‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 57 sur 294 · ÉTIENNE JODELLE · texte numérisé non relu

ÉTIENNE JODELLE

tration de paga- (d’après une gravure du xvits.). nisme, et le chef de Le poète à qui revient l'honneur d’a-

l’école dut rétablir voir substitué au mystère et à la farce, la vérité dans son la tragédie et la comédie. .éloquente Réponse

aux injures et calomnies de je ne scay quels prédicantereaux et.ministreaux de Genève.

Dans celte pièce et dans

celle qui suivit, Didon se sa-

| Système dramatique. crifiant (1555), il ne faut chercher aucune des qualités pro-

prement dramatiques. Jodelle

ue sait ni agencer une intrigue, ni faire sortir les scènes l'une de l’autre, Une brève analyse le fera facilement comprendre. (Acte 1) : Après que l'ombre d'Antoine à

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raconté les malheurs qui ont terminé sa vie, Cléopâtre recommence la même narration. (Acte II) : Octave discute ensuite avec ses confidents sur le sort qu'il doit réserver à la reine d'Egypte, et il décide de la traîner derrière son char de triomphe. (Acte II) : Cléopâtre, informée de cette résolution, s'efforce d’attendrir le vainqueur ; mais elle s’interrompt dans ses prières pour battre un de ses familiers qui a révélé la cachette où sont enfouis ses trésors. (Acte IV) : Enfin, désespérant d'obtenir des conditions honorables, elle s’encourage à la mort. (Acte V) : et bientôt nous apprenons le suicide de la fille des Ptolémées. De longues scènes et des discours emphatiques, séparés par quelques chants du chœur sur des lieux communs de morale, voilà toute la tragédie de Jodelle. Les caractères n’ont pas de vie, te style est médiocre, le système de versification incertain.

Pourtant, la Cléopâtre est une date. Nous avions jusque-là des traductions de pièces latines et grecques : la Cléopâtre est la première pièce imitée librement et destinée à la représentation. Jodelle a trouvé la forme qui restera, en dépit des modifications de détail, celle de la tragédie classique : la division par actes, les récits, les monologues, le dialogue à répliques en antithèse, les chœurs, le vers de douze syllabes. Sur beaucoup de points, la tradition est fondée.

C'est Sénèque bien plutôt que les Grecs qu’imitent les écrivains du xvi° siècle : ils ont été portés vers le déclamateur latin par le goût des développements ora° toires et des sentences morales, Cette origine pèsera sur toute l’histoire de la tragédie française. Enfin, avec les exemples de Sénèque, nous voyons déjà au xvi° siècle invoquer l'autorité d’Aristote et formuler la règle des trois unités.

Néanmoins, le système dramatique diffère, sous bien des rapports, de celui qui prévaudra plus tard. La tragédie ne s’occupe pas encore d’étudier les passions, ct ne fait pas consister l'intérêt dans la solution d’un problème moral, Elle est plutôt l'exposition d'une situation pathétique. Lorsque celte situation a été suffisamment

développée à l’aide des monologues et des récits, l’auteur conclut par là narration du cinquième acte. = De plus, la tragédie n’est pas encore arrivée à déga- ger l’élément purement dramatique : elle est imprégnée de lyrisme. Le mouvement, créé par la Pléiade, est, comme le sera plus tard celui du romantisme, un mouvement de poésie lyrique. Les disciples de Ronsard ont été, comme le seront plus tard Victor Hugo et ses amis, moins des auteurs dramatiques que des poètes lyriques au théâtre.

Ce système est celui qu'ont appliqué, avec plus ou moins Robert Garnier. de bonheur, Jean de la Péruse dans sa Médée (1553), Jacques Grévin (Mort de César, 1560), Jacques de la Taille (David. — La mort d'Alexandre, 1562), Jean de la Taille (Saül le Furieux. — Les Gabaonites, 1571), le conseiller Pierre Mathieu (Clytemnestre) 1580. — Esther, 1585. — Vasti, 1589. — Aman, 1589). Mais tous ces noms s’effacent devant celui de Robert Garnier.

Garnier (1535-1601) était un magistrat, lieutenant général à la sénéchaussée du Maine. Il fut mêlé aux guerres .civiles, et sa vie semble avoir été cruellement agitée. Ses pièces furent-elles représentées ? Il est impossible de l’affirmer, quoiqu'il semble difficile d’expliquer autrement sa persévérance dans un genre qui s'adresse au public.

Nous avons de Robert Garnier huit tragédies. Trois Sont empruntées à la source latine (Porcie, Cornélie, Marc-Antoine). Elles doivent à Lucain tout ce qu'elles ne doivent pas à Sénèque. Trois sont imitées du grec (Hippolyte, la Troade, Antigone). Elles ont plus de mouvement et de simplicité. Mais Garnier a toujours été en progressant. Ses deux dernières pièces sont de beaucoup les meilleures. Bradamante est une tragi-comédie, c’està-dire une tragédie à dénouement heureux, la première qui compte parmi les pièces curieuses auxquelles à donné lieu ce genre intermédiaire. Le sujet est, cette fois,

emprunté de l’Arioste : Garnier s’est heureusement inspiré de son modèle. Il y a ici tout ce qu'on trouve si rarement dans le théâtre du xvi° siècle : de l’action, des scènes habilement variées, du piquant dans les dialogues, des caractères au moins esquissés, des détails d'observation personnelle sur l’homme et sur la société. Enfin, les Juives (1580) sont le chef-d'œuvre de Garnier et de tout le théâtre contemporain. Le sujet est emprunté à l’histoire religieuse. Le pathétique de la situation, l'éclat de certains tableaux, le souffle des morceaux lyriques, l’émotion religieuse très sincère, tout un ensemble de qualités rares fait qu'on à pu, sans trop exagérer, voir dans cette pièce un premier crayon d'Esther et d’Athalie. TE

Robert Garnier est un écrivain. Ronsard a loué son « parler haut ÿ. Le style, en effet, est chez lui excellent. Il a l’éloquence, la force, le trait : c’est le premier modèle du style qui convient à la tragédie, Les chœurs sont d’un poète lyrique qui a le sentiment de l'harmonie et la science du rythme, Garnier est le véritable ancêtre de nos grands poètes (ragiques. Si c’est Jodelle qui a Lracé le cadre de la tragédie, c’est Garnier qui a montré comment on pouvait le remplir,

Antoine de Montchrestien

(1575-1621) appartient à la

Montchrestien, même école et conçoit la

tragédie précisément de la

même façon que Garnier. Sa

vie est plus dramatique que son théâtre, Fils d’un apo-

thicaire appelé Mauchrestien, orphelin de bonne heure,

il Lua en duel un gentilhomme et dut se sauver en

Angleterre, Rentré en France, il se mêle aux agitations

protestantes, lève des troupes pour le compte du duc de Rohan, et meurt dans une escarmouche en 1621.

Il a composé sept pièces, dont deux seulement sont empruntées à l'antiquité : la Carlhaginoise (Sophonisbe) et les Lacènes ; trois à l'histoire religieuse Æman,. David, Suzanne ; une Bergerie, et son chef-

d'œuvre : l’Ecossaise (1605). Cette pièce, dédiée à Jacques [°*, a pour sujet la mort de Marie Stuart. L'’au- __ teur a su donner à Elisabeth son vrai caractère, hésitant

plutôt que sanguinaire, et la montrer obéissant à la raison politique plutôt qu'à la haine. Il a mis de beaux vers dans la bouche de la reine d’Ecosse résignée à mourir.

Ouvrez-vous donc, Ô cieux, recevez en ce lieu Un esprit tout brûlant du désir de voir Dieu : Et vous, an°es tuteurs de nos âmes fidèles, Déployez dans le vent les cerceaux de vos ailes Pour recevoir la mienne en vos bras bienheureux.

Montchrestien a moins de force que Garnier ; mais il a de la sensibilité, de la grâce. Corneille et Racine avaient étudié son théâtre et s’en sont souvenus.

C’est encore à Jodelle que La Comédie ; l’ « Eu- nous sommes redevables de

gène » de Jodelle. la première comédie, Ainsi que l'écrit Ronsard,

Jodelle le premier d'une plainte hardie Franeoysement chanta la grecque tragédie

Puis, en changeant de ton, chanta devant nos rois La jeune comédie en langage françoys.

L'Eugène faisait partie de cette représentation de 1552, à laquelle assista Henri IT. Mais c’est ici que là Renaissance innove le moins. L’Eugène n’est, au fond, qu'une farce ; la matière comique est celle qu'avait exploitée tout le moyen âge : mauvaises mœurs d’un riche abbé, inconduite des femmes. Comme nous l'avons dit plus haut, pour la comédie il n’y a pas rupture avec le moyen âge : la tradition de la farce se continue à travers le xvi° siècle d’où elle passera dans le théâtre de Molière. La seule nouveauté est tout extérieure : la division en actes, l’emploi de l’alexandrin aux premier et quatrième actes.

Il faut passer à côté de

pièces agréables : la Tréso-

Larrivey. rière de Grévin (1560), la Reconnue de Belleau (1563),

pour arriver à un écrivain

novateur, Pierre Larrivey. Comme beaucoup de ses contemporains, Larrivey est un personnage fait de contrastes. Prêtre et chanoine, il mena une vie exemplaire, composa des écrits de piété très édifiants, et publia des contes licencieux et des comédies non moins libres.

Larrivey est d’origine italienne. Son nom est la traduction du mot Giunto (arrivé). Chacune des neuf pièces dont se compose son théâtre n’est, tout aussi bien, qu’une traduction libre des italiens Razzi et Grassini, Dolce et Buonaparte (le Laquais, la Veuve, les Esprits, le Morfondu, les Jaloux, les Escholiers publiés en 1579,

Constance, le Fidèle, les Tromperies, 1611). De cette :

imitation de j’Italie, sont venus des éléments nouveaux. D'abord, la complication de l'intrigue. La farce n’était qu'une situation comique avec quelques jeux de scène : l'Italie nous enseigne l’imbroglio. Ensuite, l’emploi de la prose. Les farces sont toutes en vers de dix syllabes : Larrivey est un des premiers à écrire des comédies en prose. La part de Larrivey dans la constilution de notre théâtre comique est donc d’avoir ajouté au système de la farce, des éléments empruntés à l'Italie. En outre, sa langue est excellente, nette et vive, toute relevée de locutions populaires. Disons à son honneur que Molière n’a pas dédaigné d’utiliser, notamment dans l’Avare, certains traits des Esprits, de la leuve et du Laquais.

Ces cinquante années sont donc pour le théâtre une période de préparation. La tragédie ne prend pas entièment conscience de son caractère ; elle reste embarrassée d'éléments lyriques. Dans la comédie, l'intrigue est pauvre et les caractères sont faiblement tracés. Mais, de l’un et de l’autre côté, une voie à été ouverte, le genre est pour le moins esquissé !

RÉSUMÉ

64. La seconde moitié du xvi° siècle appartient à une nouvelle école poétique, la Pléiade, dont Ronsard est le chef.

65. Du Bellay en a rédigé le programme dans sa « Défense et Illustration de la langue française » (1549). Il veut qu’on substitue aux genres trop minces de la poésie du moyen âge, les genres renouvelés de l’antique. Il demande qu’on enrichisse la langue, mais en usant de mots purement français. La Pléiade s’est fait de la poésie l’idée la plus haute, mais a eu le tort de croire qu’elle peut ne s'adresser qu’à un petit nombre de lecteurs. L'orientation nouvelle qu’elle donne à notre poésie prépare l’avènement de la littérature classique.

66. Pierre de Ronsard (1524-1585) a joui, surtout sous le règne de Charles IX, d’une immense réputation. L’honneur lui appartient des grandes ambitions, s’il ne les a qu’en partie réalisées dans ses « Odes » (1550) et sa « Franciade» (1572) ; quant à ses Amours (1552-1574) les pièces les plus délicieuses en sont dans toutes les mémoires. Ses Eglogues (1560) témoignent d’un vif sentiment de la nature et ses Discours (1560-1564) révèlent en lui un vigoureux polémiste. Il a le don de l’image, l’ampleur et l’éclat du verb#, la science du rythme et la maîtrise de l’alexandrin.

67. Joachim du Bellay (1525-1560) dégage son originalité à mesure qu'il s’écarte des promesses de son manifeste. Dans les « Regrets » (1558), il donne le modèle de la poésie intime.

68. Antoine de Baïf (1532-1589) est surtout connu pour ävoir tenté d'introduire dans notre poésie un sysème de vers mesurés à l'antique.

69. Remi Belleau (1528-1577) est un poète descriptif dans les « Pierres précieuses » (1576), et champêtre dans la « Bergerie » (1572).

70. Du Bartas (1544-1549), poète protestant, obtient un grand succès avec la « Semaine » (1578), œuvre énergique déparée par le mauvais goût,

71.D’Aubigné (1550-1630), poète et soldat, a des éclairs de génie dans ses «Tragiques » (1577), mélange de satire et d’épopée.

72. Avec Desportes (1546-1606) et Bertaut (1552-1611) l’appauvrissement de la veine poétique se fait de plus en plus sentir : une nouvelle réforme s'impose dont Vauquelin de la Fresnaye 4 esquissé le programme dans son « Art poétique » (1605).

T3. Pour le théâtre, la Pléiade à voulu de même, aux genres usités au moyen âge, en substituer d’autres imités de l'antiquité, C'est Jodellé (1532-1573) qui à donné la première tragédie, « Cléopâtre » en 1552.

74. La forme extérieure de la tragédie est trouvée : division en cinq actes, vers de douze syllabes, monologues, récits, chœurs, On imite Sénèque plutôt que les Grecs ; la tragédie est oratoire et sentencieuse, Elle est surtout lyrique, et se borne à l’exposition d’une situation pathétique.

75. Les meilleurs poètes tragiques sont Robert Garnier (1545-1601), « les Juives » (1580), Montchrestien (1575-1621, « l’Ecossaise » (1603).

76. C'est encore Jodelle qui a donné la première comédie : « Eugène ou la Rencontre ». À vrai dire,

cette comédie ne diffère pas essentiellement de la farce. 77. Larrivey (1540-1611) y ajoute des éléments nouveaux empruntés à la comédie italienne,

LECTURES RECOMMANDÉES

Sainle-Beuve, Tableau de la poésie française au xvi° siècle. — Brunetière, Evolution des genres. — La crilique (Leçon 1). — Gandar, Ronsard imitaleur de Pindare et d'Homère. — Egger, L'Hellénisme en France. — Bourcier, La littérature de cour sous Henri 11. — Pellissier, Vie el œuvres de Du Barlas. — Rocheblave, Agrippa d’Aubigné. — Chamard, Joachim du Bellay. — Brunetière, Discours académiques. — Jusserand, Ronsard (Grands écrivains français). — P, Laumonier, Ronsard poète lyrique. — Fagüet, La: lragédie en France de 1550 à 1600.

TEXTES A CONSULTER

Honsard (Blanchemain, Laumonier, Marty Lavaux), — Défense et Illustralion de la Langue française (Chamard). — Du Bellay (Chämard). — D'Aubigné (Réaume et de Caussade). — Désportes (Michiels). — Bertaut (Chenevier): — Vauquelin de là Frésnaye, Art poétique (Pellissier). — Montehreslien (Petit dé Julleville).

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