‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 213 sur 294 · MIT: =" HIPPOLYTE TAINE · texte numérisé non relu

MIT: =" HIPPOLYTE TAINE

Si Renan, dont l’âme a été comparée à une « cathédrale Sa vie. désaffectée », appartient à la Bretagne mystique, Hippolyte Tainet, né à Vouziers (1828), jorte, dans la robuste constitution de son esprit, la marque de son Ardenne natale. Il vint à Paris pour v achever ses études. Chef de section à l'Ecole normale, dans cette « grande promotion » de 1848 où se rencontrèrent About, Sarcey, J.-J. Weiss, Prévost-Paradol. il s’y fit remarquer par l'étendue de ses connaissances, due à une vaste lecture. Envoyé en province pour y enseigner la philosophie, mais tenu en suspicion. pour là hardiesse de ses idées, il renonça à l’enseignement. Dans son livre de critique acérée sur les Philosophes français au XIX° siècle (1857), il prenait nettement posi- Hion contre le spiritualisme officiel. Son ouvrage capital De l’Intelligence (1870) faisait de Iui un représentant altitré du posilivisme.

Les spectacles de Ja guerre franco-allemande et de la Commune le remuèrent jusqu'au fond de sa conscience. C’est alors qu'il entreprit sur les Origines de la France contemporaine cette grande enquête historique menée avec une admirable conscience, pour laquelle il s’enferma aux Archives, et qu'il poursuivit jusqu'à sa mort (1893).

Taine est essentiellement

un philosophe : c’est le fond

Son système. de sa nature. Il est l’homme

d’un système, à la lumière

duquel il examine tour à

tour toutes les formes de l’activité humaine. Son œuvre présente l’unité d’une doctrine dont toutes les parties

4. H Taine (1828-1893) fut élève de l'Ecole normale et abandonna bientôt ses fonclions dans l'enseignement où il se lrouvait gêné pour l'expression de ses idées, II à ‘onné — En philosophie : Philosophes français du XIX° siècle. De l'intelligence. — En crilique littéraire : Essais de crilique el dhistorre, Nouveaux Essais, Lu Fontune el

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sont liées, et n'est autre chose que l'application de cette doctrine à l’art et à la littérature, à la société et à l’histoire. De là l’incontestable puissance de cette œuvre : de là aussi ses lacunes et ses défauts.

Archives photographiques.

H. TAINE (D'après le portrait de Bonnal).

l'igure grave de savant universitaire. Œil de myope qui scrute les détails. Bouche entr’ouverte prête à l’enseignement. Le même souci de probité qu’il s'agisse de décomposer l'intelligence humaine en ses éléments, ou de pénétrer jusqu’à la faculté maîtresse du jacobin.

Le point de départ des théories de Taine est celui du positivisme : la négation de toute métaphysique. Les causes «sont hors de la portée de l’intelligence humaine,

ses fables. Histoire de la lillérahure anglaise, — En critique artistique : Philosde plie de l'art. —- En histoire : Origines de La France contemporuine. H a écrit, en outre, uu Voyaye aua Pyrénées, des études sur les Philosophes

françai du XIX siècle, une Vie el ophuions de Thomus Graindorye el des Notes si l'Angleterre

‘de sorte qu'on ne peut rien affirmer ou nier », Le seul objet de la science est la connaissance des lois, c’est-àdire «de quelques faits généraux et simples auxquels on peut ramener les faits complexes et particuliers ». La cause des faits est dans les faits eux-mêmes. Toute la méthode consiste à les analyser, à les grouper dans quelques formules de plus en plus générales.

Le second principe du système est l'identité de tous les faits observables et observés, par conséquent des phénomènes humains et des phénomènes de la nature. Comme les phénomènes physiques, les phénomènes moraux ont leurs rapports de dépendance et leurs conditions ; ils sont lJiés entre eux et se déterminent les uns les autres. Il faut donc leur appliquer la même méthode : celle des sciences naturelles et biologiques.

Voici comment Taine applique ce système à la littérature. S’agit-il d’un écrivain ? Il faut d’abord déter. miner l'aptitude dominante, la faculté maîtresse, el de ce trait fondamental déduire toutes les conséquences. Par exemple Tite-Live sera un « génie oratoire », et cette donnée expliquera toutes les particularités de son œuvre. Shakespeare sera surtout un « imaginalif » ; de celle qualité maîtresse procéderont toutes les autres. S'agit-il d’une littérature ? I faut, pour la comprendre, connaître le génie national dont cette littérature est le produit et les circonstances au milieu desquelles ii s’est développé. Tels sont les trois éléments par lesquels tout s'explique : la race, le moment, le milieu, Le génie d'une race une fois reconnu et défini dans ses éléments constitutifs et dans les circonstances de son développement, le caractère de ses productions en découlera nécessairement, Ainsi, l’histoire de la littérature anglaise sera l'histoire du génie anglais. Cette méthode que Taine applique à la littérature dans ses Essais de crilique el d'histoire (1858) et dans son Histoire de la liltéralure anglaise (1863-1869) est la même qu'il applique à l'esthétique dans sa Philosophie de l'art (1865).

C'est la inême encore à laquelle il restera fidèle dans ses Origines de la France contemporaine (1876-1895).

856 EE XIXe SIÈCLE.

Dans l’histoire comme dans les autres sciences, il faut d'abord classer les faits, puis les réunir en groupes, étudier ainsi isolément toutes les manifestations de la vie sociale, la religion, l’art, la philosophie, la famille, l'industrie, le commerce, l'Etat, etc. Derrière ces groupes en apparence divergents, on reconnaîtra quelque chose de commun : certaines aptitudes, certaines inclinations qui échappaient au premier coup d'œil et qui sont à l’origine même de ces groupes. Ces aptitudes ou ces inclinations forment le type social par lequel tout s'explique : ainsi, au moyen âge l'esprit militaire, pendant la Révolution l'esprit classique. Ce caractère ainsi défini, il reste à en étudier le mécanisme, les applications diverses, les résultats.

Taine en arrive donc, par la logique de sa doctrine, à faire de la déduction la méthode des sciences historiques. Nul plus que lui n’a le don de « systématiser » les faits, Il s'élève par cette méthode à des vues d’une crande portée, qui mettent en un puissant relief cerlains aspects de la réalité. Le danger est de méconnaître ce que cette réalité a de complexe et de nécessairement incomplet. L'histoire est, par nature, une science d’observation qui s’accommode mal d'un cadre trop rigide. Faine met dans les événements une suite trop rigoureuse. Il les déduit géométriquement les uns des autres ; il en décrit les ressorts, l’action, la réaction sans laisser place ni à la liberté humaine, ni au hasard.

C’est de même qu'en littérature et en art Tains montre à merveille les influences générales qui s’exercent sur tous les artistes et tous les écrivains d’un mêm: pays et d’un même temps : ce qui lui échappe, c’est le fait individuel, la réaction de l’individu soumis à ces influences et dont la gloire sera souvent d’y avoir échappé ou de les avoir combattues. Le système de Taine est excellent pour rendre compte de la littérature

de second ordre ; l’œuvre de génie lui échappe en grande partie.

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À celle rigueur de méthode, à cette puissance de déduction s'adapte une forme remarquablement serrée et à même tendue. Taine possède l’art de concentrer les faits, de les grouper, de leur donner une cohésion ; il peint à larges traits des figures collectives. Le chapitre fameux sur la « psychologie du Jacobin » est en ce genre un modèle.

Mais son style n'est jamais aride, jamais abstrait, car il a le sens de l'extérieur, le don de voir et de peindre. Son Voyage aux Pyrénées contient d’admirables pages descriptives. L’imagination, qu’il est rare de rencontrer unie à l’esprit philosophique, le fournit d’expressions concrètes et de formules saisissantes. Si sa fameuse comparaison : «le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol-et le sucre », a fait scandale, celle de l’homme avec: le «gorille lubrique et sanguinaire » qui reparaît à certains moments de l’histoire, n’est que trop exacte ; et c’est en termes magnifiques qu'il à parlé de ces deux « grandes aïles du christianisme » qui soulèvent l’humanité au-dessus d’ellemême.

Taine est l’un des esprits qui ont mis sur la pensée contemporaine la plus profonde empreinte. Il a achevé la ruine de la philosophie éclectique, renouvelé la critique littéraire et artistique, et fondé une école qui applique les principes de sa philosophie à l’histoire de la

Pévolution.

Philosophie et imagination.

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