‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 24 sur 294 · LA PROSE. HISTORIENS, CONTEURS, TRADUCTEURS, PRÉDICATEURS · texte numérisé non relu

LA PROSE. HISTORIENS, CONTEURS, TRADUCTEURS, PRÉDICATEURS

Les débuts de Phistoire. — L'histoire proprement dite. Sa naissance. — Villehardouin : La Conquête de Constantinople. — Joinville : l'Histoire de saint Louis. — Froissart : les Chroniques. L'historien et le poète. L’hôte des grands. — Le peintre de la société chevaleresque. — La méthode de l'information personnelle. —— Commynes : ses Mémoires. — L'homme. — Le diplomate. — L’historien philosonhe.

Les conteurs. — Les lradusteurs. — Les prédicateurs.

Il faut attendre jusqu'à la fin du xrr° siècle pour trouver Les débuts de l’histoire. les premiers monuments de la prose qui méritent une mention. C'est surtout en s'appliquant. à l'histoire que la prose va prendre une valeur littéraire.

Ce n’est pas que ce genre ait été ignoré du xn° siècle. Il y fut au contraire en faveur, auprès d’un public à vrai dire restreint. C'était une mode, chez les princes et les seigneurs d'Angleterre et du Nord de la France, de charger les clercs d'interpréter en langue vulgaire les chroniques latines, qui racontaient le glorieux passé de leurs ancêtres et remontaient jusqu'aux lointaines origines de leurs familles. Ces traductions revêtaient toutes la forme poétique. Au surplus, les événements y étaient travestis par la légende et par le souci d'établir une filiation entre l’histoire des Francs et celle des temps les plus anciens de Rome et de la Grèce. On doit donc considérer la Chronique de Turpin, le Brut et le Roman de Rou de Robert Wace, dont nous avons parlé à propos du cycle breton, et aussi l'Histoire des «ücs de Normandie de Benoît de Sainte-Maure comme

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des sortes de récits épiques, dénués de toute valeur hislorique.

Toutefois, il faut citer à part la Vie de Guillaume le Maréchal, dont l’auteur, resté inconnu, retrace en un style précis, avec une gravité souvent émouvante, l’existence privée d’un grand seigneur de la cour d’Angleterre, à la fin du xr° siècle.

De la même source que les essais d'histoire en vers dérive la traduction en prose des Chroniques de l’abbaye de Saint-Denis, dont le supérieur de cette abbaye, Mathieu de Vendôme, fut l’inspirateur sous le règne de Saint Louis. L'œuvre fut présentée à Philippe le Hardi, sous le titre de Grandes Chroniques de Saint- Denis. Continuée et désormais écrite d’original, cette chronique va jusqu’à l’avènement de Louis XI. C’est l’histoire officielle, rédigée par des moines. Elle est en grande partie légendaire, surtout pour les origines. C’est là que Ronsard ira chercher la légende qui fait remonter les Capétiens à Francus, fils d’Hector, dont les descendants auraient donné à leur future capitale le nom du berger Paris.

Ce qui détermina la créa-

tion de l’histoire proprement

L'histoire proprement dite, ce qui la fit passer du dite. Sa naissance. domaine de la fiction dans celui de la réalité, et qui la

rendit intéressante pour toutes

les classes de la société, ce fut le grand mouvement ds curiosité produit par les croisades. Une partie de la noblesse était restée en France : elle voulait savoir ce qui advenait de l’expédition. L'Eglise était renseignée par de nombreuses lettres venues d’Orient, grâce auxquelles les clercs écrivaient des chroniques en latin. D'autre part, les nobles apprenaient des survivants ce qui s'était passé là-bas. C’est surtout à l’aide de cette littérature narrative, transmise de’ bouche en bouche, que les jongleurs composèrent des récits qui furent mis d’abord dans la forme alors en vogue : celle des

chansons de geste (Chanson d'Antioche). Puis, on s’aperçut que les nécessités de la versification nuisaient à l’exactitude du récit. De là, les histoires en prose, dont les premières ont été écrites par des Anglo-Saxons. C’est la qustrieme croisade qui nous a valu notre pré mier historien : Villehardouin.

Geoffroy de Villehardoun, Villehardouin :la« Con- né au château de Villehar-

quête de Constanti- douin en Champagne (1160-

nople ». 1213), n’est ni un mercenaire

écrivant pour le compte d’autrui, ni un simple soldat dans la croisade dont il nous fait le récit et qui est la quatrième. Il a joué un rôle personnel dans l'expédition, a été fait maréchal de Romanie, et c’est à Messinople, c’est-à-dire dans le fief qui lui avait été assigné comme sa part dans la conquête, qu'il écrit son histoire vers 1207. Nous avons donc en lui le premier exemple d’un grand personnage racontant ce qu'il a vu et ce qu'il a fait ; il crée ainsi chez nous un genre appelé aux plus hautes destinées les Mémoires.

L'œuvre de Villehardouin à une haute valeur littéraire. Ce grand seigneur, écrivant pour la première fois et par accident l’histoire en prose, apporte dans son récit les qualités de l’homme d'action : la rapidité, le besoin d’aller droit au but. Les discours qu'il y insère ne sont pas, comme ceux des anciens, les ornements factices d'une œuvre d’art : ils ont été prononcés et l'écrivain les rapporte fidèlement au moins pour le fond. Son style est d’une sobriété vigoureuse. Ses descriptions, souvent empreintes de l’étonnement que lui causent tant de merveilles nouvelles, sont enlevées en quelques traits.

Voici comment il nous peint l'arrivée des Croisés en vue de Constantinople

Hs vindrent, la veille de la Saint Jehan-Baptiste en juin, à Saint- Estiène, à une abbaïe qui ért1 à trois lieues de Constantinople. Et lors virent Lot a plain Constantinople cil des nés ? et des galies 3

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