LA BATAILLE D'HERNANI
(D’après le tableau d'Albert Besnerd).
Salle bondée et houleuse. Dans la partie de la salle réservée aux musiciens Ge l'orchestre, — il y avait alors un orchestre à la Comédie- Française, — Victor Hugo avait fait placer les jeunes gens recrutés dans les ateliers d'artistes qui, munis de la carle où était inscrit le mot de ralliement hierro, étaient décidés à vaincre ou mourir. On les voit en cos'umes de truculente fantaisie, face cu puflic qu'ils défieat cu geste ct du regard.
Le 25 février 1830, Hernani mettait aux prises classiques et romantiques. Ce fut une «bataille » dont le succès, encore qué très disputé, inaugure la période où
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le romantisme est maître du théâtre. Elle devait être de courte durée. Elle se termine en 1843 sur l'échec des Burgraves, coïncidant avec le succès de Lucrèce, tragédie néo-classique de Ponsard (1843). Fri pi
RACHEL, DANS LE ROLE D'HERMIONE (D’après le dessin de Geffroy).
La grande tragédienne qui rendit la vie aux héroïnes du théâtre classique et remit la tragédie en honneur.
Vers le même temps, une artiste de génie, M'° Rachel, rendait une vie intense aux Hermione et aux Phèdre du répertoire classique. Victor Hugo cessa d'écrire pour le
théâtre, celui de tous les genres qui convenait le moins à son génie.
Dans le théâtre de Victor Hugo il faut faire une distinction. Contrevenant à la règle qu'il avait lui-même édictée, Victor Hugo a donné des drames en prose, Lucrèce Borgia (1833), Marie Tudor (1833), Angelo tyran de Padoue (1835), qui sont tout uniment des mélodrames. Seuls, ses drames en vers doivent être retenus. Hernani (1830) évoque l'Espagne de Charles-Quint, à l’apogée de la puissance ; Ruy Blas (1838) l'Espagne à son déclin ; Marion Delorme (1831), composée avant Hérnani, s’encadre dans l’époque Louis XTIT ; Le Roi s'amuse (1832) met en scène François [°° ; Les Burgraves (1843) nous ramènent aux temps de Barberousse. Voilà pour le cadre historique.
Voici l'élément de passion. Dans Hernani Dona Sol placée entre Ruy Gomez et Hernani choisit « le jeune amant sans barbe, à la barbe du vieux » et partage avec lui le poison dont tous deux meurent. Dans Ruy Blas, Ruy Bläs, de laquais devenu premier ministre, tue Don Sallusté qui a voulu perdre la Reine. Dans Marion Delorme, Didier, qui s’est battu pour Marion, est conduit au supplice en éxécution de l’édit contre les duels. Dans le Roi s'amuse, Triboulet qui, pour se venger de François [°*, à voulu le faire assassiner, découvre qu'au lieu du roi, c’est sa propre fille dont le cadavre lui à été livré. Pour ce qui est des Burgraves, par léur complication, leur invraisemblance et leur obscurité poussées à l'extrême, ils échappent à l’analyse. ;
Ces drames ne valent ni par l'exactitude du cadre historique, ni par cette connaissance du Cœur humain qui fait le mérite essentiel et la gloire durable de notre théâtre classique. Les défauts qui leur sont communs sont : l’invraisemblance des situations, la complication de l'intrigue, l'abus des coups de théâtre, l’étalage de la souffrance physique, le goût des mises en scène macabres. Un trait est particulièrement à noter : un souffle révolutionnaire parcourt tout ce théâtre. Les plus grandes figures de notre histoire y sont présentées sous un
Le théâtre de Victor Hugo.
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jour odieux. François 1%, le roi chevalier, n’est plus qu'un vulgaire débauché, Richelieu, le grand homme d'Etat, n’est plus qu'un maniaque sanguinaire. Les personnages pour qui le poète prend parti, sont tous en marge de la société ou en hostilité contre elle : Hernani, le proscrit devenu bandit, l’outlaw ; Ruy Blas, le déclassé ; Triboulet, le bouffon de cour ; César de Bazan, le bohème ; Marion, la courtisane amoureuse, Un type surtout appartient en propre à ce théâtre, en est la créalion originale et en donne la note : celui du jeune prenier romantique, C'est le héros byronien, le personnage fatal. Mélancolique et sombre, ennemi d’une société qui ne lui fait pas sa place, né pour le malheur et portant malheur à tous ceux qui l’approchent, être d’instinct à la merci de ses passions, il dira avec Hernani
Je suis une force qui va, Agent aveugle et sourd de mystères funèbres Une âme de malheur faite avec €es ténèbres.
Aussi bien n'est-ce pas par les qualités proprement dramatiques que vaut le théâtre de Victor Hugo, mais par ses qualités poétiques. Hernani est, d’un bout à l’autre, un hymne à la jeunesse et à l’amour. Dans Ruy Blas, tout le rôle de la reine est une délicieuse élégie, et celui de Don César est d’une fantaisie truculente. Dans le Roi s'amuse le discours de Saint-Vallier au roi, dans Ruy Blas celui de Ruy Blas aux ministres d'Espagne, sont des chefs-d’œuvre de poésie satirique. Les Burgraves, qui sont comme pièce de théâtre une erreur où une impossibilité énorme, sont admirables comme fragment épique. Et surtout ce qui assigne au théâtre de Victor Hugo sa place dans l’histoire de la littérature, c'est que sur la trame de ces œuvres si peu faites pour la scène, le poète a jeté la splendide broderie d'un vers aussi souple qu'éclatant, coloré et musical, dont là magie nous empêche de réfléchir,
Du théâtre d'Alfred de Vigny une œuvre émerge Chatterton (1835).
Le thème en-est essentiellement romantique : c’est l’idée, à laquelle de Vigny est revenu à plusieurs reprises, du martyre du poète, isolé dans une société qui ne peut le comprendre et acculé par elle au suicide. Chatterton est je poète. À dix-huit ans, il est célèbre. Ne doutant pas un instant que l'Etat ait le devoir de le faire vivre, il a écrit au lord maire. Celui-ci lui répond en lui offrant un emploi. Chatterton le refuse et se suicide. Orgueil, insociabilité, manie de la perséculion, attrait du suicide, rien n’y manque de ce qui constitue l'atmosphère romantique.
Mais l’exécution est toute classique. Drame rapide qui lent dans les vingt-quatre heures « c'est, dit l’auteur, l'histoire d’un homme qui a écrit une leltre le matin et qui attend la réponse jusqu'au soir : elle arrive et le tue ». Par la simplicité de l’action et la sobriété de la forme, Chatterton, plus qu’un drame, est une tragédie en prose.
A. de Vigny « Chatterton ».
Alexandre Dumas a été un fécond dramaturge. Il avait émineminent ce qui manquait à ses confrères en romantisme : le don du théâtre.
Ses pièces sont pleines de mouvement ; il excelle à trouver des formules qui passent la rampe. Mais il emploie les moyens les plus gros, le dialogue le plus boursouflé : avec lui le drame, tombant décidément au niveau du mélodrame (la Tour de Nesie, 1832), sort de la littérature.
C’est lui qui, dans sa comédie dramatique d’Antony (1831), a dessiné le type le plus complet du jeune premier romantique, dont il a souligné, accentué les traits, au point d’en faire la caricature involontaire. Enfant trouvé, qui, faute d’avoir sa place dans la société vit dans un état d’exaltation continu, dédaigneux, imperlinent et d’ailleurs toujours soucieux de l'effet qu'il
Le théâtre d'Alexandre Dumas « Antoxy ».
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produit, Antony poursuit Adèle d'Hervey d'un amour frénétique et finit par l’assassiner, non sans trouver aussitôt un mot à effet. Ainsi se précise la définition du héros romantique : c’est un fou dangereux.
Le romantisme ne tiendrait que peu de place dans l’histoire du théâtre, si nous ne lui devions, en partie du moins, le théâtre original et charmant d'Alfred de Musset. Le recueil des Comédies et Proverbes est un des joyaux de notre littérature dramalique.
Musset avait donné à l’Odéon un acte, la Nuit vénilienne, qui fut sifflé (1831) : il se jura de ne plus aborder la scène. Il se contenta de faire paraître à la Revue des Deux-Mondes la plupart des pièces qui composent son théâtre. Le hasard fit qu'une actrice, M*° Allan, se trouvant. à Saint-Pétersbourg, se hasarda à jouer le Caprice. De retour à Paris en 1847 elle le «rapporta dans son manchon » et le donna à la Comédie- Française, qui, par la suite, s’annexa tout le théâtre de Musset.
Réjouissons-nous que ces pièces, uniques en leur genre, n'aient pas été écrites pour la représentation. Ainsi Musset a-t-il pu s'affranchir de toutes les conventions inhérentes À: la scène, et ne connaître que sa fantaisie de poète et son sens de la vérité humaine,
Le théâtre d'Alfred de Musset.
Laissons de côté le Caprice.
et {l faut qu'une porte soit
« Lorenzaccio », ouverte où fermée, qui ne sont que de légers badinages.
Et faisons une place à part à
ce drame de large envergure qu'est Lorenzaccio (1834). L'idée en était venue à Musset lors du séjour qu'il fit à Florence avec George Sand en 1833. Dans ce décor resté le même à travers les siècles, le désir lui était venu d'évoquer le passé de la ville orgueilleuse. Les
“chroniques florentines lui fournirent un sujet à à souhait : “te méurtre d'Alexandre de Médicis par son cousin Lorenzo, et l’inutilité de ce meurtre pour les-libertés de la ville, exemple illustre à l’appui de cette idée, dont Musset est hanté, qu’on n'échappe pas à la débauche. - Républicain à la mode antique, de même que Brutus avait feint l’insensé, Lorenzo, pour capter la confiance ‘du Médicis, joue le rôle d’un débauché. Mais la débau che n’est pas un masque qu'on prend et qu'on rejette à volonté : « Je me suis fait À mon métier ; le vice a été pour moi un vêtement ; maintenant il à collé à ma peau ».
Par l'exactitude du cadre évoquant l'Italie brillante et corrompue du xvi° siècle, Lorenzaccio est le seul drame romantique ayant une valeur d'histoire. Et par l'étude des passions qui se heurtent au cours du drame, il est le seul qui mérite d’être appelé shakespearien.
Fantasio (1833), Barberine (1835), Il ne faut jurer de rien (1836) et surtout ces trois chefs-d’œuvre Les Caprices de Marianne (1833), On ne badine pas avec l’amour (1834), Le Chandelier (1835) forment un ensemble unique par le mélange de fantaisie et de vérité.
Cela se passe où il vous plaira, dans une Bavière inaginaire, dans une lfalie de rêve, dans un vieux château de France. Des propos s’échangent qui vont d’une boutade légère à une pensée profonde : « Si je pouvais être ce monsieur qui passe | soupire Fantasio. Ce monsieur qui passe est charmant. Je suis sûr que cet homme*là a dans la tête un millier d’idées qui me sont absolument étrangères : son essence lui est particulière. Hélas ! Tout ce que les hommes se disent entre eux se ressemble : mais dans l’intérieur de toutes ces machines isolées, quels replis, quels compartiments secrets ! C'est tout un monde que chacun porte en lui, un monde - ignoré qui naît et qui meurt en silence », De délicieux
Les « Comédies et Proverbes ».
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fantoches, le prince de Mantoue, Dame Pluche 64 maitre Blasius traversent l’action et l’égaient ; voilà pour la fantaisie.
La vérité est dans les caractères. Tous ces personnages vivent et ils sont eharmants. Les jeunes hommes d’abord, en qui le poète s’est mis lui-même. Car il est