ÉCRIVAINS SCIENTIFIQUES
Les traducteurs. — Amyot ; sa vie. — Ses traductions : le Plulurque. — L'écrivain. |; Les érudits. — Jean Le Maire de Belges. — Estienne Pasquier. Claude Fauchet. — Les humanistes, G. Budé ; les Estienne. Les historiens. — Auteurs de Mémoires : La Noue. — Montlue. — Brantôme.
Les écrivains scientifiques. — Ambroise Paré. —- Bernard Palissy.
— Olivier de Serres,
Ee -xvi siècle, dans sa passion pour les œuvres de
Les traducteurs, l'antiquité, n’y admire pas
seulement les modèles d’un
art porté à sa perfection ; il est porté à croire que, sur toutes les matières et sur celles même de la science, l'opinion des anciens possède une autorité qui n’a pas cessé de faire loi. Il est ainsi amené à multiplier les traductions.
Ces traductions sont conçues dans un système entièrement différent de celui qui prévaut de nos jours. Nous imposons aujourd'hui au traducteur la règle absolue d’une exactitude rigoureuse, voire littérale. C’est IA une conception toute moderne. Pendant trois siècles, la théorie à été admise que le traducteur peut en user plus librement avec son modèle, que la copie servile est une trahison autant que l’imitation infidèle, qu'enfin une traduction doit pouvoir être lue avec plaisir par ceux-là surtout qui, ignorant le grec et le latin, ne peuvent comparer avec le texte. De là, la liberté relative laissée aux traducteurs : de Ià aussi l'importance donnée à leurs travaux et l'estime qui y est
attachée. En fait,
Amyot, qui est un traducteur,
compte parmi nos grands écrivains.
Amyot ; sa vie.
servi pour fabriquer la légende de l’écober pauvre. S'il est vrai que le jeune Amyot, venu à Paris, fit ses études en servant de domestique à ses camarades plus riches, il faut ajouter que ce sysième était alors d'usage courant et n’appelait ni l’admiration ni la pitié.
Maître ès arts à dixneuf ans, Amyot obtint la chaire de labin et de grec à J’Université de Bourges, et commença à s'occuper de la tra-
uction des pastorales grecques. Fran- É6iS "put lire quelques-unes de ses Vies de Plutarque et
Jacques Amyot est né à Melun en 1513. Ses parents étaient probablement. merciers. Il eut une jeunesse besogneuse. Toutefois, on a
exagéré ses prouesses d'enfant studieux, dont on s’est
JACQUES AMYoT
(d’après une gravure du xvie s.).
Celui qui,en traduisant Plutarque, la popularisé chez nous et qui a tant servi à Montaigne, à Corneille et chez les Anglais à Shakespeare !
l’en récompensa en lui donnant les revenus de l’abbaye de Bellozane. Amyot accompagna en Italie l’ambassadeur français, Morvilliers, et fut même député au con-
cile de Trente pour
y porter une lettre cachelée de
204 LE XVIe SIÈCLE. ee
Heuri LI (1551). Mais son rôle y fut très modeste. « Je filais le plus doux que je pouvais », écrit-il. À Rome, il passa deux années dans les bibliothèques, revisant avec soin le texte de Plutarque. De retour en France, il devint précepteur des fils de-Henri II (1554). Dès le lendemain de son avènement (6 décembre 1560), Charles IX le nommait grand aumônier de France ; plus tard, il le fit évêque d'Auxerre.
Pourtant, Amyot devait connaître de rudes années et souffrir des discordes intérieures de la France. IL fut témoin du meurtre du duc de Guise, vit ses paroissiens d'Auxerre se soulever contre lui, et mourut sans avoir assisté au triomphe définitif de Henri IV (7 février 1593). Sa vie avait été constamment celle d’un parfait homme de bien, et il en est peu qui attirèrent au même degré l'estime par leur honnêteté et leur simplicité.
Amyot a traduit le roman grec d’Héliodore Théagène et Chariclée (1547), l’Histoire de Diodore de Sicile (1554), Daphnis et Chloé 1559). Mais son œuvre principale, celle qui l’a immor- : talisé, c’est la traduction de Plutarque : Vies des hommes illustres (1558) ; Œuvres morales (1572). Le succès fat considérable.
Ses traductions : « Le Plutarque ».
Nous autres ignorants, dit Montaigne, élions perdus si ce livre ne nous et retirés du bourbier ; sa merci (grâce à lui) nous osons à celte heure et parler et écrire : les dames en régentent les maïitres d'école ; c’est notre bréviaire.
C'est Montaigne, en effet, qui a donné l’appréciation la plus exacte du mérite d’Amyot et de la place qu'il occupe dans notre littérature :
Je donne avec raison, ce me semble, la palme à Jacques Amyot sur tous nos écrivains françois, non seulement pour la naïveté et pureté de langage, en quoi il surpasse tous autres, ni pour la constance d’un si long travail, ni pour la profondeur du sawoir, ayant pu développer si heureusement un auteur épineux et ferré - (car on m'en dira ce qu’on voudra, je n’entends rien au grec, mais je vois un sens si bien joinct et entretenu partout en sa tra-
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dustion que ou il a certainement entendu l'imagination vraie de Pauteur, ou ayant par longue conversation planté vivement dans son âme une générale idée de celle de Plutarque, il ne lui a au moins rien prêté qui le démente ou qui le dédise), mais surtout je lui sais bon gré d’avoir su trier et choisir un livre si digne et si à propos pour en faire présent à son pays.
La postérité n’a pas été moins favorable à Amyot, Le xvn° siècle, si sévère pour tous les écrivains du passé, fait une exception pour lui. Fénelon, dans sa Lettre à l’Académie, le cite parmi les écrivains. chez qui l’ancienne langue se fait regretter. Au reste, Plutarque ct Amyot sont devenus chez nous comme inséparables l'un de l’autre : aux époques où on se remet à Plutarque on se reprend d'affection pour son traducteur. C’est dans Amyot que Jean-Jacques Rousseau et M"° Roland étudient les constitutions anciennes et conçoivent l4 dangereuse chimère d’y conformer la constitution de leur pays.
On voit par là le double service que rendait Amyot : il. mettait à la portée de tous l’œuvre de Plutarque,
. c’est-à-dire le trésor de l’histoire et de la sagesse antiques, et il fortifiait la langue en l’enrichissant par l’expression d'idées nouvelles.
Nous avons dit qu'il ne
faut pas demander à Amyot
L'écrivain. | le mérite d’une traduction
littérale. Il ajoute au texte,
il explique, il commente, il
paraphrase, Néanmoins, lorsque l’académicien Méziriac,
en 1635, dans un Discours sur la traduction, prétendait
avoir relevé deux mille contresens dans les Vies de Plu-
tarque, Méziriac ne faisait que se donner un brevet de
pédantisme. La traduction d’Amyot, à n’y considérer
même qu'une œuvre de science et à la juger en tant que traduction, est une œuvre capitale.
Il est juste seulement d’y remarquer une sorte
d’inexactitude générale qui vient de la nature du style.
Le style de Plutarque, écrivain de décadence et rhéteur,
est plein de rhétorique, style à effet, recherché et tendu.
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Ces défauts disparaissent dans le style d’Amyot, tout empreint de naïveté, d’une naïveté qui nous frappe davantage aujourd’hui, parce que la langue est vieillie et que le tour en est suranné. La phrase se déroulé en périodes amples, un peu lentes, calquées pour le nombre et l’harmonie sur la période latine. Mais, en même temps, cette phrase est facile et coulante : elle sonne agréablement à l'oreille ; elle est toute pleine d’expressions heureuses auxquelles on s’arrête sans se demander si elles viennent de Plutarque ou d’Amyot. Enfin, les termes employés sont tous puisés à la source purement française, et Vaugelas y trouvera plus tard « tous les magasins et tous les trésors du vrai langage françois ». C’est ce style dont Amyot a donné lui-même la théorie.
Nous prendrons les mots qui sont les plus propres pour signifier les choses dont nous voulons parler, ceux qui nous sembleront plus doux, qui sonneront le mieux à l'oreille, qui seront plus coutumièrement en la bouche des bien parlants, qui seront bons François et non étrangers.
Par là son livre est un de ceux où on peut le mieux goûter, dans sa saveur originale, la langue du xvr° siècle, et reste, dans l’histoire de la littérature, un des chefsd'œuvre de la prose française.
L’érudition du xvi° siècle
est souvent confuse : elle
Les érudits, manque de critique et de
méthode. Mais ce n’est pas
avec nos idées modernes
qu'il faut la juger. Il vaut mieux reconnaître que ces
hommes prodigieusement savants, et dont l’activité se
porte dans toutes les directions, ont été des précur-
seurs, et sur plus d’un point ont devancé les résultats
des recherches les plus récentes. Ils ont rendu encore un
autre service : en traitant en français la matière de l’éru-
dition, ils ont fait entrer tout un ordre d'idées nouvelles dans la littérature.
C’est dans l’œuvre de Jean Le Maire de Belges (1473- Jean Le Maire de Belges. 1525) que nous trouvons le plus curieux mélange de l’histoire ét de la légende, de la science et de la fantaisie, Les Illustrations des Gaules et singularités de Troie (1509-1513) sont une vaste compilation, où l’auteur résume les traditions fabuleuses relatives à l’origine troyenne des Francs. Cette légende date en Gauie äe la conquête romaine : on en trouve déjà la trace dans un vers de Lucain. Les vaincus, pour se dissimuler leur défaite, se sont attribué une parenté imaginaire avec les vainqueurs ; et ils ont, comme les Romains eux-mêmes, rattaché léur race à la race troyenne. Au viu° siècle, Frédégaire transporte la légende des Gaulois aux Francs, et imagine le héros Francus qui sérait venu s'établir entre le Rhin et le Danube. Au xn° sièclé, le succès du Roman de Troie de Benoît de Sainte-More vulgarise la même légende. Jean Le Maire la recueille à son tour et la combine avec d’autres traditions ét avec le récit d'événements réels.
Ce livre bizarre, écrit dans une sorte de prose poétique, a eu sur le xvi° siècle une influence attestée par le fait que Ronsard est allé y puiser le sujet de sa Franciade,
Les Recherches de la
; à France d’Etienne Pasquier Etienne Pasquier. {1529.1615) sont un monu- Claude Fauchet. ment de véritable érudition.
C'est un recueil d’études sur le passé politique, religieux, littéraire de la France. 11 comprend neuf livres dont voici les titres et les sujets : Livres Î et II. Gaulois et Francs, origines de nos institutions (1561-1565). — Livre III Cour de Rome
et Eglise de France. — Livre IV. Anciennes lois francaises. — [Livre V. Histoire de France, les Mérovingiens. — [Livre VI. xv° et xvi° siècles, Jeanne d'Arc
(1596): <=; Livre : VIT. “Poésie française (1611). —
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Livre VIII. Langue française. — Laivre IX. Des Universités. (1621). ; Etienne Pasquier apporte dans ces études un ardent amour du passé : sur beaucoup de points, il a ouvert la voie aux futurs historiens de l’ancienne France et de ses