TL LA
M. D. XXXVIL
LA FAMILLE GARGANTUA (d’après une gravure de l’édition de 1557) Voici Gargantua, figure d’Ogre, avec son énorme coupe-choux, ayant,pour son déjeuner, trois hommes dans sa gibecière, l'énorme commère Gargamelle et leur prodigieux rejeton -Pantagruel.
songes, à la cabale, à une sibylle, à un muet, au vieux poète mourant Raminagrobis, au chiromancien Her Trippa, au théologien Hippothadée, au médecin Rondibilis, au philosophe pyrrhonien Trouillogan, au fou Tri-
174 LE XVI SIÈCLE. me
| boulet. Sur Je conseil de ce dernier, Panurge et Pantagruel s’embarquent pour aller consulter l’oracle de la dive Bouteille.
LE QUART zivre. — L’oracle réside au Cathay, pays situé au nord de l'Inde. Au cours d’une navigation fantastique, nos voyageurs touchent à diverses îles dont chacune représente une allégorie et personnifie une erreur ou un vice de l’homme. C’est l’île de Procuration où habitent les Chicanoux (gens de justice), l’île de Tapinois habitée par Caresme-Prenant (catholiques), l’île Farouche, séjour des Andouilles (protestants), l’île des Papefigues (persécutés pour avoir fait la figue au pape), l’île des Papimanes (partisans du pape), l’île de Gaster (épicuriens).
Le cinquième LIVRE, — Il faut faire une place à part au cinquième livre. Coriposé probablement sur un plan qu'avait laissé Rabelais, il porte dans l'exécution la marque d’une main autre que la sienne : aussi serait-il téméraire d’attribuër à Räbelais toutes les idées qui y sont formulées. Lés tendances protestantes, dont Rabelais s’écartait de plüs en plus, sont ici nettement accusées. Les allaques ont une âprelé qui contraste avec l> ton de gaieté et de bonhomie que Rabelais a toujours gardé dans ses critiques. Le romañ s’est mué en pamphlet.
C’est sur ce ton de haine que l’auteur inconnu nous parle de la Rome catholique, 11 la symbolise par l'Isle Sonnante, ainsi nommée du tumulte qu'y font « cloches grosses, pelites et médiocres, ensemble sonnantes ». Elle est habitée par un peuple d'oiseaux de plumage et de noms bariolés : « clergaux, imionagaux, prestregaux, abbegaux, evesgaux, cardingaux et papegaut qui est unique en son espèce ». Au lieu de la peinture semiapitoyée que faisait Rabelais des pauvres chicanoux, qui gagnent leur vie à être battus, voici sous quels traits farouchés où nous présente les gens de justice
Les chats lourrez sont, des bestes moult horribles et espouvantables : ils mangent les petits enfans,'et paissent sus des pierres de marbre... Ont aussi les griplies Lant fortes, longues et asserées
que riens ne leur eschappe depuis qu’uné fois l'ont mis entre leurs serres... Hs brüûülent, écartellent, décapitent, meurdrissent, emprisonnent, ruinent et minent tout sans distinction de bien et de mal.
Les voyageurs abordent encore à l’île de Dame Quinte Essence, pays des abstractions et des chimères, touchent
Pantagrue
M D. XXXVIL
PANTAGRUËL (d’après une gravure de Pédition de 1537).
Voici le jeune Pantagruel, vêtu à la mode d’un fol et tenant en main la bouteille. Sa face éclate d’un large rire. Ceux qui lPaccompagnent ont, comme lui, une soif inextinguible, mais dé science et de vérité.
À d’autres îles, et, conduits par la Lantérne, c’est-à-dire par l'étude, arrivent au témple de la Bouteille, c’est-à-
176 LE XVIe SIÈCLE.
dire de la science, où ils entendent enfin la réponse désirée. « Trinch », dit la bouteille, mot entendu de toutes nations et qui signifie « Beuvez ». Le vulgaire prendra ce conseil à la lettre, et en buvant oubliera ses misères. Les hommes d'esprit plus relevé linterpréteront et boiront aux Sources de la science. Tel est le dernier mot, sinon de Rabelais, du moins d’un continuateur qui a recueilli sa pensée.
Essayons maintenant, comme Rabelais nous y invite, « de rompre l'os et sugcer la substantifique moelle » et de trouver la.
« doctrine plus absconse ». I faut ici user de beaucoup de réserve. S'il n’est pas uniquement un conteur, il s'en faut aussi bien que Rabelais soit systématiquement un philosophe. Homme d'imagination autant que de science, il mêle à quelques théories beaucoup de fantaisies. Il reste qu'il a une philosophie, ou, pour mieux dire, qu'à travers toute son œuvre, en apparence incohérente et diverse, circule une tendance philosophique qui en est l’âme et qui lui donne l'unité avec la vie.
Cette tendance générale, — comme l’a admirablement montré F. Brunetière, — est celle que la Renaissance reprenait de la tradition antique et païenne, à savoir l’adoration de la Nature. « Physis, c’est Nature, … enfanta Beauté et Harmonie ». D’elle vient tout le bien, et tout le mal vient de ce qui la contrarie. « Antiphysie, laquelle de tout temps est partie adverse de Nature... engendra les matagols, cagots et papelars, les maniacles pistolets, les démoniacles (Calvins, imposteurs de Genève, les enragés Putherbes, rufians, cafards, chattemiltes, cannibales et autres monstres difformes el contrefaits en dépit de nature ». Par là s'explique qu’au rebours de ses contemporains, à une époque où persécuteurs et persécutés se rencontrent dans une même violence dogmatique, Rabelais, avant Montaigne, ait conçu l'idée el donné l’exemple de la tolérance.
Les idées générales de Rabelais.
À cet enthousiasme pour la Nature, n’ayons garde de Son idéal : Thélème. méconnaître que Rabelais
apporte un correctif, à vrai dire d'extrême conséquence.
Il n’admet l'instinct que corrigé par la culture, et la nature qu'éclairée par la science. Tel est exactement lidéal qui a présidé à la fondation de l’abbaye de Thélème. Le moyen âge qui condamne la nature humaine originellement pervertie, et se méfie de ses instincts, avait multiplié les règles, défenses et prohibitions : les Thélémites, en leur abbaye où il n’y à ni murailles, ni horloges, ne se dirigent que selon leur vouloir et franc arbitre. Hâtons-nous d’ajouter qu’à Thélème ne sont admis que des êtres d'élite, façonnés par une haute culture.
En leur règle n’estoit que ceste clause : fau ce que tu vouldrus ; parce que gens libères, bien nez, bien instruicts, conversans en
compaignies honnestes, ont par nature un instinct et aiguillon qui tousjours les poulse à faicts vertueux et retire &e vice.
Rabelais demande donc le retour à la nature ; mais, en même temps, il exige qu’une place éminente soit faite à la science : il compte sur celle-ci pour parfaire, mais aussi pour réformer l’œuvre de la nature. Ne nous méprenons pas sur la conception de Rabelais : il n’admet à Thélème qu’un petit nombre de privilégiés, non de la naissance, mais de l'esprit.
‘Fant noblemeat ésloient apprins, qu'il n’estoit entre eux celluy * ne celle qui ne sceust lire, escripre, chanter, jouer d’instrumens harmonieux, parler de cinq ou six languaiges et en iceux composer
- {ant en carmes que en oraison solue t.
C’est là un idéal aristocratique. Rabelais incline à croire qu’une société serait bien faite, où la foule travaillerait pour assurer à une élite intellectuelle l’indépendance et le repos nécessaires au libre développement
de la pensée.