‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 190 sur 294 · Voir plus lin le chapitre sur le drame romantique · texte numérisé non relu

Voir plus lin le chapitre sur le drame romantique

732 LE XIXe SIÈCLE.

trouve la pièce fameuse de la Cavale, les Châtiments sont le chef-d'œuvre du pamphlet poétique. Jamais ne s'était déchaînée une pareille puissance d’invective. Le régime qu'attaque le poète devient sous sa plume un composé de tous les-crimes et de toutes les hontes. Napoléon III y est traité d’assassin et d’histrion, de loup et de singe, de Néron et de Cartouche. Ni la vérité historique, ni le sentiment de la justice n’ont ici rien à voir. Du seul point de vue de la littérature, cette sincérité de haine a pour effet de donner à l’œuvre son mouvement, une allure emportée et forcenée. Or dans ce débordement de violences et d’injures éclosent des îlots de grâce lumineuse (Le Manteau impérial. — Stella). Enfin la pièce de l’Expiation, faite d’une succession de larges tableaux (Retraite de Russie,’ Waterloo), est déjà un fragment d’épopée,

Cependant Victor Hugo ne L’apogée du lyrisme. renonçait pas à la poésie

Les « Contempla- lyrique. Les Contemplations

tions », en sont, suivant l’expression

même du poète, le recueil le plus complet et contiennent les « Mémoires d’une âme ». Deux volumes : Autrefois, Aujourd’hui, divisés chacun en trois livres correspondant à une période de la vie et de l'inspiration du poète.

Le quatrième livre intitulé Pauca meæ est un des plus rares joyaux de la poésie française et de toute poésie. Le 4 septembre 1843, dans une promenade en barque sur la Seine, à Villequier, la fille du poète, Léopoldine, avait péri avec son mari Charles Vacquerie. Ce fut la grande douleur de la vie de Victor Hugo. Dans la série de pièces où elle s'exprime, on saisit directement la palpitation d’une âme, on écoute les battements d'un cœur. C’est la perfection de l’art dans la vérité du sentiment. Il n’y a rien dans toute notre poésie de plus simple et de plus émouvant.

Le sixième livre inaugure la période d'inspiration apocalyptique où Victor Hugo s’installe désormais. Dans

les Mages il fait du poète le Prêtre, le Mage en l’âme de qui Dieu se concentre.

Pourquoi donc faites-vous des prêtres Quand vous en avez parmi vous ?….

Ces hommes ce sont les poètes

. Ceux dont J’aile monte et descend.

Cliché Bulloz

LÉOPOLDINE HUÜGo (D'après un dessin de MC Victor Hugo).

La fille bien-aimée du poète, qui devait, mariée depuis six mois au fils d’'Auguste Vacquerie, se noyer dans la Seine avec son mari, à Villequier, le 4 septembre 1843. Le livre des Contemplations intitulé Pauca meæ, chef-d'œuvre de douleur résignée et de simplicité, immortalise sa mémoire.

Et dans /bo il s’assigne à lui-même la fonction d’être

une sorte d’annonciateur de l'au-delà :

Je suis le poète farouche, L'homme devoir,

Le souffle des douleurs, la bouche Du clairon noir...

Le songeur ailé, l’âpre athlèle Au bras nerveux.

Lt je traînerais la comèle Par les cheveux.

Les Contemplations, après lesquelles les Chansons des rues et des bois (1865), où le poète « met Pégase au vert » accusent le déclin, — marquent le plus haut sommet que Victor Hugo ait atteint dans la poésie lyrique. >

C’est dans la poésie épique Le poète épique. La que Victor. Hugo a le plus

« Légende des siè- complètement réalisé son gé-

cles ». . nie. Il avait tous les dons

qui font le poète épique :

l’art du récit, une psychologie réduite aux sentiments simples, une imagination qui rendait à l’histoire les proportions de la légende, le goût de l'énorme, la splendeur du verbe.

La Légende des siècles est, dans notre temps et dans toute notre littérature, un livre d’une espèce unique. Depuis la Renaissance, les poètes s'étaient efforcés de nous donner une œuvre épique. De Ronsard à Voltaire, tous y avaient échoué. Très habilement, Victor Hugo évile de composer, sur le modèle de l’Iliade ou de \'Énéide, un poème en douze ou en vingt-quatre chants se suivant depuis le début jusqu'à la fin, grâce à un lien lorcément factice : il se borne à juxtaposer une série de fragments épiques. Il fait ainsi passer sous nos yeux des tableaux détachés, où ïl s'efforce de rendre la phys'onomie de chaque époque : les premiers temps (La Conscience), les temps bibliques (Ruth et Booz), le moyen âge (Eviradnus, le Petit Roi de Galice), la Renaissance (Le Satyre), les temps présents (Les Pauvres (iens). L'œuvre s'ouvre sur le tableau de la Création et se continue jusque par delà le. Jugement dernier.

Pour chaque époque, le poète choisit l’idée morale qu'elle a, d’après lui, apportée au monde. Pour donner À celte idée une forme concrète, il évoque le décor de l'époque, tel qu'il limagine. Nous avons ainsi, d’âge en âge, une histoire tout à la fois morale et pittoresque de l'humanité. Un fil relie ces tableaux détachés : l’idée du Progrès. Victor Hugo est ici le fidèle disciple des philosophes du xvr siècle, de qui il à hérité la haine

des prêtres et des rois. La Légende des siècles de 1859 -- que continueront celles de 1877 et de 1883, — est le poème de l'humanité en marche vers un idéal de juslice et de bonté. * Laissons de côté la signification historique et philosophique que le poète humanitaire a voulu donner à son œuvre. Contentons-nous d’admirer pour la puissance d’évocation et de création grandiose les plus beaux de ces morceaux, qu'on peut mettre à côté de ce que la poésie épique de tous les temps nous offre de plus majestueux.

Les dernières œuvres du

poète, L'année terrible (1872), Les dernières œuvres. L'art d’être grand-père (1877),

Le Pape (1878), La pitié

Suprême (1879), Religion el Religions, L’Ane (1880), Les quatre vents de l’esprit (1881), T'orquemada (1882) et ses œuvres posthumes nous présentent un Cas analogué à celui des œuvres de la vieillesse de Corneille. Ce ne sont pas seulement ses défauts qui se sont exagérés ; mais ses plus précieuses qualités, faute d’être contrôlées par la raison et maintenues par le goût dans les limites de l’art, dégénèrent en une sorte de parodie d’elles-mêmes. Le poète avait eu le génie du verbe : il en a maintenant la maladie. Dans ces milliers de vers, il en est encore de beaux et de charmants, mais noyés dans ur flot trouble et continu qui s’épanche intarissablement sous un ciel de ténèbres de plus en plus épaisses.

Parmi tous les traits donr se compose le génie de Victor Hugo, celui qui domine, c’est l'imagination. L'idée chez lui

œ est souvent pauvre, l’image dont il la revêt est toujours riche et éclatanic. Nul plus que lui n'a eu le don de penser en images. Cette imagination, qui naturellement grandit les êtres et grossit

L'écrivain. Son influence.

1. Pour Les Misérubles, voir plus loin le chapitre du. Roman,

736 LE XIXe SIÈCLE.

les objets, l’a souvent empêché de se représenter les justes proportions des êtres et des choses : on rencontre dans son œuvre des géants, des titans, des dieux, des héros et des monstres plus souvent que des hommes.

Vicror HuGo EN 1880 (D'après un crayon de Ph. Gattelain).

Le poë'e et le mage, consacré par la gloire, grandi par l'exil el devenu, en ses dernières années, un Personnage symbolique.

Mais elle l’a apparenté aux poètes primitifs, chantres d'épopées et créateurs de mythes.

Très conscient de son art, et justement pénétré de linportance du métier, Victor Hugo en a connu tous les secrets : il a une rhétorique. Il a ‘usé, aù point souvent d'en abuser, de tous les procédés qui permel-

tent de développer, de mettre en valeur et de renforcer l’idée : énumération, antithèse, etc. Ainsi, il a fait rentrer dans la poésie le sentiment de l’art trop dédaigné par Lamartine. C’est par les procédés qu'un écrivain peut être imité, et c’est pour cela que Victor Hugo aura des disciples et sera chef d'école.

Enfin Victor Hugo a compris de bonne heure toutes les ressources du rythme en poésie : ses premiers recueils contiennent de purs exercices de virtuosité. Il a su plus qu'aucun autre comment les sons peuvent accompagner et compléter l’impression poétique ; en sorte que le vers est « expressif » non seulement par l’idée, par le sentiment et par l’image, mais encore par le son qui se prolonge en nous, au plus intime de nous-mêmes, par un lointain et mystérieux retentissement. Depuis Racine et La Fontaine, personne n'avait si bien connu les ressources de sonorité de notre langue, et personne n'avait eu l'oreille aussi juste.

On voit par là quelle place appartient à Victor Hugo dans Je développement poétique de ce siècle, Il n'est pas de ceux qui ont éveillé nos âmes à des émotions encore inconnues, €t qui nous ont fait découvrir des replis encore obscurs de notre cœur. Mais il à habitué nos yeux à des images éclatantes, nos oreilles à des sonorités larges et profondes, dont par la suite nous ’avons plus voulu nous passer.

De même que Voltaire, grâce à sa longévité et à l'universalité de son esprit, personnifie le xvr° siècle. de imême Victor Hugo, par une production qui s'étend sur plus d’un demi-siècle, par la multiplicité des genres et des sujets qu’il a abordés, par la variété des opinions qu’il a successivement reflétées, est l'écrivain le plus représentatif du xrx° siècle. Son œuvre est le plus riche trésor d'images qu'il y ait dans notre littérature.

738 LE XIXe SIÈCLE.

Page 1