ERNEST RENAN
(D’après le portrait de Bonnal),
Celui dont on a comparé l’âme à une cathédrale désaffectée, el qui, par un singulier ressouvenir de son éducation sacerdotale, prenait, en vieillissant, figure de chanoine. L’époque où le peintre a fixé son image es° celle où le vieil exégète du christianisme était devenu le symbole populaire de ce mélange de doute ct d’ironie alors à la mode sous le nom c'e Gile‘{an‘isme.
Après ce grand effort, Renan ne jugeait pas son œuvre terminée. Il songeait à rechercher dans le peule juif les origines plus lointaines encore de la religion chrétienne. De ces études est sortie l'Histoire du peuple
850 LE XIXe SIÈCLE.
d'Israël (1887-1891), son dernier ouvrage, un des plus importants de la science française, et l'un aussi des plus critiqués: Renan est mort en octobre 1892.
Renan est d’abord un
ge = érudit. Il a, pour une large
Ses idées. part, contribué à développer
l'étude des langues sémiti-
ques : pendant vingt-cinq
ans; il a été l’inspirateur du Corpus inscriplionum semi-
licarum, commencé en 1867 et qui a contribué à renouveler entièrement l'histoire de l'Orient.
Comme philosophe, il représente dans lhistoire de la pensée une sorte de scepticisme métaphysique. « Des voiles impénétrables, dit-il, nous dérobent le secret de ce monde étrange dont la réalité à la fois s'impose à nous et nous accable : la philosophie et la science poursuivront à jamais, sans jamais l’atteindre, la formule de ce Protée qu'aucune raison ne limite, qu'aucun lanvage n’exprime. » L'univers à des lois et une fin ; mais ces lois nous échappent et cette fin nous reste cachée. La nature est égoïste ; elle nous oblige à travailler à son œuvre mystérieuse, sans nous en révéler le secret. La vertu même n'est peut-être qu'une duperie nécessaire, L'absolu de la justice et de la raison n’a pas de réalité en dehors de nous. Dieu existe, non par luimême, mais par nous. Il est le « produit de la conscience », le suprême idéal... Telle est cette doctrine éminemment décevante, et dont on serait tenté de dire qu'elle est le contraire d’une doctrine.
Renan conclut à la relativité de toute religion comme de la métaphysique. Celle-ci est une poésie. Elle vaut pourtant, de même que toute religion, comme une forme supérieure de l’art. Toutes les créations de l’esprit qui réalisent le beau ont une part de vérité. Renan en arrive presque à admettre que l'esthétique est la mesure du vrai, Pourtant il reconnaît que la science positive à sa certitude. Cette certitude s'élargira comme le champ de ses recherches : c’est dans le progrès de
la science, de la pensée et de l’art, représenté par une élite, qu'est l'avenir de Phumanité.
Ces idées, Renan les applique à l'histoire religieuse.
D'après lui, pour aborder ces études, il faut partir d’un double principe à savoir que la religion sera éternelle dans l'humanité, et que tous les symboles religieux sont périssables. Ces deux principes doivent être complétés par un autre, qui est comme un postulant antérieur à toute recherche, à savoir «la négation du surnaturel », le miracle n’étant, au dire de notre philosophe, ni démontré ni démontrable. Les religions sont des faits de conscience, Parmi ces faits, les plus curieux sont les phénomènes originels. Aussi ce qu’il y a de vraiment intéressant dans l’histoire du christianisme, ce sont les débuts, ce que Renan appelle « l’embryogénie ». Il est vrai que l’étude en est difficile. Les origines sont obscures, les explications données sont contradictoires ; mais aussi ne faut-il pas se flatter de trouver des solutions complètes. Ce qu'il faut rechercher en de telles matières, c’est moins Pexactitude que la vraisemblance, c’est la justesse du sentiment général et la vérité des couleurs, Il est même permis de « solliciter doucement » les textes ; car Île meilleur instrument de la critique est ici le goût.
Renan en arrive ainsi, peu à peu, à faire de l’histoire surtout une œuvre d'art. « La raison d’art, dit-il dans la préface de la Vie de Jésus, en pareil sujet est un bon guide. L'essentiel pour l'historien est donc de faire une œuvre dont toutes les parties se tiennent, se commandent, s'appellent. I faut mettre dans les choses l’unité que notre conscience nous révèle ; et le grand signe que l’on tient le vrai est d’avoir réussi à combiner les textes de manière à en faire un récit logique et vraisemblable où rien ne soit omis. »
On peut ainsi marquer la place de Renan comme historien du christianisme, Il n’est original ni par Îles
L'histoire religieuse et la littérature.
522 PE XIXe NSIECLE:
principes de sa critique, ni par les résullals mêmes de ses recherches, Mais il a contribué à faire un genre littéraire de l’histoire religieuse qui n’était, avant lui, qu'œuvre de controverse ou d’érudition.
; Les travaux de Renan ne
pouvaient manquer de sou-
Le dilettantisme. lever, au point de vue du
dogme, d’ardentes discus-
sions dans lesquelles il ne
nous appartient ni de prendre parti ni même d’inter-
venir. Nous n’envisageons ici que l'écrivain dont le
mérite est indiscutable. L'histoire est pour Renan la
résurrection des sentiments, des idées d’un temps, aussi
bien que du milieu social et politique où ces sentiments
et ces idées se sont produits. De 1à sa sympathie pour
ses personnages et la vie qu'il leur donne toujours,
même quand il fausse les traits de leur caractère ou de
leur physionomie. Par exemple, on n’a pas écrit, sur
la prédication chrétienne, sur la ferveur des premières
églises, de pages plus touchantes et plus simples à la fois que celles de son Saint Pau.
Renan est un coloriste. Il ne se contente pas d’évo: quer les personnages, il peint les régions où ils vivent, les lieux où ils se meuvent. Ces descriptions n’ont pas le pittoresque de celles de Michelet, mais elles ont plus de précision. La connaissance personnelle des endroits qu'il décrit, l'emploi des monuments archéo: [ogiques aussi bien que des documents écrits, donnent à ses tableaux autant de variété que d’exactitude.
Ce qui caractérise surtout le style de Renan, c’est un charme fait du plus délicat sentiment des nuances. Des termes les plus simples il compose une phrase d'une harmonie caressante. À ce dilettante il fallait un style souple, ondoyant, traduisant tous les raffinements el aussi toutes les incertitudes de sa pensée. Sa prose coulante, fuyante, teintée d’ironie, voilée de tristesse, est bien le miroir de sa pensée,