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Tant en vers qu'en prose

178 LÉ XVIe SIÈCLE.

Ennemi déclaré du moyen

âge, Rabelais en poursuit

Idées sur l’éducation. l'esprit dans toutes ses mani-

festations. C’est l’élan cheva-

leresque, la manie conqué-

rante : Picrochole, à qui ses conseillers promettaient

l'empire du monde, finit comme simple guaingne-denier

à Lyon ; le roi vaincu des Dipsodes, Anarche, devient

marchand de sauce verte. C’est la scolastique raillée

dans la harangue de maître Janotus. C’est surtout le:

système d'éducation, auquel Rabelais Substitue un pro-

eramme plein d'idées neuves et pour la plupart excel-

lentes.

Gargantua a d’abord subi Féducätion en vigueur dans

les écoles du moyen âge, appris des manuels et récité des formules.

Maitre Thubal Holopherne lui apprit sa charte si bien qu’il la disait par cueur au rebours, et y fut cinq ans et trois moys. Puis luy leut Donat, le Facet, Theodolet et Alanus in parabolis ; et y fut lreze ans, six mois et deux sepmaines,

Le résultat ne se fit pas attendre. L'élève « devenait fou, niays, tout resveux el rassoté ». C’est alors qu'un nouveau maître, Ponocrates, est chargé de lui appliquer les bienfaits d’une méthode toute différente. Voici l’emploi de sa journée.

Gargantua s’éveille à quatre heures ; on lui lit quelques pages de l’Ecriture ; pendant qu'il s'habille, on lui répète les leçons du jour d’avant. « Luy mesmes les disoit par cueur et y fondoit quelques cas practiques el concernans l’estat humain. » Lecture pendant trois heures. Jeu. Repas. À table, on s’entretient des propriétés de tout ce qui est servi : « ce que faisant aprint en peu de temps tous les passaiges à ce compétens en Pline, Athénée, Dioscorides, Julius Pollux, Galien, Porphyre... » Puis, on apporte des « chartes » et l’élève apprend en se jouant l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie, la musique, Nouvelle lecture pendant trois heures. Exercices physiques. Promenade botanique dans

laquelle on herborise, « visitant les arbres et plantes, les conférans avec les livres des anciens qui en ont escript ». Les jours de pluie « alloient voir les lapidaires, orfèvres et tailleurs de pierreries.. et, partout donnant le vin, aprenoient et considéroient l'industrie et invention des mestiers ». Souper, Visite à des hommes lettrés et ayant voyagé. Inspection de l’état du ciel, et remarques sur l'astronomie. Coucher.

Tel est ce plan d'éducation, où l’on n’a pas de peine à sentir la main du médecin et du savant. Il contient beaucoup d'innovations heureuses. L'exercice physique y est réhabilité. Le moyen âge avait séparé absolument l'éducation intellectuelle et l'éducation physique : on ne faisait pas à celle-ci sa place dans les écoles. - D'autre part l’enseignement prend avec Rabelais un caractère positif : Son élève est moins occüpé des mots que des idées et surtout des faits : il voit les choses par lui-même, il est mis en contact avec la réalité.

Mais cette éducation encyc Oro a un grave défaut qu'il importe de souligner. Le maître ne cesse de bourrer le cerveau de son élève, de le charger et surcharger d’un ainas de contiaissances embrassant tout le savoir humain. Il s'adresse exclusivement. à la mémoire, et se soucie trop peu d'aider à l'éveil de l'imagination et du jugement, à l’effort des facultés créatrices, à l’éclosion de la personnalité, Rabelais méconnaît ce principe de toute saine pédagogie, à savoir que l’objet même de l'éducation est la formation de l'esprit.

Il reste que ce programme est un émouvant acte de foi dans le savoir humain et sa valeur éducative, Les chapitres concernant l'éducation de Gargantua sont complétés par l’éloquente Lettre de ce même Gargantua à son fils Pantagruel. Rabelais ÿ définit en termes d’une noble gravité le devoir qui s’impose aux parënts d’élever leurs enfants « tant en vertu, honnesteté et preud- homie, conime en toul sçavoir libéral et honneste ». Et il s’y trouve cette belle maxime, devenue partie inté- | de toute définition complète de la science

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âtne ».

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Rabelais est un de nos

grands écrivains et l’un des

L'écrivain. plus originaux. Il ne faut

chercher dans son livre ni

une composition régulière-

ment ordonnée, ni un plan, ni même un sujet. Il se

contente de faire passer sous nos yeux une succession

de tableaux, de scènes, de portraits. De ces scènes, quel-

ques-unes sont de la meilleure comédie : l’entretien de

Picrochole et de ses conseillers, l’aventure des moutons

de Panurge, le récit de la tempête. D’autres sont de pure

bouffonnerie et déparées par des traits de la plus

regrettable grossièreté. Mais c’est l’ensemble qu'il faut

considérer, le mouvement qui l'emporte, la verve qui

l’échauffe, la vie intense qui y éclate. Rabelais est un

conteur à l'imagination épique et c'est justement qu on a défini son roman : une épopée bouffonne.

Parmi les personnages, beaucoup ne sont que des personnifications affublées de noms grecs, et gardent la pâleur de l’allégorie. Au rebours, quelques figures se detachent en pleine lumière. Celle de frère Jean, si épris de mouvement, si débordant de jeunesse et de vigueur. Celle surtout de Panurge. Celui-ci est l’homme prêt à tout faire (x3v £oyov), y compris, sinon de préférence, le mal.

11 avoit soixante et trois manières de trouver de l’argent tousjours à son besoing, dont la plus honnorable et la plus commune estoit par façon de larrecin furtivement faict ; malfaisant, pipeur, beuveur, bateur de pavez, ribleur s’il en estoit à Paris.

Avec cela, poltron et fanfaron, mais homme d'esprit, insouciant et gai. Panurge n'est pas le héros de Rabelais ; il n'est pas davantage, comme on l’a dit, l’incarnation du peuple de Paris. On peut lui trouver des traits de ressemblance avec les Renart et les Pathelin ; mais il est surtout lui-même, Panurge, création vivante et figure individuelle.

La langue de Rabelais, qui a raillé dans l'épisode de l'écolier Hinousin la manie de parler latin en français,

est de la meilieure qualité, et les mots en sont empruntés au fonds national. La phrase affecte dans certains morceaux (lettres de Grandgousier, de Gargantua)

l'ampleur de la période cicéronienne. Mais, de coutume, elle est de dessin précis, et de construction simple. Seulement, doué d’une prodigieuse invention verbale, Rabelais y accumule les mots synonymes et les termes

proches parents, avec une prodigalité dont il s’amuse et dont il s’enchante. Les images abondent dans ce style haut en couleur.

Rabelais a beau être l’ennemi du moyen âge, il y tient par bien des côtés : par l’usage qu'il fait de l’allégorie, par son goût pour le burlesque. S'il a pris à ses contemporains l’universelle curiosité de la pensée et la soif de savoir, il n’a pas su recevoir de la Renaissance le culte de la beauté et l’élégance de l’art. Il est rare qu'il soit, suivant le mot de La Bruyère, « un régal pour les délicats ». Sa place est parmi les écrivains dont l’imagination puissante se répand en flots parfois troubles et ignore les scrupules du goût ; et elle y est au premier rang.

Ce qu’on serait tenté de

he . reprocher le plus à Rabelais, Les imitateurs de Rabe- et dont cependant il n’est

lais. qu’en partie responsable,

c'est la littérature rabelaisienne. Le succès de Pantagruel détermina un courant de littérature facétieuse, et provoqua l’éclosion d’ouvrages où l’on ne retrouve que bien peu des qualités de Rabelais. Un conseiller au parlement de Rennes, Noël du Fail, seigneur de la Hérissaie (1520-1591), s’est délassé de ses graves fonctions et de ses compilations juridiques en composant les Propos rustiques, Baliverneries, Contes et Discours d’Eutrapel (1585). Peut-être n’y attachait-il pas lui-même grande importance, et serait-on mal fondé à reprocher à cet auteur par occasion de n’être pas un écrivain. Ses propos sont décousus, et sa gaieté ne semble pas naturelle. Mais il a pour

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nous cet intérêt d'avoir connu et aimé la campagne et de nous donner une fidèle image de la vie rustique, des mœurs et du caractère des paysans.

Le Moyen de parvenir de Béroalde de Varie n 7. qu'un fatras licencieux.

En même temps que Rabelais puisait au vieux La reine de Navarre. fonds gaulois, il apparaissait dans notre littérature un genre de Nouvelles d’inspiration italienne. À l’imitation du Décaméron de Boccace, que venait de traduire Antoine le Maçon, la propre sœur de François 1°’, Marguerite, composait vers 1548 l’Heptaméron des nouvelles de très illustre et très excellente princesse Marguerite de Valois, reine de Navarre, qui ne parut qu'après sa mort en 1558. | Marguerite de Valois, duchesse d'Alençon (par son premier mariage et, par le second, reine de Navarre), tient une place importante dans l’histoire des idées et des lettres au xvr° siècle. Femme d'esprit, de caractère à la fois sérieux et enjoué, elle est curieuse de toutes les nouveautés. Il semble bien qu’elle ait incliné vers le protestantisme ; ce ne fut qu'une tendance, et elle revint sincèrement à la foi de ses premières années. Mais elle usa toujours de la grande influence qu’elle avait sur son frère, François I, pour intercéder en faveur de ceux qui s'étaient compromis par la hardiesse de leur pensée, les Marot, les Rabelais, les Gérard Roussel, Calvin, Dolet, Robert Estienne. Auprès d'elle Marguerite groupe tout un cercle littéraire. Ses secrétaires ou valets de chambre sont tous des écrivains de talent : Antoine le Maçon, traducteur de Boccace, Bonaventure des Périers, Claude Gruget, l’éditeur de l’Heptaméron, le poète Brodeau, Antoine du Moulin, Nicolas Denisot, Jehan Frotté.

Elle-même écrit en prose et en vers. Ses vers, très goûtés des contemporains, sont la partie la plus médiocre de son œuvre (les Marguerites de la Marguerite des

princesses1). C’est dans ses Nouvelles que Marguerite fait vraiment œuvre d'écrivain.

Dix « seigneurs et dames

françoys » au retour des

L’ « Heptaméron ». bains des monts Pyrénées,

sont arrêtés vers la fin de

septembre par le déborde-

ment du Gave béarnais ; réunis au monastère de Notre-

Dame de Sarrance, ils cherchent un moyen de passer

le temps. Or, ils ont tous lu « les Cent Nouvelles de

Boccace nouvellement traduictes d’ytalien en françoys ».

l’idée leur vient de les imiter.

Et s’il vous plaist que tous les jours, depuis midy jusques à quatre heures, nous allions dedans ce beau pré, le long de la rivière du Gave, où les arbres sont si feuilluz que le soleil ne sauroit percer l'ombre ni eschauffer la frescheur, là, assis à nos aises, dira chacun quelque histoire qu’il aura vue, ou bien ouy dire à quelque homme de bonne foy. Au bout de dix jours aurons parachevé la centaine.

La centaine ne fut pas parachevée : l’Heptaméron (sept journées) ne contient que soixante-douze nouvelles, Ce sont toutes des histoires d'amour, histoires souvent scabreuses et contées avec la hardiesse de l’époque, mais qui contrastent avec la manière triviale dont nos vieux fabliaux traitaient l'amour. C’est ici, et pour la première fois, la Por qui est peinte dans toute son ardeur et poussée jusqu’au plus tra gique dénouement. Ajoutons que Marguerite proteste qu’elle n’admet d’his-

-toires que « véritables ». Les nouvelles nous offrent ainsi

Un tableau des mœurs contemporaines. Et pour mieux en juger il n’est que d’entendre ce qu’en pensent Marguerite et ses amis.

Car les nouvelles sont reliées par des conversations. Les assistants dissertent sur l’histoire qu'ils viennent d’entendre. Madame Oisille, « veuve de grande expérience »,

qui aime à moraliser et à citer les saintes Ecritures, dirige l'entretien. Parlamente, Hyrcan, Saffredent, etc.

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