CHAPITRE XLI
L’HISTOIRE Les grandes compositions historiques. — Les diverses provinces de l’histoire, — La petite histoire.
La fin du xx° siècle n'a pas apporté de principe nouveau dans les méthodes de l’histoire, telles qu'elles avaient été fixées pendant la période précédente. OEuvre de science et œuvre d'art, l'histoire doit s’appuyer solidement sur les faits établis par les documents, et tout à la fois y retrouver la vie du passé et en tirer des leçons pour l'avenir. Ainsi en est-il dans une imposante série d'œuvres de large envergure, dignes pendants de celles que nous avons précédemment signalées.
Albert Sorel (1842-1906), esprit aux larges vues et à la vaste culture, professe que l'historien véritable est celui qui sait des documents dégager des idées, et en faire sortir des généralisations. Sans doute, « les explications et interprétations du passé ne sont que des hypothèses ; nous n’approchons de la réalité que par des nuances toujours mouvantes, et l’histoire doit se refaire tous les cinquante ou vingt-cinq ans, suivant la rapidité et l'extension des découvertes... ». Mais, tous les cinquante où vingt-cinq ans, il faut oser récrire l’histoire, et la récrire en y faisant circuler des idées qui y mettent un ordre à tout le moins provisoire.
Les idées d’Albert Sorel ont été particulièrement lécondes. Dans son grand ouvrage, l’Europe et la Révolulion française. paru de 1885 à 1904, il se place au point de vue de l’histoire diplomatique. Il démontre
Les grandes compositions historiques.
que si la France révolutionnaire avait, à l’intérieur, rompu avec un passé séculaire, elle n'avait pu que continuer ce passé dans sa politique extérieure. Car si la France, entre 1789 et 1815, avait brusquement changé, les autres nations étaient demeurées semblables, et semblables aussi les nécessités économiques qui pesaient sur elles mais aussi sur la France. La Convention et Napoléon I ont, en fait, continué l’œuvre nationale dont les rois de France, depuis Louis XI, ont toujours eu la claire vision ; les uns ct les autres ont eu pour but d'assurer à notre pays ses frontières naturelles. Les longues guerres d’où naquit le xix° siècle ne sont donc pas dues à l'esprit de conquête, mais à l’action secrète d’une loi, pour ainsi dire organique.
Avec la même netteté de vision, Albert Vandal (1853- 1910) étudie d’abord les relations de la France et de l1 Russie sous le Premier Empire ; il montre les deux nations attirées l’une vers l’autre par les lois mêmes de la géographie et de l'histoire, dans son Napoléon el Alexandre [”. Le livre où il atteint à la pleine maîtrise de sa manière est l’Avènement de Bonaparte par sua il salue l’auroré du nouveau siècle (1902-1907). Dans celte reconstilution définitive des quelques mois pendant lesquels le Premier Consul, entre Brumaire et Marengo, fit sortir du désordre où s'attardait la Révolution, les éléments d’un ordre nouveau, il précise le grand seivice rendu à la France par Bonaparte : c'est de l’avoir tirée de l'anarchie où elle était en train de se décomposer, pour lui rendre force et vie et la remetotre en état de réaliser ses destinées. Albert Vandal, qui a de brillantes qualités d'écrivain, excelle dans la peinture des larges scènes historiques : tel son récit des journées de Brumaire.
L'époque impériale a suscité des recherches passionnées dont les résultats nous sont apportés par l’œuvre de Frédéric Masson (1847-1923) et celle de Henry Houssaye (1848-1910). Tous deux, appuyés sur une documenlation minutieuse, se sont plu à mettre en lumière le
délail significatif, el à composer des ensembles par l'accumulation des petits faits. Frédéric Masson, qui peint au pointillé, s'est constitué l'historiographe de Napoléon et de sa famille saisis dans l'intinité de leur vie quotidienne. Henry Houssaye a donné l'étude la
Cliché Nadar.
FRÉDÉRIC MASSON L'historien de Napoléon, qui nous fail pénétrer dans Pintimilé de l'Empereur et Roi el de sa famille, nature impulsive aux
soudaines boutades qui lranchaient sur unfond d’habituelle bonhomie.
plus complète el la plus minutieusement exacte des campagnes napoléoniennes de 1814 ct de 1815, dans les livres dont ces dates sont les Litres,’ et tracé le dramatique tableau des passions qui, pendant ces années d'invasion, remuèrent l’âme du pays.
Les dix-huit années de la Monarchie de Juillet, où le développement du Gouvernement parlementaire coïncida si curieusement avec l’éclosion des idées démocratiques et sociales, ont trouvé en Paul Thureau-Dangin (1847-1912) un historien grave et chaleureux, en qui revécut la manière noble et parfois un peu hautaine des doctrinaires. La période suivante a eu en Pierre de la Gorce (1846-1933) son meilleur historien. {! à écrit successivement l’histoire de la Seconde République et celle du Second Empire, avec une grande richesse d'information, dans un style brillant et nerveux. Ses livres sur Charles X et sur Louis-Philippe, ainsi que son Histoire religieuse de la Révolution, où il atteint à la pleine maîtrise de son art, classent Pierre de la Gorce au premier rang de nos modernes historiens.
D'excellents travaux, tous inspirés par le même esprit de synthèse historique, ont été consacrés : — au XvVIH° siècle par le duc de Broglie (I821-190H) (le Secret du Roi : Louis XV et Maric- Thérèse), qui, grand seigneur et homme d'Etat, était tout désigné pour débrouiller avec aisance les intrigues des cours ; par le marquis de Ségur (1853-1916) (4u couchant de la monarchie) ; au xvr siècle et à l'époque contemporaine par Gabriel Hanotaux, qui, après avoir dégagé des légendes, grâce à une psychologie perspicace et à une interprétation raisonnée des textes, la vraie figure du fondateur de la monarchie absolue (Histoire du cardinal de Richelieu), a tour à tour appliqué son expérience de la grande politique à l'Histoire de la France contemporaine et à l'Histoire de la Guerre de 1914 ; — à l’Espagne des Bourbons, par Mgr Baudrillart (Philippe V et la Cour de France), qui excelle à reconstituer Fatmosphère politique ét morale d’une époque et à obtenir de l'histoire un puissant secours pour l’apologétique relt- “wieuse (l'Eglise catholique, la Renaissance el le Proteslantisine) : aux plus lointaines origines de notre race,
Les diverses provinces de l’histoire.
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904 … LA FIN DU XIXe SIÈCLE ET LE DÉBUT DU XXe SIÈCLE.
par Camille Jullian (1859-1933) qui, en écrivant l’Hisloire de la Gaule (1907 à 1920), ajoute des titres ignorés et de nouveaux motifs de fierté au patriotisme français ; à l'Histoire de la Prusse et à l’Allemagne contemporaine, par Ernest Lavisse (1842-1922) qui fut, après Victor Duruy (1811-1894), Ini aussi brillant historien, un des maîtres les plus écoutés de l’Université:
Certaines provinces de l’histoire, négligées jusqu'alors, ont été défrichées à mesure que se développaient les sciences du passé, archéologie, épigraphie, numismatique. Il faut mettre au premier rang Gaston Boissier (1823-1908), qui, par son enseignement plein de verve autant que solide, a renouvelé l'étude de l’antiquité latine. Dans Cicéron et ses amis (1875) il ressuscitait tout un milieu social et donnait l’exemple de rendre aux choses et aux gens de l’antiquité les couleurs de la vie. Dans ses Promenades archéologiques, il a été le créateur d’un genre, qui consiste à faire surgir du sol et à réveiller dans leur cadre, à l’aide des vestiges qui en subsistent, les civilisations disparues. — Le livre de Beulé sur l’Acropole d'Athènes, a été, lorsqu'il parut en 1876, une révélation. — L'histoire de l’art à pris dans la littérature comme dans. l'enseignement une place toute nouvelle. Le livre essentiel est ici les Maîtres d'autrefois (1876) d’'Eugène Fromentin. Peintre et en même temps écrivain, auquel on doit un des chefs-d’œuvre du roman d’analyse, Dominique (1863) et des impressions très personnelles sur le Sahara et le Sahel, Fromentin (1820-1876) à fait de ce livre un trésor d’idées sur lesquelles a longtemps vécu la critique d’art. À son école s’est formé un écrivain qui joint à la connaissance de la technique le goût le plus affiné et le plus sûr. Robert de la Sizeranne (1866- 1933), dont le livre sur Ruskin et la religion de la Beauté (1897) a aidé à la renaissance de l’idéalisme en art.
Ce qu'a fait Joseph Bédier pour restituer à la France le mouvement épique du moyen âge, Emile Mâle l’a fait pour l'architecture et la sculpture, dans son ouvrage capital sur PAre religieux du XILE siècle en France
(1908), complété par l'Art religieux à la fin du moyen
âge et l'Art religieux du XII° siècle (1922). Il y montre comment la cathédrale est jusque dans les détails de son ornementation un vivant symbole, et comment l’art religieux du moyen âge, héritier de Rome et de Byzance, est un admirable miroir de l’âme française.
L'histoire religieuse a été continuée par Mgr Duchesne (1843-1923) ; son Histoire de l'Eglise allie la plus sûre érudition aux agréments d’un style formé à l’école des écrivains du xvu° siècle, et fait aux exigences du rationalisme moderne toute la part compatible avec la foi. Georges Goyau excelle à déméler, dans la pensée contemporaine, les grands courants religieux, à définir leurs directions, à montrer comment ils se mêlent aux autres courants sans se confondre avec eux.
Un mouvement de curiosité très vif, s’est manifesté, La petite histoire. depuis la fin du xix° siècle, en faveur de l’histoire bio-
graphique et anecdotique elle est devenue un véritable genre, participant de l’histoire pour la sûreté et la minutie de l'information, et donnant au lecteur une impression de piquante intimité. Le passé reprend les couleurs de la vie et l'attrait du détail curieux dans les livres de G. Lenôtre : Vieux papiers, Vieilles Maisons ; Le marquis de la Rouerie ; Tournebut ; Le Drame de Varennes ; Cadoudal. Ce genre est celui de la « petite histoire », c'est-à-dire d'une histoire qui évoque tout ce que dédaigne l’histoire officielle, celle des guerres, des institutions, de Ja diplomatie — genre charmant, de constitution 1oht à fait légitime et qu'il ne faut pas confondre avec. celle parodie de l’histoire qu'a été récemment « histoire romancée » dont la mode n’a été qu’une erreur pas-
sagère, aujourd’hui définitivement abandonnée,
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RÉSUMFE
326. Albert Sorel (1842-1906) rétablit la continuité de l'histoire moderne en montrant dans « l’Europe et la Révolution » (1885-1904), que la Révolution à repris à l’extérieur la politique de l’ancien régime.
327. Albert Vandal (1853-1910) expose l’œuvre de réorganisation accomplie par Bonaparte au lendemain du Directoire.
328. Henry Houssaye (1848-1911) par la précision des détails, renouvelle lhistoire militaire de la fin de l’Empire.
329. Frédéric Masson (1847-1923) est le peintre de la vie intime de la famille impériale.
330. Paul Thureau-Dangin (1847-1912) consacre à la « Monarchie de Juillet », ct Pierre de la Gorce (1816-1933) au « Second Empire » de vastes composi- Uüons d’une belle ordonnance.
331. Gaston Boissier (1823-1908), le vivant portrailiste de « Cicéron et ses amis », crée dans ses « Promenades archéologiques » un genre qui consiste à faire surgir les souvenirs de l’antiquité du sol auquel ils sont attachés.
332. Camille Jullian (1859-1933), le meilleur disciple de Fustel de Coulanges, retrace nos origines dans son « Histoire de la Gaule ».
333. G. Lenôtre ressuscite la vie intime du passé dans « Vieux papiers, vieilles maisons », et met à la mode le genre de la petite histoire qui, par ses récits anecdotiques et par le piquant de ses délails; nous introduit dans les coulisses de l'histoire.
LECTURES RECOMMANDÉES
Léon Levrault L'’hisloire (Les genres lilléraires). — . Strowski. La liltérature française au XIX® siècle (Meïlottée). — C. Jullian. Extraits des historiens français du XIX® siècle (Hachette).
à TEXTES À CONSULTER.
Albert Sorel, Albert Vandal, Henry Houssaye, Thureau-
Dangin, Pierre de la Gorce, G. Hanotaux (Plon), — Duc de Broglie, Marquis de Ségur (Calmann Lévy). — G. Boissier,
E. Lavisse (Hachette). —— G. Lenôtré (Perrin).