CHAPITRE XXXVII
Le roman d'analyse. — Le român historique.
Le roman idéaliste. George Sand ; sa vie. — Son œuvre : romans lyriques ; romans socialistes ; romans champêtres ; la dernière mañière, — Ses procédés de composition ; son style.
Le roman psychologique. Henri Beyle (Stendhal), — Prosper Mérimée : la nouvelle. — Balzac ; sa vie ; son caractère. La Comédie humaine. — Sa conception du roman ; ses types ; son style.
Après 1850. — Gustave Flauberl. Romantisme et réalisme. —
2omans de vie moderne et romans d'archéologie. —— L'école na- Luraliste. Les théories. — Emile Zola, Les Rougon-Macquarl.— Edmond et Jules de Goncourt.L’ «écriture artiste ».— Alphonse Daudet. Tartarin. — Le roman mondain. Octave Feuillet. — Guy de Maupassant. °
Le roman ést l’un des genres qui ont pris au xix° siècle Le roman d’analyse. le plus d’extension. Si l’on extepte, au xvIr° siècle,» la Princcsse de Clèves et le Roman comique, au xvin®, Gil Blas, Manon Lescaut, la Nouvelle Héloïse et Paul et Virginie, la production romanesque antérieure avait été sans valeur littéraire. Au contraire, quelques-uns des plus beaux livres du x1Ix° siècle sont des romans. Des romanciers, tels que Balzac et George Sand, sont parmi les plus grands noms de notre Bttérature. Enfin la forme du roman n'a cessé de s'assouplir : c’est un cadre docile dans lequel on à pu successivement enfermer des analyses de sentiments, des tableaux d'histoire, des peintures de mœurs, des théories morales ou sociales.
Il apparaît d’abord, au début du siècle, sous la forme du roman personnel. Pour Chateaubriand et M de Staël il est un moyen de se mettre en scène et d’expri-
À Li ROMAN. 1795
iner leurs propres sentiments. Le PRené de Chateaubriand 1 est sans doute le chef-d'œuvre du roman d'analyse: Et l'Adotphe de Benjamin Constant mérite d'être cité après lui pour la pénétration psychologique, la sobriété des détails et la précision d'un style dépouillé jusqu à la sécheresse.
Le romantisme s'empare du roman comme de tous Îles Le roman historique. autres genres littéraires. Une DE * des tendances qui font le plus d'honneur aux romantiques est leur goût, sinon toujours leur sens, de Fhistoire, Les romans de l'anglais Walter Scott, qui obtenaient en France et par toute l’Europe une vogue considérable, présentaient une ingénieuse adaptation de lhistoiré au roman : c’est sur eux que se modela chez ‘nous ie roman historique.
Le Cinq-Mars d'Alfred de Vigny (1826) est l’un des spécimens les plus fameux du genre. L'histoire y est. à vrai dire, fort malmenée. L'auteur raconte la conspi-. ration de Cin- Mars à sa façon, qui est loin d’être celle des historiens dignes de ce nom. Il présente les faits sous. les couleurs les plus inexactes ; il dénature à plai- ‘sir le caractère des personnages : son. Richelieu vaut celui dont Victor Hugo nous donnera dans Marion Delorme une image aussi odieuse que fausse ; il substitue à la réalité son invention et ses partis pris. Mais si le livre ne doit, au point de vue historique, être lu qu’aver la plus grande circonspection, il emprunte sa valeur littéraire au dramatique du récit, au relief de certains
épisodes, à la qualité du style.
La Notre-Dame de Paris (1831) de Victor Hugo est un roman d'archéologie, consacré à l'architecture, à l’art, à la vie du moyen âge. Sous l'influence des idées de la Renaissance, le xvr® et le xvrrr° siècles avaient considéré que l’art du moyen âge était toute barbarie et que les œuvres qu'il avait produites étaient des sortes de monstrés. Chateaubriand, en s'’élevant contre cet
4, Voir sur Chateaubriand le chapitre XXXIV,
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injuste mépris, avait « restauré la Cathédrale gothique ». De ce mouvement de réhabilitation procède le roman de Victor Hugo. La remarque a été faite que les êtres les moins vivants y sont les êtres humains, surtout les individus dont Victor Hugo a fait des personnages conventionnels et abstraits : tel Quasimodo, le sonneur, qui est moins un homme qu'une antithèse personnifiée : une âme tendre dans un corps difforme. Victor Hugo réussit mieux dans la peinture des êtres collectifs ; il sait mouvoir les foules, comme dans les épisodes de la Cour des Miracles et de l'assaut de Notre-Dame par les truands. Mais où il excelle, c’est dans l'évocation de l’ancien Paris, le Paris-du xv° ré avec ses rues étroites, ses maisons à pignons et à encorbellements, ses églises et ses clochers. Ce sont ici les pierres qui vivent. C’est là cathédrale qui à une âme. C’est clle qui domine les gens comme les choses, étend son ombre sur la ville dont elle absorbe toute la vie dans sa vie colossale.
Les Misérables de Victor Hugo (1862) peuvent par certains côtés se rattacher au roman historique. Composition énorme, pleine de confusion et de déséquilibre, ébauchés puis repris à des dates différentes sous des impressions et dans des sentiments qui souvent se contredisent, tenant à la fois de l'épopée en prose, du drame et du mélodrame, de l’idylle, du pamphlet, de la prédication sociale, les Misérables sont essentiellement un roman feuilleton à la manière, d’'Eugène Sue et, comme nous dirions aujourd’hui, un roman policier. C’est la lutte d’un forçat libéré, Jean Valjean, contre le policier, Javert, qui le traque et le démasque. Jean Valjean, pour avoir volé un pain, a passé dix-neuf ans au bagne. Accueilli avec bonté par l’évêque Myriel, il ne résiste pas à la tentation de le voler. Nous le reltrouverons à travers mille aventures sous le déguisement et sous les noms d'emprunt du père Madeleine, industriel qui à fait fortune, puis de Fauchelevent, jardinier de couvent, père de Cosette qu'il fait épouser > Marius, finalement récompensé de ses bienfaits par l'ingratitude des jeunes gens.
L'œuvre abonde en digressions, qui en sont d'ailleurs les meilleures parties : la Bataille de Waterloo, la France en 1831, les Barricades, le Quartier des couvents, les Égouts de Paris. Pitié pour les humbles, sympathie
Cliché Bulloz.
ALEXANDRE DUMAS père (D’après la lithographie d'Achille Devéria).
L'auteur des Trois Mousquetaires et de Monte Crislo, de la Tour de Nesle el d’Antony, le prodigieux conteur dont l'imagination,
la verve et la belle humeur n’ont pas cessé de ravir un immense public.
pour les révoltés, réhabilitation du forçat, théories Eumanitaires, il y a de tout dans cette œuvre inégale, incohérente, où de réelles beautés éclatent au milieu de beaucoup de fatras. Deux figures en restent dans la
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mémoire : celle de Mgr Myriel, type de bonté évangélique, et celle de Gavroche, le gamin de Paris.
Des romans d'Alexandre Dumas père, nous répéterons ce que nous avons dit de $es drames : ils n'appartiennent qu'à peine à la littérature. Evénements extraordinaires, grands coups d'épée, intrigues ténébreuses, personnages de fantaisie, sentiments modernes sous les costumes de jadis, grossier bariolage d’histoire, un style d’improvisateur, voilà ce qu’on trouve dans ces romans dont le plus fameux est : Les Trois Mousquetaires (1844). Mais Dumas a une invention si fertile, tant de mouvement dans le récit, tant de belle hunwæeur et de bonhomie, qu'on ne peut lui refuser d’avoir été ct d’être encore un prodigieux amuseur.
On voit comment le roman historique est entré dans lx littérature, et comment il lui arrive parfois d’en sorlir. Le genre considéré en soi-même, est-il, comme on Je lui à souvent reproché, un genre faux ? Nous dirons plutôt qu'il enferme une contradiction inhérente à sa constitution même : le roman y nuit à l'histoire, l'histoire y restreint la liberté d'invention romanesque. Le fait est que le roman historique a toujours existé, et qu'il a chance de durer autant que le genre lui-même du roman. C’est qu'il répond à une légitime curiosité, celle d'imaginer comment vivaient les hommes aux époques et dans les sociétés qui ont précédé la nôtre. Lors de sa grande vogue, il a servi à montrer l’impor-
lance du « milieu » dans lequel les romanciers placent
leurs récits : il à été une utile transition pour àrriver au roman de mœurs contemporaines.
Le romantisme, par un.
autre de ses aspects, est une doctrine individualiste.
Il exalte le « moi » ; il est sentimental et passionné. C'est celte Lendarice qui Se fait jour dans les premiers romaps de George Sand.
Lucile Aurore Dupin, baronne Dudevant, est née à
Le roman idéaliste.
George Sand ; sa vie.
Paris en 1804. Elle descendait de Maurice de Saxe. Elle nous à retracé son enfance, avec un grand charme de fraîcheur, dans l'Histoire de ma vie. Presque aban-
Cliché Bulloz
GEORGE SAND (D’après le portrait de Charpentier — 1838),
Ce bel ovale mat dans cette masse de cheveux noirs, çes immenses yeux tranquilles, vastes comme des miroirs, qui réfléchissent les choses, cette figure de l'équilibre et de la raison, est-ce Lélia, est-ce l'héroïne du drame de Venise ? Elle subit ces orages comme fail la nature, sans en être troublée et poursuit son œuvre imperturbable où le flot de son imagination optimiste coule pareil à un grand fleuw:e de tait.
donnée à elle-même, elle fut élevée en pleine nature, dans ce Berry qu'elle devait plus fard si souvent et si heureusement décrire. Elle y passait des heures de soli-
800 LE XIXe SIÈCLE.
tude et de rêverie, ou bien se mélait aux gens de la campagne, partageait leur vie, se laissait bercer par les contes de la veillée. Elle avait elle-même le goût et le don de conter. Ces premières impressions furent très vives : elles ont mis sur l’œuvre de Fécian une empreinte profonde. =
Mariée très jeune à M. Dudevant, elle s’en sépara de
bonne heure. Elle arriva à Paris en 1830, essaya du journalisime où elle ne réussit pas, et écrivit, en collaboration avec Jules Sandeau, son premier roman, Rose et Blanche, qui eut un vif succès. L’année suivante, paraissait Indiana (1831), le premier en date des livres qui devaient rendre célèbre le pseudonyme de George Sand. En relations avec tout le monde littéraire de l’époque, George Sand, vers la fin du règne de Louis-Philippe, se prit de goût pour les utopies sociales qui eurent cours alors el se mêla au mouvement politique. Sous Ie second Empire, elle revint à la pure littérature et passa dans sa terre de Nohant les dernières années de sa vie, Ce fut une vieillesse calme, heureuse. La «bonne dame de Nohant » mourut le 8 juin 1876.
Foncièrement bonne, d'humeur généreuse, incapable de mesquineries et de rancunes, aimant à secourir, à protéger, elle croit à la bonté de la nature humaine et s’en remet à l'instinct. Optimiste, elle projette sur Ja réalité les couleurs de son imagination. Elle est romanesque, idyllique et utopique.
Un caractère asséz habituel
Son œuvre : romans des livres écrits par des lyriques, romans so- femimes est qu'ils reflètent cialistes. plus ou moins fidèlement ie milieu intellectuel où elles
ôont vécu. Pour George Sand, cela est vrai de toute une partie de son œuvre, non pourtant de toute son œuvre.
Dans les romans de sa première manière, Indiana, Va-
lentine, Lélia, Jacques (1831-1840), elle est tout imprégnée des idées de Jean-Jacques Rousseau, dont les livres avaient été sa'première nourriture intellectuelle, Entiè-