‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 59 sur 294 · RABELAIS · texte numérisé non relu

RABELAIS

L'œuvre de Rabelais présente un double aspect : elle est bouffonne par le dehors, sérieuse par le dedans. La physionomie de l’homme, complexe en elle-même, a été défigurée par la légende. On a voulu voir l’homme à travers son œuvre : on a

Sa vie. — Légende et réalité.

composé sa figure à la ressemblance de ses personnages et des moins recommandables d’entre eux. De là, une fo ] F: “ « Ge . . à

ule de contes absurdes que le zèle inintelligent des

Cliché Boissonnas.

FRANÇOIS RABELAIS (d’après une peinture anonyme de la Bibliothèque de Genève), Prêtre sans vocacion, esprit passionné de science, harci et diplomate, ne ressemblant en rien à la légeaide qui fait de lui un ‘joyeux buveur.

amis et l’hostilité des ennemis ont également contribué à répandre. Ronsard lui fit cette épitaphe injurieuse Une vigne prendra naissance De l’estomac et de la panse Du bon Rabelais qui boivoit Tousjours cependant qu’il vivoit.

C’est ainsi qu’on va se représenter Rabelais. On en fera un joyeux buveur, un épicurien, un charlatan. Il

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n’a été rien de tout cela. Il a mené l'existence laborieuse et digne d’un savant. Il a été encore un diplomate, et s’est dirigé avec prudence el habileté à travers mille difficultés.

François Rabelais est né vers 1495 à à Chinon. Elevé au couvent de la Beaumette, près Angers, il reçut la prêtrise, et entra dans l'ordre des Cordeliers ; rien ne prouve que ce fût contre son gré. Inquiété à cause des études auxquelles il se livrait, il quitta une première fois le couvent ; en 1524, il passait dans l’ordre des Bénédictins : la même année, il jetait le froc aux orties. Néanmoins, il n’est pas brouillé ayec l'autorité ecclésiastique. Il fait partie des réunions littéraires que son évêque, Geoffroy d'Estissac, tenait à Ligugé. La vie qu'il mène alors n’est donc pas celle d’un persécuté : c'est la vie d’un homme d'esprit mêlé à la haute société qui l'estime et l’accueille. Plus tard, Rabelais obtiendra l'autorisation de reprendre l'habit de bénédictin, et nous le verrons, avec le titre de chanoine, à l’abbaye de Saint-Maur -les-Fossés.

C'est probablement parce que le bénéfice espéré ne vint pas, que Rabelais se tourna vers l'étude de la médecine. Il prit ses grades à la Faculté de Montpellier, où il fut reçu docteur en 1537. C’est en qualité de médecin qu'il accompagna le cardinal Jean du Bellay à Rome. Rabelais aime le mouvement ; il se déplace sans cesse : or le trouve à Lyon, à Narbonne, à Chambéry, à Turin.

L'histoire de la publication de son livre est curieuse ; elle prouve à la fois le bonheur qu’eut toujours Rabelais et l'adresse qu'il sut déployer. Il avait fait paraitre en 1532 un remaniement d’un roman populaire les Grandes et Inestimables Chroniques du grand et énorme géant Gargantua ; il s’en vendit « plus d’exemplaires en deux mois que de Bibles en neuf ans ». Averti par le succès, Rabelais conçoit l’idée de transformer ce vieux conte de bons géants, en y faisant tenir, à l'usage des lecteurs les plus cultivés, l'idéal des temps nouveaux. Telle est la genèse du Gargantua. Pour les deux premiers livres, l’auteur croit devoir gar-

- \ à LES, CONTEURS. 171

der l’anonyme (Panlagruel, 1533 ; Gargantua, 1535). Mais François 1 lui permet de signer de son nom le Tiers livre. Nous sommes en 1545 ; l’année précédente avait vu le bûcher de Dolet, la fuite de Marot, et peutêtre la mort volontaire de Despériers.

Au début du nouveau règne, une réaction passagère se produit : Rabelais est obligé de se réfugier quelques mois à Metz. Il passe encore deux ans à Rome ; à son retour, et grâce à la protection du cardinal de Châtillon, il obtient un privilège pour le Quart livre (1550). Ce quatrième livre ne paraîtra cependant que deux années plus tard. C’est que Rabelais, curé de Meudon depuis 12 18 janvier 1551, se heurte à une opposition du Parlement et de la Sorbonne. Placé entre sa cure et son, livre, Rabelais préféra le livre et résigna la cure (9 janvier 1552). Il ne fut donc titulaire de cette cure que pendant moins d’une année, et il n’en exerça probablement pas les fonctions : telles sont les proportions auxquelles il faut réduire la fameuse légende du « joyeux curé de Meudon ». Le cinquième livre ne parut qu’en 1564, plusieurs années après 14 mort de Rabelais. Cette mort doit être survenue vers 1553. Mais nous n’en savons pas la date exacte. À plus forte raison, ignorons-nous les circonstances qui l’ont entourée.

Tel fut le Rabelais de l’histoire : prêtre de peu de vocation, mais comme on en trouverait plus d’un au xvi® siècle, érudit passionné pour la science et qui la respecla toujours dans sa personne, esprit hardi, ami des nouveautés et des réformes, mais esprit prudent aussi et qui ne se fit point scrupule d’atténuer l’expression de ses idées afin de rester en bonrie intelligence avec le pouvoir.

Si tel a été le véritable Rabelais, il est impossible de ne voir dans son livre que l’œuvre d’un auteur bouffon.

: Lui-même d’ailleurs prend soin de nous mettre en garde, et nous avertit dans son prologue que nous ne devons pas nous en tenir à l’appa-

L'œuvre ; son double caractère.

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rence et nous arrêter à la surface, 11 compare son livre aux Silènes antiques :

Silenes estoient jadis petites boîtes telles que voyons de présent ès bouticques des apothécaires, pinctes au dessus de figures joyeuses et frivoles, comme de harpies, saltyres, oysons bridés, lièvres cornus, canes bastées, boucqs volants, cerfz limonniers, et aultres telles pinctures contrefaictes à plaisir pour exciter le monde à rire : quel fut Silène, maistre du bon Bacchus. Mais au dedans l’on réservoit les fines drogues, comme le baulme, ambre gris, amomon, muse, zivette, pierreries et aultres choses précieuses.

Plaçons-nous donc au double point de vue que l’auteur même nous indique avec tant d’insistance et de précision.

A ne voir que le cadre, le roman de Rabelais est l’histoire de la « vie inestimable », des « horribles et espouvantables faicts » et prouesses d’une famille de bons géants popularisés par la légende. x :

PREMIER LIVRE : Gargantua. — Gargantua est fils de Grandgousier et Gargamelle : « Soubdain qu'il fut né ne cria comme les aultres enfans : « Mies, mies ! » mais à haulte voix s’escrioit : « À boire, à boire, à boire ! » comme invitant tout le monde à boire. » Le premier livre contient le récit de cette étrange nativité, de l’enfance et de l’éducation de Gargantua, de sa venue à Paris, de sa guerre contre Picrochole. Vainqueur de ce dernier, il construisit l’abbaye de Thélème pour récompenser le zèle d’un moine, frère Jean des Entommeures, qui s’est signalé contre l’ennemi.

SECOND LIVRE : Pantagruel. — Le second livre, composé antérieurement au précédent, contient des récits relatifs à la naissance, à l'éducation et aux guerres de Pantagruel, fils de Gargantua. Un nouveau personnage entre en scène, Panurge, sorte de bohème qui séduit Pantagruel par sa mine spirituelle et va devenir son compagnon ordinaire.

TIERS LIVRE. — Panurge demande conseil à Panta-

« Gargantua », « Pantagruel ».

gruel pour savoir s’il doit se marier. Cette question va passer au premier pian du récit. Pour déterminer le parti auquel il doit S’arrêter, Panurge mène une vaste enquête : il s'adresse successivement au sort, aux

Gargantua.

At INT

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