AGRIPPA D'AUBIGNÉ
Dessin d’après le Portrait du Musée de Genève.
Figure de bon vivant, jovial, intrépide, de grand tempérament, qu’on ne s'étonne pas d’avoir été le compagnon de Henri IV, cependant qu’un éclair baroque dans le regard annonce le visionnaire. Tout à la fois l’homme du Midi qui écrira Fœnceste et l'être de colère à qui on devra les tirades vengeresses des Tragiques.
mais il aura en écrivant des éclairs de génie.
Il s’est mis tout entier dans ses Tragiques (commen-
Les « Tragiques ». cés en 1577 après le combat
dé Casteljaloux et publiés seulement en 1616). Mé-
lañgé de satire ét d’épopée, C’est une œuvre sans an1logue dans la littérature précédente et à laquelle, dans
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Ja suite, on ne pourra comparer que les Châtiments de Victor Hugo. Elle est divisée en sept chants dont chacun | porte un titre significatif.
Premier cHanr (Misères). — Le poète fait le tableau des misères de la France dévastée par les guerres civiles ; il retrace les souffrances du peuple, des gens des campagnes, des «aimés laboureurs »
Le paysan de cent ans dont la tête chenue Est couverte de neige, en suivant sa carrue Voit galoper de loin l'argolet outrageux.
Aussi, la consternation est générale. Autrefois
Chacun s’esjouissoit : on savoit bien pourquoy Les enfants de quatre ans crioient : « Vive le Roy ! ».… Nos tyrans aujourd’hui entrent d’une autre sorte. La ville qui les voit a visage de morte.
Deuxième crantT (Princes). — La faute en est à Catherine et à ses fils que le poète dépeint sous des traits odieux, à une cour débauchée qui préfère aux serviteurs éprouvés des bouffons et des mignons.
TROISIÈME CHANT (la Chambre dorée). — La justice n’est plus rendue, et dans la Chambre « de justice autrefois, d’or maintenant ornée » trônent ces monstres J'Injustice, l’Ambition, l’Avarice, l’Envie.
QUATRIÈME CHANT (les Feux). — D’Aubigné passe eu revue les martyrs de la religion, auxquels il dédie cet hymne d’une exquise tendresse :
Le printemps de l’Église et l'été sont passés, Si serez vous par moi, verts boutons, amassés : Encor éclorrez-vous, fleurs si fraîches, si vives, Bien que vous paroissiez dernières et tardives. On ne vous lairra pas, simples de si grand prix, Sans vous voir el flairer au céleste pourpris1 : Une rose d'automne est plus qu’une autre exquise, Vous avez esjoui l'automne de l'Église.
CINQUIÈME cHANT (les Fers), — Puis, il fait le récit des guerres civiles.
SIXIÈME ET SEPTIÈME CHANTS (Vengeances et Jugement).
1, A la demeure céleste.
—- Ces crimes seront vengés, et le châtiment des cou-
pables, commencé ici-bas, s’achèvera là-haut.
La verve de d’Aubigné est souvent trouble. Il a de
- longues suites de vers obscurs, confus et bizarres : les souvenirs de l’antiquité se mêlent aux citations de la Bible, le mauvais goût dépare les plus belles pages. Mais, d’un bout à l’autre de l’œuvre souffle une inspi-
ration puissante, et la passion y éclate en d’admirables cris de haine.
Desportes, abbé de Tiron (1546-1606), et Bertaut, évè- Desportes et Bertaut. que de Séez (1552-1611), sont les derniers représentants de l’école de Ronsard.
Boileau les a loués de leur « retenue » : il les eût plus Justement plaints pour leur faiblesse. Leurs « œuvres spirituelles » sont beaucoup trop spirituelles. Incapables d’une inspiration forte, ils n’ont pas dans la poésie amoureuse la fraîcheur de leurs devanciers. Entre les mains de ces poètes courtisans, la poésie redevient ce qu'elle était avant Ronsard : gracieuse et maniérée. I] va falloir reprendre à sa racine la réforme opérée par la Pléiade et la modifier pour lui faire porter tous ses fruits.
C’est ce que comprit dès à la fin du xvr° siècle, Vauque- -Vauquelin de la Fres- lin de la Fresnaye (1536- LOS 1608). Après des Salires où , il se proclame le défenseur des « vieilles mœurs », après des Foresteries et des Idillies où il nous conte souvent ses aventures personnelles, il écrivit un ouvrage qui témoigne de ce besoin d’un renouveau, l’Art poétique, commencé probablement en 1574 et terminé en 1605. C’est à peine si trois chants et trois mille cinq cents vers suffisent à Vauquelin pour exposer ses théories. Toutefois, dans ce livre mal écrit et mal composé, nous voyons un admirateur de Ronsard ne point se contenter des idées émises
par la Pléiade. Il désire qu’à l’imitation des auteurs latins ou grecs, on ose associer celle des anciens auteurs français, Il demande qu’on substitue autant que possible le merveilleux chrétien à celui d'Homère et de Virgile. Ii fait de notre littérature nationale, vers laquelle ül essaie de ramener -l’attention, un historique parfois incomplet, mais souvent fort exact ; et l’on peut regretter que Boileau n'ait pas consulté davantage l'Art poétique de son devancier : nous n’aurions point à lui reprocher un si grand nombre d'inexactitudes et d’oublis.