LA SATIRE MÉNIPPÉE
Calvin : Insiilulion de la religion chrétienne. — Les polémistes. — — Écrivains poliliques. — Estienne de La Boétie. — Orateurs. — La Satire Ménippée : Les auteurs. L'œuvre. Les discours.
Les discussions théologiques ont doublement aidé au progrès de la littérature, parce qu'en provoquant un grand mouvement intellectuel elles ont fait surgir et se choquer toutes sortes d'idées, et parce que, s’adressant à tout le public, elles ont employé la langue commune pour trailer de matières qui jusque-là n'étaient pas sorties de l’école. En ce sens, l’Instiluiion de la religion chrélienne est une des dates importantes dans l'histoire de notre langue.
Pendant les premières an- Calvin : « Institution nées de son règne, Frande la religion chré- çois [* s’élait montré tolétienne ». rant pour les protestants après l'affaire des placards (1535), 11 ÿ eut un brusque revirement, et le roi sévit avec rigueur, C'est à celle occasion que Jean Chauvin, dit Calvin (1509-1564), prend la défense des réformés. el, de Bâle où il s'était réfugié, adresse au roi une lettre de protestation. Calvin est déjà tout entier dans ce morceau, avec son éloquence, son élévation morale et so raideur. Ce n’est pas au nom de la liberté qu’il réclame la tolérance pour lui et ses amis, c’est au nom de l'excellence de sa doctrine. Le ton est hautin, presque menaçant.
si les distraclions dés malveillants empêchent tellement vos oreilles, que les accusés n’aient aucun lieu de se défendre; d'autre
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part, si ces impélueuses furies, sans que vous y melliez ordre, exercent toujours cruauté par prisons, fouets, gehennes, coupures, brûlures ; nous, certes, comme brebis dévouées à la boucherie, serons jetés en toute extrémité; tellement néanmoins qu’en notre patience nous posséderons nos âmes, et attendrons la main forte du Seigneur:laquelle sans doute se montrera en sa saison et apparaîtra armée, tant pour délivrer les pauvres de leur affliction, que pour punir les contempteurs qui s'égaient si hardiment à cette heure.
Cette lettre, destinée à « adoucir le cœur du roi », risquait de rester inef- HCAGBe ee ACT CAT, c'était une profession de foi et un manifeste. C’est à ce titre que Calvin la mit comme préface en tête de l’Institulion de la religion chrétienne.
Ce“livre, écrit d’abord en latin (1536), puis traduit par Calvin (1541), et augmenté jusqu'à l’édition complète de
loxvnes Clin 407 0
1558, comprend qua- JEAN CALVIN
tre parties : I De (d’après une gravure du xvre s.).
Dieu ; IT. De Jésus- Ce masque bilieux, ravagé, ascéti-
Christ : IIL Des ef- que, œil farouche, nez tranchant et L ae inflexible, bouche de fer, barbe ce
Jets de la médita- prophète, doigt de docteur qui argu-
tion ; IV. De l'Eglise. mente, tout cel eisemble si expres-
Calvin a voulu en sif révèle l'implacable logicien.
faire un exposé com-
plet de sa doctrine, afin de « préparer et instruire ceux qui se voudront adonner à l’étude de théologie, à ce qu'ils aient facile accès à lire l’Écriture sainte et à profilter, et se bien avancer à l’entendre, et tenir le bon chemin et droit sans chopper ».
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Toutes les questions de la théologie chrétienne y sont traitées : rapports de l’homme avec Dieu, Providence, conscience, libre arbitre, ou plutôt négation du libre arbitre. Calvin, et ce n’est pas son moindre mérite, a rejeté l’appareil scolastique. Le raisonnement et la logique lui suffisent. Son exposé est simple et lucide ; son style, énergique et austère. On peut lui reprocher certains défauts : la syntaxe encore embarrassée, une sévérité excessive qui devient monotonie. Bossuet, tout en rendant au style « suivi et serré » de Calvin un complet hommage, en a bien vu le défaut « Ce style est triste. » Mais nul jusqu'alors n'avait traité en français des matières si graves dans un style si-ferme. C’est à lui que revient l'honneur d’avoir le premier fait entrer la matière de la théologie dans la littérature.
Calvin avait donné aux
É protestants l'exposé dog-
Les polémistes. matique de leur foi. Les incidents de la polémique jour-
nalière suscitèrent une foule
d'œuvres de controverse, de satires et de pamphlets. L’érudition, la violence et la hardiesse souvent cynique des hommes du xvi° siècle s’y donnent carrière.
L'Apologie pour Hérodote (1566) de Henri Estienne ! est l’un des plus curieux exemples de ce genre de littérature. L'auteur se propose de prouver la véracité d’'Hérodote. Mais la discussion dévie aussitôt. L’unique argument de Henri Estienne est que les histoires les plus invraisemblables de l'écrivain grec le cèdent aux merveilles modernes : abus de l'Eglise romaine, persécutions et cruautés. C’est ainsi qu’en ce livre étrange, la science profane conduit à la théologie. Henri Estienne appelle encore à son secours d’autres armes : il use, pour défendre sa foi, de plaisanteries licencieuses, au point que Calvin même dut désavouer celui que les catholiques avaient surnommé « le Pantagruel de Genève ».
1. Sur Henri Estienne et son œuvre d'érudit, voir le chapitre suivant.
La polémique continue, âpre des deux côtés, mais singulièrement plus faible du côté des catholiques. A la fin du siècle, et lorsque les querellés s’apaisaient sous l'influence du règne de Henri IV, il se trouve encore de vieux lutteurs qui refusent de poser les armes. D’Aubigné, avec le zèle infatigable d’un fanatique et l’amertume d’un vaincu, raille dans la Confession de Sancy les modérés, qu'il soupçonne de tiédeur, et les nouveaux convertis auxquels il ne reconnaît qu'une religion, celle du pouvoir. De même, dans les Aventures du baron de Fœneste (1617), il fait la caricature des cadets de Gascogne venus à la cour à la suite de Henri IV et désireux, avant tout, de « paraître ». Ce dernier opuscule se recommande:-par une vivacité spirituelle et une fine ironie qui contrastent heureusement avec le ton acerbe et violent de la Confession de Sancy.
Le mouvement provoqué
par les luttes civiles et reli-
Écrivains politiques. gieuses était favorable à l’éclosion de toutes les idées
et de toutes les doctrines.
Aussi, la science politique la plus moderne ne contientelle guère de théories qu'on ne puisse trouver déjà esquissées chez les écrivains du xvi° siècle. Un savant jurisconsulte, Jean Bodin, dans sa République (Respublicä, Etat) (1576), se déclare partisan de la monarchie Péréditaire et absolue, tout en traçant un plan d’institutions libérales, en sorte qu'il annonce à la fois Bossuet et Montesquieu. Hotman, dans là France-Gaule (1573), rêve d’une constitution où le pouvoir appartiendrait à la nation représentée par les États généraux, et il croit trouver dans la primitive constitution de la Gaule le modèle de cette organisation. Hubert Languet, dans ses Vindiciæ contra tyrannos (1579), proclame, au nom des lois divines, le droit à l'insurrection contre le maître qui abuse du pouvoir. Enfin, vers la même époque (1576), les calvinistes publient un livre, composé trente ans auparavant, et dans lequel l’auteur exposait des idées
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républicaines, sans prévoir apparemment qu'il se trouverait parmi ses contemporains des hommes pour en demander l’application. C’est le Discours de la servitude volontaire de La Boëétie.
Le célèbre ami de Montai-
gne était mort prématuré-
Estienne de La Boétie. ment en 1563, à l’âge de trente-trois ans, ayant su
donner à tous ceux qui
l'avaient connu la plus haute idée de sa valeur. I laissait quelques vers fort médiocres, des traductions et le Discours de la servitude volontaire ou le Contr'un (1548).
Ce discours est un violent réquisitoire contre l’autorité d’un seul, et en certains passages on dirait d’un appèl à l’insurrection :
Celuy qui vous maitrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps et n’a autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand nombre infiny de vos villes, sinon qu’il a plus que vous tous, c’est l'avantage que vous luy faites pour vous destruire. D’où a il prins tant d’yeux d’où il vous espie si vous ne les luy donnez ? Comment a il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend &@e vous ? Les pieds dont il foule vos citez, d’où les a il, s'ils ne sont des vostres ?... Soyez résolus de ne servir plus, et vous voylà libres. Je ne veux pas que vous le poulsiez ni le bransliez ; mais seulement ne le soultenez plus : vous le verrez comme un grand colosse à qui on a desrobhé la base, de son poids mesme, fondre en bas ct se rompre.
La liberté est naturelle à l’homme. D'où vient donc que nous acceptons de vivre en servitude ? C’est l’effet de la coutume, la faute de la mollesse.
Faut-il attribuer à ce discours une portée politique ? On veut qu'il ait été composé au lendemain de sévères exécutions faites en Guyenne par Montmorency, et que La Boétie, indigné, y ait poussé son cri de révolte. Mais Montaigne, bien placé pour en juger, reconnaît au livre un tout autre caractère. « Ce sujet, dit-il, fut traité par lui dans son enfance, par manière d’exercitation seulement, comme sujet vulgaire et tracassé en mille endroits des livres ». Telle est l’interprétation qui nous
semble convenir à un opuscule où les souvenirs antiques sont aussi nombreux que les allusions contemporaines y sont rares. Des phrases entières ne sont que des réminiscences du Conciones. La Boétie déclame contre le tyran, et contre le tyran en général, comme pouvaient faire à Rome, dans l’école des rhéteurs, les bons élèves nourris de la lecture des historiens.
Ces lieux communs ne sont pas fort dangereux et ne mériteraient pas de nous occuper s'ils n'étaient relevés par le style. C’est le mérite de la forme qui assigne au Discours de La Boétie une place que nous n’accordons pas à des ouvrages qui lui sont très supérieurs par la valeur de la pensée. La Boétie a de l’impétuosité : sa rhétorique entraîne. Il sait trouver le mot expressif et énergique, l’image brillante ou familière. 11 parle de ceux qui vont coquinans et mendians la faveur royale. Il compare les courtisans à «ces braves courtaulxt qui, au commencement, mordent le frein, et puis après s’en jouent ; et là où naguères ils ruoient contre la selle, ils se portent maintenant dans le harnois, et tout fiers, se gorgiasent? sous la barde ». Le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres, « et comme on dit, pour fendre le bois, il se fait des coings du bois même ».
Cette œuvre de jeunesse promettait un écrivain. Elle est curieuse encore à un autre point de vue : elle nous montre l'influence qu’à de certaines heures peuvent prendre les souvenirs classiques. La Boétie avait, au dire de son ami, « l’esprit moulé au patron d’autres »siècles que ceux-ci ». Un beau jour, son érudition latine lui est montée au cerveau, Et comme les protestants, par une lecture assidue de la Bible, en venaient à ne plus distinguer les époques, et voyaient Rome à travers Babylone, La Boétie s’est trouvé parler en plein xvr° siècle le même langage que Tite-Live avait mis dans Ja bouche du tribun Canuléius.
1. Cheval auquel on à coupé # crin ère et la queue. — 2, Faire le beau. — 3, Aëmure dont on couvrait le poitrail des chevaux de bataille,
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L’éloquence politique, dont
l'histoire est intimement liée
Orateurs. à celle des désordres publics,
trouvait, elle aussi, dans nos
discordes une matière qui
n’était que trop propice à son développement. Les vio-
lences de la parole ont souvent, dès cette époque, pré-
cédé et préparé les actes violents. La Ligue est, en