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lyrique, de l’œuvre effaçait le caractère de fiction, rapprochait cette «anecdote indienne » de la réalité, et, de toute évidence, a fortement contribué au succès.
Le Génie du Christianisme (1802) est l’un des plus grands livres du xix° siècle, le plus grand peut-être, puisqu'il contient en germe
toute la littérature ultérieure. C’est là qu’il faut aller
chercher les théories par lesquelles Chateaubriand, de- - venu chef d’école, donnera les principes d’un complet renouvellement littéraire et artistique.
Dans la préface écrite pour l'édition de 1826, il rappelle les conditions dans lesquelles parut cet ouvrage qui répondait si parfaitement aux aspirations profondes de l'âme française et à ses besoins du moment, et qui devait, par la suite, avoir une si grande influence :
Le « Génie du Christianisme ».
Ce fut, pour ainsi dire, au milieu des débris de nos temples que je publiai le Génie du Christianisme, pour rappeler dans ces temples les pompes du culte et les serviteurs des autels. On avait alors, après les événements de la Révolution, un besoin de foi, une avidité de consolations religieuses qui venaient de la privation même de ces consolations depuis de longues années.
Chateaubriand va montrer l'excellence du christianisme, en le considérant non seulement dans ses dogmes ct sa morale, mais dans son influence sur les lettres co! les arts. Il va montrer que le christianisme « favorise
’le génie, épure le goût, développe les passions vertueuses, donne de la vigueur à la pensée, offre des formes nobles à l'écrivain et des moules parfaits à l’ariiste ».
L'ouvrage contient quatre parties. Le première est consacrée aux Dogmes et Doctrine, la quatrième aux cérémonies du Culte. C’est dans la seconde et la troisième qu'est exposée la Poétique du christianisme. Chateaubriand compare les ressources qu'offrent à l’écrivain les religions chrétienne et païenne, et montre de combien de sentiments nouveaux le christianisme a enrichi
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l'âme humaine. Il le prouve en. étudiant les caractères de l'époux, de l'épouse, du père, de la mère, du fils, de la fille, du prêtre, du guerrier, chez les anciens el les modernes. Il soutient que la chevalerie, née du
CHATEAU DE GOMBOURG (D’après une lithographie).
Gelle massive et antique demeure d’où la vue donnait ici sur un étang, là sur de grands bois, c’est dans sa solitude que Ghateaubriand passa sa jeunesse auprès d’une sœur exaltée, s’ouvrit au sentiment de la nature et au charme de la rêverie, s’épril de fantômes et poursuivit la « Sylphide » créée par son imagination.
christianisme, et le « merveilleux chrétien », peuvent servir de thème aux développements du poème épique. Examinpant ensuite les rapports du christianisme et des” beaux-arts, il sait le premier parler avec admiration de l’art gothique et des monuments du moyen âge :
On aura beau bâtir des temples grecs, bien élégants, bien éclairés, pour rassembler le bon peuple de saint Louis... il regret-
tera toujours ces Notre-Dame de Reims et de Paris, ces basiliques moussues, toutes remplies des générations des décédés et des âmes de nos pères.
On peut se demander d’abord quelle était la valeur de cet ouvrage comme apologie de la religion. On s’est souvent raillé du christianisme de Chateaubriand : on lui a reproché d’être superficiel, de s’en tenir aux détails extérieurs et pittoresques, de n’aller pas jusqu’à l’âme. Et tout n’est pas faux dans ces reproches. On peut ajouter qu’il a plus d’une fois compromis les idées qu'il soutenait par des argumentations maladroites ou ridicules, et, d’une manière générale, on peut aisément souscrire à toutes les critiques qui ont été adressées au - Génie du Christianisme.
Seulement, s’en tenir là, c’est reprocher à un pur artiste de n'être qu’un artiste, et non pas un théologien ou un philosophe. C’est en outre, — et c’est surtout, — ne pas comprendre qu'aux différentes époques la religion est attaquée par des armes différentes avec lesquelles doivent également varier les moyens de la défense. Pascal avait lutté contre le scepticisme insouciant et frivole des libertins. Chateaubriand avait à répondre aux philosophes du xviu* siècle qui tenaient le christianisme pour une doctrine anti-sociale, ennemie née de l’œuvre civilisatrice. En mettant en relief, comme il l’a fait, les innombrables services que, dans tous les ordres, le christianisme a rendus aux sociétés modernes, il a prouvé, contre Voltaire et les Encyclopédistes, que, comme Taine le dira plus tard, « le vieil Evangile, quelle que soit son enveloppe présente, est encore aujourd’hui le meilleur auxiliaire de Finstinct social ».
Il avait ensuite à réfuter cette thèse du classicisme, que la religion chrétienne, trop sombre, est une ennemie de l'art. I a très fortement montré qu’au contraire le christianisme et, plus spécialement le catholicisme, pouvait et devait être un fécond principe de rénovation littéraire. Depuis plus de deux siècles, la littérature, répudiant les modèles nationaux et Fesprit chrétien, s'était exclusivement inspirée des genres et des modèles
de l’antiquité païenne. À vrai dire, elle avait, sans s'et rendre compte, fait à l'inspiration moderne et chrétienne une bien plus grande part qu'elle ne se l’imaginait ; et même, remarque bien suggestive, les plus belles œuvres de la littéroture classique étaient précisément celles où cette inspiration dominait. Mais à prendre les choses dans leur ensemble, depuis la Renaissance, écrivains et artistes s'étaient faits païens par l’âme et s'étaient mis résolument à l’école de l’antiquité.
De la foi des chrétiens les mystères terribles, D'’ornements égayés ne sont point susceptibles,
avait affirmé Boileau. Le moment était venu, pour des écrivains « nés chrétiens et français », d’oser, dans leurs livres, être franchement chrétiens et français, de faire
délibérément ce que les Corneille et les Racine n'avaient fait en quelque sorte qu'à leur insu. Poème lyrique, épopée, drame, roman, histoire, éloquence, critique, ils seront ainsi, de proche en proche, amenés à renouveler tous les genres. Et qu'ils ne craignent pas que la maère leur fasse jamais défaut ! L'âme humaine régénérée par le christianisme, la nature regardée avec des yeux neufs et non déformés par les livres, leur seront une source inépuisable d’études et d'émotions !
Chateaubriand ne se contentait pas d’exposer ces idées sous forme abstraite : il joignait l’exemple au précepte. Atala et René qui, comme nous l'avons dit, étaient incorporés au Génie du Christianisme, étaient là pour prouver que là représentation des héros modernes, que l'analyse des troubles du cœur touché par le christianisme pouvaient donner naissance à des œuvres aussi émouvantes, aussi profondes et aussi belles que celles des littératures classiques.
Chateaubriand faisait plus encore : dans ses pénétrantes et originales études sur les œuvres du passé, il inaugurait une nouvelle forme de critique, plus vivante. plus subtile, plus ingénieuse et plus féconde que celle dont on était nourri jusqu'alors ; comme if le dira plus lard, il abandonnait «a petite et facile critique des dé-
fauis, pour la grande et difficile critique des beautés ». Dans ces œuvres d’autrefois consacrées par l'admiration universelle, son sens critique, aiguisé par son sens chrétien, lui permettait de découvrir et de mettre en une vive lumière des « beautés » nouvelles. Ainsi, cette apologie du christianisme jetait les bases et esquissait les principes d’une critique vraiment moderne qui rivalisait en largeur, en pénétration, en intérêt littéraire ct humain avec les œuvres mêmes qu’elle étudiait.
Enfin, toutes ces nouveautés étaient exprimées sous une forme originale, éloquente, souvent poétique, où se reconnaissait la maîtrise d’un grand écrivain. Depuis Rousseau, on n’avait rien vu de semblable. Plus souple, plus variée, plus harmonieuse, moins. tendue que celle de Rousseau, la prose de Chateaubriand retrouvait les traditions du grand siècle. Les contemporains ne s'y sont pas frormpés. Avant même que Je livre eût paru en librairie, Rivarol, qui avait Iu à Hambourg une première esquisse de l'ouvrage, imprimée à Londres, notait sur ses carnets : QÏL y a du Fénelon er du Bossuet dans celle esquisse, et l’auteur, qui est jeune encore, nous promet un homme religieux et un grand écrivain. »
Le courant, né de l'influence de Jean-Jacques, s’enrichissait d'éléments nouveaux, et prenait sa direction
- déjinitive. Le Génie du Christianisme, avec une vigueur,
un éclat, une autorité qui en soulignaient l'importance, traçait le programme de la future littérature romantique et esquissait à peu près tous les thèmes qu’elle devait développer dans la suite.
Un épisode du Génie du
Christianisme, qui fit moins
« René ». de bruit alors qu’ Atala, écrit Chateaubriand, a déter-
miné un des caractères de la
littérature moderne ; mais, au surplus, si René n'’existait pas, je ne l'écrirais plus. » Ce petit roman de René
(1804), fragment des Natchez et d’abord destiné à servir
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d'exemple au chapitre du Génie intitulé Du vague dans les passions, est un des chefs-d'œuvre du roman d'analyse. C’est l'étude d'une disposition de l'esprit qu'il allait en effet contribuer à répandre : la mélancolie. Cette mélancolie a pour signe distinctif d’être sans cause. René désespère de la vie avant de lui avoir rien demandé et d’en avoir éprouvé aucune déception : c'est un lutteur vaincu avant la lutte. « Combien vous aurez pitié de moi !... dit-il à Chactas. Que mes éternelles inquiétudes vous paraîtront misérables !.. Vous qui avez épuisé tous les chagrins de la vie, que penserezvous d’un jeune homme sans force et sans vertu qui trouve en lui-même son tourment et ne peut guère se plaindre que des maux qu'il se fait à lui-même ? »
Ce n'est pas des accidents extérieurs de la vie qu'est venue cette mélancolie : elle s’élève du fond de l'âme :
On m'accuse d’avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir longtemps de la même chimère, d’être la proie d’une imagination qui se hâte d'arriver au fond de ses plaisirs, comme si elle: était accablée de leur durée ; on m'’accuse de passer toujours le but que je puis atteindre : hélas !... je cherche un bien inconnu dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n’a pour moi aucune valeur ?
René a eu une enfance sans joie ; il a voyagé et il n'a rien appris ; il s'est mêlé à la société et n’en a emporté que le dégoût ; fatigué de lui-même, il a songé à se Luer. Seule, une grande douleur, par la révolution qu'elle produit en lui, contribue à le sauver, sans espoir pourtant de le guérir.
Le René est d’abord, en partie, l’histoire d’un homme, de Chateaubriand lui-même ; mais c’est en même temps lhistoire d’une époque ; et l’écrivain n’a fait que traduire avec le privilège du génie des senti! ments qui étaient alors dans toutes les âmes. «Dans. René, nous dit-il, j'avais exposé une infirmité de mon. siècle. » Ces aspirations inassouvies, ces tristesses sans cause, ce malaise des esprits, voilà ce dont souffrait toute la société vors 1800, au lendemain d'événements qui avaient bouleversé l’ordre de choses établi et
de l’imitation de René.
. remis tout en question. C’est ce que l'on a appelé le mal
du siècle. Ce mal existait à l'étranger. Gœthe l'avait déjà analysé dans son Werther ; Byron, dans toute son œuvre, mais surtout dans le Childe-Harold, exprime des angoisses analogues. En France, Chateaubriand avait eu des prédécesseurs : Jean-Jacques Rousseau dans les Réveries d’un promeneur solitaire, Senancour dans ses Réveries (1799) que devait suivre Obermann en 1804. Il a fait école. A sa suite, la mélancolie devient une mode et une attitude dans la société aussi bien que dans les lettres. L’Adolphe de Benjamin Constant (1816), d’une analyse si pénétrante et d’une si désolante sécheresse, est le meilleur de ces romans sans nombre sortis
Chateaubriand a . essayé d'appliquer lui-même les « Les Martyrs ». idées littéraires qu'il avait ex- | posées dans son Génie du Christianisme et de composer un poème à l'appui de sa poétique. De 1à, les Martyrs (1809), poème épique en prose. En effet, ce que l’écrivain va s’efforcer de faire ressortir, c'est la supériorité littéraire du christianisme et du merveilleux chrétien sur le paganisme et sa mythologie ; afin d’y arriver, 1] choisit pour son poème le temps des persécutions, le iv® siècle des Gaules, où vont se trouver tout naturellement opposés les deux cultes rivaux. Une jeune fille païenne, Cymodocée, fille du dernier prêtre d'Homère, aimée du jeune chrétien Eudore, se convertit : tout deux subiront le martyre dans l’amphithéâtre. Comment Chateaubriand a-t-il réalisé son dessein ? Il a avoué lui-même que «le défaut des Martyrs tient au merveilleux direct que, dans le reste de ses préjugés classiques, il avait mal à propos employé ». Rien, en effet, de plus froid, de plus factice que les pages où, à limitation de l'épopée antique, le poèle moderne fait intervenir les « machines usées » d'une mythologie païñenne à laquelle il ne croit pas, sinon celles où il nous transporte au ciel et dans l'enfer. « Si Ha bataille
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des Francs, dit-il encore, si Velléda, si Jérôme, Augustin, Eudore, Cymodocée, si la description de Naples et de la Grèce n’obtiennent pas grâce pour les Martyrs, ce ne sont pas l’enfer et le ciel qui les sauveront ». Mais, heureusement pour Chateaubriand, il y a dans les Martyrs autre chose qu'une artificielle épopée en prose, inspirée de trop près des modèles consacrés ; il y a un roman historique, plein de vie, d'intérêt et de couleur. Le récit des amours contrariées d’Eudore et de Cymodocée et de leur martyre, l’analyse de leurs sentiments, la peinture des principaux personnages donnent raison au poète, quand il déclare que « la religion chrétienne lui paraît plus favorable que le paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans l'épopée », — disons plus simplement : dans les œuvres d'imagination. L'auteur d’Atala, de René, et plus tard des Aventures du Dernier des Abencérages (1826), a mis là toutes ses qualités coutumières de conteur et de peintre. Et, comme il s'était Iui-même représenté sous les traits de Chactas et de René, il s’est peint, peut-être avec plus de vérité, sous les traits d'Eudore. Ce qu'il y a d’autobiographie, volontaire ou involontaire, et de lyrisme latent dans les Martyrs, donne au poème un accent de réalité vécue et presque d'intimité qui en accroît singulièrement l'intérêt. Poète et romancier, Chateaubriand avait aussi à un haut degré le sens de l’histoire. Avant d’en fournir une preuve péremptoire en écrivant les Etudes historiques, il S’élait justement avisé, en composant ses Martyrs, de traiter avec un grand scrupule d’exactitude les parties d'histoire générale qui se trouvaient engagées dans son poème. Se proposant de reconstituer l’état du monde romain et barbare à l’époque où se déroule son récit; d’en tracer un tableau vivant et fidèle, il s'était minutieusement instruit de tout ce que l'étude des textes et les travaux de l’érudition contemporaine étaient susceptbles de lui fournir d’information exacte et précise. De tous ces matériaux il avait su extraire « la substantifique moelle », el, guidé par son instinct de grand
| artiste, il avait su, dans ses peintures de mœurs et ses É évocations pittoresques, ingénieusement concilier les 4 droits de la vérité et ceux de l’art. Il avait le premier 9 réalisé ce que l’on a depuis désigné sous le nom de « couleur locale » : la représentation exacte et colorée des particularités qui distinguent les époques et les nations les unes des autres. A ce titre, il est le fondateur de l’école historique moderne. Quand, plus tard, Michelet s’écriera « L'histoire est une résurrection », il ne fera que s’inspirer de l’exemple de Chateaubriand. Dans une page célèbre, Augustin Thierry a reconnu sa dette ; c’est en lisant, au collège de Blois, dans Les Martyrs, le chant de guerre des Francs qu'il sentit s’éveiller sa vocation d’historien.
Il y a, dans les Martyrs, bien des parties vieillies et mortes ; en tant que poème épique en prose, l’œuvre est d’un genre faux, Mais les parties de roman et d’évocation historique sont restées fraîches et vivantes tous les romans historiques du xrx° siècle, en France et à l'étranger, de Fabiola à Salammbô et à Quo Vadis, procèdent directement des Martyrs.