur notre terre porté par une aurore boréale et débarquait au bord de la Baltique. C'était une allusion au voyage de Maupertuis dans les régions polaires. Micromégas, beaucoup plus âpre que Zadig, est suivi des Voyages de Scarmentado, première esquisse de Candide, puis de Candide ou l’optimisme. Cette fois, ce n’est plus une satire personnelle, c’est la satire du genre humain. Voltaire a renoncé à l’optimisme féerique de Zadig. 1 se révolte d'entendre répéter selon Leibnitz que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. À ses yeux d'homme désabusé, « le mal moral et le mal physique inondent la terre ». Son Candide passe en revue et nous présente en raccourci, conne sur un théâtre de marionnettes terriblement ressemblantes, tous les genres de folie des hommes dans un monde mal fait et malfaisant.
\ TA "TE 612 LE XVII SIÈCLE. Re: 1
Adnirable petit livre si l’auteur y avait mis plus de retenue, plus de décence et moins de continuité dans le sarcasme.
Huit ans après Candide, à l’âge de soixante-treize ans, il écrivit l’Ingénu (1767), d’une fantaisie plus aimable, plus souriante, plus romanesque où il se moque agréablement, sans en avoir l’air, des théories de Jean- Jacques Rousseau. Son héros est un homme de la na- {ure, un Huron, dont l’ingénuité nous fait sentir tout ce qu'il y a d’absurde dans nos conventions, mais aussi que l’étude de nos lettres, de nos sciences et de notre philosophie rend un homme accompli. Supposez que la nature soit bonne, comme le veut Jean-Jacques : elle n'acquiert tout son prix que cultivée et ornée par la civilisation. |
Notons aussi, parmi les contes et romans de Voltaire, Jeannot et Colin, une charmante histoire que les enfants comprenneht aussi bien que les grandes personnes, la Princesse de Babylone, le Taureau blanc, les Lettres d'Amabed : quant aux derniers qu'il écrivit, L'homme aux quarante écus (1768), l'Histoire de Jenni et les Oreilles du Comte de Chesterfield, ce ne sont vuère que des dialogues sur des sujets d'économie politique, de métaphysique, de science et de morale.
Toute cette partie de son œuvre, il ne semble pas que les contemporains y aient attaché la même importance
qu'à ses grands ouvrages. Pour les gens du xvrmr° siècle.
el pour ceux du xix° jusqu'en 1850 ou 1860, Voltaire
est l’auteur du Dictionnaire Philosophique, du Siècle de
Louis XIV, de la Henriade, de Zaïre ou de Mérope : il n'est pas celui de Zadig, de Candide ou de l’Ingénu. Aujourd’hui, ce sont ces petits livres qui sont les plus lus. Ce sont eux qui composent la partie la plus vivante de la gloire de Voltaire avec ses facéties, ses pamphlets, ses vers familiers et sa correspondance.
Poète, Voltaire l’a été très | peu dans'son théâtre (dont Voltaire poète. nous avons parlé ailleurs 1) ; très peu dans ses poèmes philosophiques ; pas du tout dans sa Henriade, car personne n’avait la tête moins épique que lui, et ce long poème, qui n’a d’autre intérêt que de montrer combien le jeune Voltaire est déjà l’ennemi de Rome et du fanatisme, mérite le discrédit irrémédiable où il est tombé. Mais, dans l’épître, dans la satire, dans l’épigramme, dans ce qu’on nomme là poésie légère, Voltaire a été excellent. Les plus fines qualités de sa prose, que vous chercheriez en vain dans les vers épiques ou tragiques, ont passé dans l’Epître des Vous et des Tu, dans le Mondain (1736), dans les Satires comme celles des Systèmes ou du Pauvre Diable (1758), dans les jolis vers dont il émaille ses lettres. Qui ne sait par cœur des vers de Voltaire ? Ils ont un mouvement qui supplée à la couleur et qui finit par produire un effet analogue. Comme dans sa prose, il atteint souvent, sans l’avoir cherché, une sorte de pittoresque moral. La postérité verra à jamais l’abhé Trublet tel qu'il nous l’a mis sous les yeux :
I1 compilait, compilait, compilait.…
Elle entendra à jamais Le Franc de Pompignan,
«l'ami Pompignan », lui dire :
Tenez, prenez mes Cantiques sacrés :
Sacrés ils sont, car personne n’y touche.
Voltaire est un maître incomparable dans cette poésie
de l'esprit.
Et il en est un également dans cette prodigieuse cor- Sa correspondance. respondance, à laquelle on revient toujours. Nous n’avons pas moins de douze mille
lettres de Voltaire adressées à sept cents correspon-