partie de son œuvre aujour
d’hui la plus goûtée : elle n’a rien perdu de sa fraîcheur et de sa grâce mélancolique. Chacun de ces recueils
s'adresse, non à une Iris en Pair, mais À une jeune
fille différente que des recherches savantes ont pu identifier avec certitude.
Le premier livre à Cassandre (1552) a pour inspiratrice la belle Cassandre Salviati, que le poète en sa jeunesse eût souhaité d’épouser, et qui lui préféra le seigneur du Pray. C’est à elle qu’est adressée l’odelette fameuse :
Mignonne allons voir si la rose...
Cependant, en 1555, Ronsard rencontrait à Bourgueil une petite paysanne de quinze ans, Marie. Il célèbre cette rose de mai, sur un mode plus humble que l’altière Cassandre, et l’amour de cette fille des champs lui rend chers les bois et les prés, cadre naturel de sa grâce ingénue :
Marie levez-Vous, ma jeune paresseuse, Jà la gaie alouette au ciel a fredonné
Il eut la douleur de survivre à Marie
Pour obsèques recois mes larmes et mes pleurs, Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs, Afin que, vif et mort, ton corps ne soit que roses.
Il devait aimer encore une fois, au soir de sa vie, cette noble Hélène de Surgères, demoiselle d'honneur de la reine, jeune, belle, cultivée, « la vertu de notre Âge ». C'est à elle qu’est adressé le sonnet :
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle...
A travers toute cette poésie amoureuse de Ronsaril circule l’idée qui lui donne son charme de mélancolie et en fait la profondeur, ce thème cher aux anciens de la brièveté de la vie, qui fait planer sur nos joies éphémères l'ombre de la mort.
Les Eglogues sont des piè-
ces de Cour où de grands
Les. Eglogues et les personnages, sous des noms Discours. d'emprunt, dialoguent dans un langage qui ne convient
pas à leur condition. Orléantin qui est Henri d'Orléans,
Je futur Henri III, s’y rencontre avec Angelot, qui est
François duc d'Anjou, Navarrin et Guisin, qui sont le
146 LE XVIe SIÈCLE.
roi de Navarre et le duc de Guise ; et Margot y est Marguerite de Valois, première femme de Henri IV. Mais dans ces cadres factices tiennent des tableaux admirables de vérité et de largeur qui font de Ronsard un grand peintre animalier, un des poètes qui chez nous ont eu le plus vif sentiment de la nature.
Je gage mon grand boue qui par mont et par plaine
Conduit seul un troupeau, comme un grand capitaine...
11 a le front sévère et le pas mesuré,
La contenance fière el l’œil bien assuré :
11 ne doute les loups, tant soient-ils redoutables
Ny les mastins armez de colliers effroyables ;
Mais, planté sur le haut d’un rocher épineux,
Les regarde passer, el si se mocque d’eux...
11 guide les chevreaux qu’à grands pas il devance,
Puis les ramène au soir à pas comptés et longs,
Faisant sous ses ergots poudroyer les sablons.
Ici Ronsard rejoint ses modèles antiques, il rivalise avec Théocrite et Virgile.
Enfin les Discours sur les misères du temps nous font voir Ronsard sous un jour inattendu. Au lendemain de la mort de Henri IT, lorsque se déchaînent les guerres de religion, une émotion profonde étreint le cœur du poète, indigné contre ceux qui à un Dieu de paix substituent
Un Christ empistolé tout noirci de fumée.
Ce sont les spectacles dont il est le témoin qui lui mettent la plume à la main :
Voyant le laboureur tout pensif et tout morne L'un traîner en pleurant sa vache par la corne, L'autre porter au col ses enfants et son lit,
Je m'enfermai trois jours, refrogné de dépit,
EL prenant le papier et l'encre, de colère,
De ce temps malheureux j’écrivis la misère.
Ainsi le catholique Ronsard montrait la voie au futur auteur des Tragiques, le protestant d’Aubigné.
La langue de Ronsard à vieilli ; une partie de son œuvre, par l'abus de l’érudition et par une imitation extérieure et artificielle de l'antiquité, est devenue difficile à lire, I n’en est pas moins un poète de génie, qui
pour la puissance de l'imagination, la richesse du verbe et la science du rythme, ne sera, dans la suite de Ja poésie française, égalé que par Victor Hugo.
Par la haute idée qu'ils se sont faite de la poésie,
Les idées de Ronsard, Ronsard et ses amis l’ont res-
tituée dans sa dignité. Le
poète se reconnaît à ce qu'il a reçu le don divin : il faut ensuite qu'il l’ait développé par l’étude des modèles et par une large culture.
Ronsard est partisan de la liberté en poésie. Ce qui importe c’est que le poète ait l'inspiration, la « fureur ». - Après cela, on peut lui passer beaucoup pour la correction grammaticale : il observera l’alternance des rimes « Lant qu'il lui sera possible » ; il rimera richement, mais sera plus soigneux de la belle invention et des mots que de la rime, A l’occasion il pourra n’éviter ni l’hiatus, ni l’enjambement. C’est par ce côté de ses théories, que Ronsard prêtera le flanc à la critique de Malherbe.
Mais il ne mérite pas le reproche que Boileau lui adressera d’avoir « en français parlé grec et latin ». Il conseille au contraire de fuir les latinismes. Pour enrichir la langue, les procédés qu'il recommande sont l’emprunt aux dialectes, au vieux français, aux langages techniques, et surtout le provignement qui sur un : adjectif greffe un verbe, d’horrible fait horribler et de source sourcer. Il crée des mots composés : Jupiter tue-géant, Pégase dos-ailé, Cupidon chasse-nue, Pan, le dieu chèvre-pied. T1 use et il abuse des diminutifs.
Pour la versification, il a employé une grande variété de coupes et marié des mètres différents avec une remarquable science de l'harmonie. Parmi les rythmes lyriques de la Pléiade, Malherbe en a trop laissé perdre. Mais l’incomparable service que Ronsard à rendu à la poésie française est de lui avoir réellement fait présent de l’alexandrin, qui, sans doute, existait avant lui, mais dont il a su, le premier, utiliser et mettre en lumière
148 LE XVIe SIÈCLE.
loutes les ressources, Tel qu'il l'a manié, l’alexandrin joint, la souplesse à l'ampleur et n’a pas la raideur à laquelle l’exposeront plus tard des règles trop étroites.
JOoACHIM DU BELLAY
(d’après un dessin anonyme).
Une tête longue et fine qui fait songer au profil d'Alfred de Musset, de la distinction et äe la mélancolie, c’est bien ainsi qu'on imagine l’admirable éléziaque des Regrets.
Après Ronsard, son ami et
son confident, Joachim Du
Du Bellay. Bellay, l’auteur de la Défense,
est le meilleur poète de la
Pléiade, Né vers 1595, au
bourg de Liré en Anjou, Du Bellay aura dans son talent
quelque chose de cette « douceur angevine » dont il a parlé en termes charmants. Sa jeunesse, « chargée de soins domestiques », est triste et maladive. De bonne heure il se tourne vers l’étude des lettres anciennes. Après la publication de son manifeste, et pour joindre l'exemple aux préceptes, il donne deux recueils, d’ailleurs médiocres, où il s'efforce d'appliquer ses théories, les Odes et l’Olive, suite de sonnets dédiés à M'° de Viole, dont le nom d'Olive est l’anagramme. Mais Du Bellay va nous offrir le curieux spectacle d’un poète qui marche pas à pas vers l’originalité, à mesure qu'il s’écarte des théories de la première heure. A vingtquatre ans, n’ayant pas encore pleine conscience de luiinême, 1l a fait des promesses qu'il ne pourra tenir. Peu à peu, il se dégagera de son passé, et chaque étape dans cette voie sera un progrès.
En ce sens, le: voyage d'Italie, qui va le dépayser et le soustraire aux influences d'école, lui sera très profitable, TI] passe quatre années (552-1556) en qualité d’intendant auprès de son parent le cardinal Du Bellay, ambassadeur à Rome. Il paie d’abord tribut à une admiration de commande dans les Antiquités de Rome. Mais il paraît bien qu'il fut médiocrement sensible à la poésie des ruines. Le séjour de Rome lui devint bientôt
Le Séjour de Rome.
Les « Regrets ».
- insupportable. Ses fonctions consistent à surveiller « la
dépense », à « courtiser un banquier », à « rendre sans argent cent créditeurs contents » ; il s'ennuie cruellement. C’est à cet ennui que nous sommes redevables d’un recueil d’une rare originalité : les Regrets.
Les Regrets sont d’abord une œuvre de satire. Du Bellay, qui, dans plusieurs passages de la Défense et dans le Poète courtisan, s’est montré satirique plein de \igueur, fait ici le tableau de la grande vie romaine, qu'il juge sur ses déhors où il ne voit que solennelle hypocrisie. Les Regrets sont ensuite et surtout un livre
de poésie intinie : c'est ce qui en fait une œuvre à part. Lé poëte écrit au gré de sa fantaisie et de sa tristesse : les événements journaliers, les émotions personnelles deviennent la matière même de sa poésie : il se plaint à sës vers :
Je ne veux feuilleter les exempläires grecs,
Jé né veux retracer les beaux traits d’un Horace
Et moins veux-je imiter d’un Pétrarque la grâce
Ou la voix d’un Ronsard; je chante mes Regrels.
Je me contenteray de simplement écrire Ce que la passion simplement me fait dire,
Säns rechercher ailleurs plus graves aroumens.
I n’y a donc plus ici ni influence livrésque, ni imitation ; Du Bellay « se contente » d’être lui-même. Quelques-unes de ses pièces sont d’un charme pénétrant, comme le sonnet où s'exprime sa nostalgie du pays natal :
Ieureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage.
C'est célte veine des effüsions intimes qui est toute nou: vélle, et qui restera isolée ; elle ira se perdre dans le grald courant de poésie impersonnelle du siècle suivant.
Les: derniers vers de Du
Bellay accentuent encore ce
Derniers vers. travail d’affranchissement,.
Dans ses Jeux rustiques, celui
qui, au temps de l’Olive,
avail 1nité Pétrarque, s'élève contre les pétrarquistes ;
celui qui avait préconisé les grands genres, prend
plaisir à traiter, dans un cadre dont l’étroitessé leur
convient, les moindres sujets (Chanson du vanneur de
blé). Du Bellay est revenu d'Italie sans avoir tiré profit
de son voyagé, frappé dé surdité, n'ayant ni fortune ni protéctions, Il meurt bientôt (1* janvier 1560).
Dü Bellay à été constathment en progrès : cet écrivain, mort à trente-cinq ans sans avoir eu le temps d'achever son œuvre, promeltait d’être un grand poète : il fait songer à André Chénier.
Baïf : ses poésies, ses projets de réformes.
Les autres poètes de la Pléiade sont très inférieurs aux deux précédents. Jean-Antoine dé Baïf (1531-1589) était déjà médiocrément estitrié
comme poèle par Ses contemporains. Il est surtout iné-
gal. Ses traductions (Antigone) sont d’une exactitude remarquable.
Son chef-d'œuvre est un livre de poésie familière : les Mimes, enseignements et proverbes (1581) ; il y fait preuve de facilité et d’esprit ; quélquées-unes de ses fables annoncént celles de La Fontaine.
Baïf, plus éncore qu'un poète, ‘est un réformateur, F voulait introduire däns la ver:
sification des lois analogues à celles qui régissenit la musique, et faire reposer la mesure de nos vers, comime celle des vers latins et grecs, sur la quantité des sylläbes : le vers constitué d’après ce principe s’appellé vers mesuré, Pour travailler à cetté réforme, il institua une académiè de
ANTOINE DE BaAïr
(d'après une gravure du xvi®s.).
Tête de professéur plutôt que de poète. Figure autoritaire d’un thcoricien chez qui l'élément intellectuel l'emporte sur: le sentiment, /
noésie et de musique qui fut reconnue par lettres patentes de Charles IX en 1570 et dura jusqu'en 584. Le principe d’où il partait était faux. Notre versification a pour éléments constitutifs la rime, le noïñbre de syl-
152 LE XVIe SIÈCLE.
labes, l'accent tonique ; elle n’a rien à voir avec la quantité. Cela suffit à condamner une tentative où éclate l’assurance aventureuse des hommes de la Pléiade.
Baïf est encore l'inventeur d’un vers de quinze syllabes, avec césure après la septième, appelé vers baiïfin et distinct des vers mesurés. En orthographe il voulait revenir à un système plus rapproché de la prononciation. Mais il n’est pas coupable de l'introduction des comparatifs en ieur et des superlatifs en ime. On lui à attribué, sur la foi d’une plaisanterie de Du Bellay, « Docte, doctieur et doctime Baïf », ce bizarre projet qu'il faut restituer à Jacques Pelletier du Mans, auteur d'un Art poétique (1555).
Remi Belleau (1527-1577) n'est qu'un disciple. Il a traduit Anacréon avec conscience. Mais Ronsard, qui le trouvait « un trop sec biberon pour un tourneur d’Anacréon », a refait avec une grande supériorité quelquesunes de ses traductions. Belleau est surtout un descriplif. Les contemporains admirèrent beaucoup les Amours et nouveaux Eschanges des Pierres précieuses, vertus et propriétés d’icelles (1576). Dans sa Bergerie, sorte de roman champêtre mêlé de prose et de vers, il lui arrive de rencontrer la haute poésie. Aïnsi dans ces vers inspirés de Job (chap. xrv) :
Belleau : les « Pierres précieuses » . La « Bergerie ».
L'homme nay de la femme en vivant peu de temps Est plein de mille maux et de mille tourments.
Il est comme la fleur qui naissant est coupée,
EL fuit ainsi que l’ombre, et n’a point de durée.
Mais ce ton ne lui est pas habituel. Belleau n’a que les qualités aimables : il les a portées à la perfection dans la ravissante Chanson d'Avril :
Avril, l'honneur et des bois Et des mois :
Avril, la douce espérance
LA PLÉTADE. 153
Des fruits qui sous le coton Du bouton Nourrissent leur jeune enfance...
Le poète qui composa ce petit chef-d'œuvre pouvait prétendre à une gloire plus sérieuse et plus durable. Malheureusement, il s’est complu à décrire en d’interminables pièces l’huître ou l’escargot, le ver luisant
Rem) Bélleau.
(d’après une gravure du xvies.).
» Figure consciencieuse, appliquée, de chef de bureau plutôt que de nourrisson des muses, qui annonce plus d’habileté technique que de verve et d'invention.
ou le coraïl. Peu ou point d’idées : le principal mérite pour lui est celui de la difficulté vaincue. À son avis, on doit écrire à propos de tout des vers subtils et harmonieux. Ronsard avait péché par trop d’érudition : ce fut l’alexandrinisme, c’est-à-dire la prédominance le la forme sur la pensée, qui perdit Remi Belleau.
Ïl[;: — LES DERNIERS DISCIPLES DE RONSARD
L'’élan donné par Ronsard fit surgir une abondance de poèles : quelques-uns du moins méritent attention. Le seigneur Du Bartas, Guillaume de Salluste (1544-1590), gentilhomme de Gascogne et qui avait combattu dans les rangs des protestants, essaya de la poésie religieuse. La Semaine, dans laquelle il chante l’œuvre de la création, eut un immense succès, et non pas seulement parmi les protestants ; aujourd’hui encore, élle a des admirateurs à l'étranger ; le difficile pour des Français est de la lire. La conception générale en est hardie, et çà et là le poète à de la force ; mais il manque totalement de goût ; il est lourd et guindé. Et c’est sur cet ifnitateur provincial que retombent, en réalité, la plupart des reproches qu’on a coutume d'adresser faussement à Ronsard.
Du Bartas : la « Semaine ÿ.
Agrippa d'Aubigné (1550- 1630) est une figure d’un haut relief. Sa vie et son œuvre sont remplies par la passion religieuse. Il est né en Saintonge. Tout enfant, au lendemain de la conjuralion d’Amboise, il prête entre les mains de son père le serment « de n’épargner sa tête pour venger ces chefs pleins d'honneur ». Depuis l’âge de dix äns, où il s’est sauvé en chemise pour rejoindre un gros de $oldats, il est de tous les combats, et ne se repose de ses blessures qu’en écrivant des pamphlets pour le service de son parti.
Attaché à Henri IV tant que celui-ci n’est que le chef des protestants, il prénd, après la conversion du roi, l’attitude d’un mécontent. I] est de lui, Ce mot prononcé après l’attentat de Chastel : « Sire, vous n'avez
D’Aubigné : sa vie, son caractère.
encore renoncé à Dieu que des lèvres, il s’est contenté de les percer ; mais quand vous le renoncerez de cœur,
il vous percera le Cœur. » C'est le plus fidèle et le - plus gênant des serviteurs. Réfugié à Genève, il S’aliène même les protestants par son humeur intraitable et son zèle intransigeant.
Caractèré entier, cerveau étroit, sermonneur, grondeur, âpre dans ses railleries, c’est péu de dire qué d’Aubigné fut un fanatique : il fut encore un halluciné. Avec toutés les qualités d’un bon maréchal de camp et aucune de celles.qui font le
général, . incapable d’ailleurs de vues politiques, c’est un
esprit médiocre ;