‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 62 sur 294 · Les pérles de la perle des princesses · texte numérisé non relu

Les pérles de la perle des princesses

134 LE XVIe SIÈCLE.

lui donnent la réplique et content à leur tour. Ces noms cachent des personnes de l'entourage de Marguerite. et Marguerite elle-même. Ainsi avons-nous un exemple du ton de la conversation dans la haute société d’alors ; entretiens raffinés de métaphysique galante, théories platoniciennes sur l'amour, tout ce qui, au siècle suivant, défraiera encore les conversations de salon et les analyses des romans.

Ces conversations forment le cadre qui convient à des récits qui ne mettent en scène que des gentilshommes et des dames de haut rang. 11 se dégage de l’ensemble une impression de grande élégance. Pour la première fois, nous trouvons ici l’art des convenances, le talent de tout dire avec discrétion et délicatesse ; en un mot, les qualités mêmes que l'influence des femmes, dont c’est ici le début, introduira dans la littérature. Certes, la manière de Marguerite n’a pas l’éclat de celle de Boccace. Avec elle, le récit facile et simple ne va pas sans longueurs. Brantôme nous dit qu’elle composa ces nouvelles « dans sa lictière, en allant par pays ». On s’en aperçoit aux négligences de la forme : la phrase, très claire, est lente, paresseuse ; mais cette nonchalance même en fait le charme. 5

L'exemple de l’un des secrétaires de Marguerite nous montre bien quel pouvait être le caractère de cette petite cour Jlettrée, spirituelle et hardie. Bonaventure des Périers, né vers 1500, est en 1532 valet de chambre de Marguerite. Il prend part à la Traduction de la Bible avec Lefebvre d’Etaples, à la rédaction des Commentaires de la langue latine avec Dolet. En même temps, il compose des dialogues à la manière de Lucien, et des contes.

Le premier de ces ouvrages porte le nom énigmatique de Cymbalum mundi (Carillon du monde). Il contient quatre dialogues où figurent, avec des personnages de fantaisie, Mercure, Cupido, les chiens d’Actéon. Mais

Bonaventure des Périers.

cette mythologie ne sert qu'à voiler des hardiesses auxquelles il n’est pas possible de se tromper. L'ouvrage est adressé par Thomas du Clenier à son ami Pierre Tryocan, c’est-à-dire, en retournant ces anagrammes, par Thomas Incrédule à son ami Pierre Croyant : c’est une raillerie à l’adresse, non de telle religion, mais de toutes les religions. Aussi, Des Périers eut tout le monde contre lui : abandonné même par Marguerite, il se trouva réduit à la misère ; au dire d'Henri Estienne, il se tua (1544).

Son meilleur ouvrage parut après sa mort : les Récréations nouvelles et joyeux devis (1558). C’est un recueil de cent dix nouvelles très courtes. Elles contrastent par leur nature avec celles de la reine de Navarre. Presque toutes ne mettent en scène que des gens du peuple : Gillet le menuisier, le savetier Blondeau, « qui ne fut oncq en sa vie mélancholié que deux fois », la bonne femme qui portait une potée de lait au marché, etc. De plus, les aventures galantes ne préoccupent pas exclusivement Des Périers : il conte toute anecdote qui lui semble plaisante, sans se préoccuper d'en tirer une morale ou d’y envelopper une satire. C’est la véritable tradition française. Nul d’ailleurs, au xvi° siècle, ne conte mieux que Des Périers. Il a la rapidité du récit, la franchise et la bonhomie du style.

RÉSUMÉ

Page 1