LE CHATEAU DE MONTAIGNE
(d’après une gravure du xIK£° s.).
Le moralisle aimait à s'’enfermer dans la tour où était installée sa « librairie » el 11, entouré de ses livres, —— dont il nous reste une soixantaine portant sa griffe, — il contrôlait, par le témoignage de ses auteurs favoris, ce que l’analyse intérieure lui avait appris sur l’humaine condition.
Montaigne refusa d’y rentrer, bien que ses fonctions de maire dussent l’y rappeler. Mais il faut noter que cette conduite ne fit point scandale parmi les contemporains. Au xvi° siècle, on brave l’ennemi, on fuit la maladie. Tout ce qu'on peut reprocher à Montaigne, c’est de ne s'être pas singularisé par son dévouement, Or s'il ne se sacrifie pas pour les petits, du moins ne s'huinilie-t-il
pas devant les grands. Son attitude vis-à-vis du pouvoir a toujours été très noble, et il a refusé les faveurs royales -en des termes qui témoignent de son indépendance. C'est ainsi que dans ce caractère les qualités et les défauts s'opposent et se balancent.
Montaigne s’est plu à insister sur ces contradictions de sa nature, préoccupé de trouver en lui-même l’homme « ondoyant et divers ».
Toutes les contrariétez s’y trouvent selon quelque tour, et en quelque facon. Honteux, insolent, bavard, taciturne, laborieux, délicat, ingénieux, hébété, chagrin, débonnaire, menteur, véritable : tout cela je le voy en moy aucunement, selon que je me vire ; et quiconque s’estudie bien attentivement trouve en soy, voire en son jugement mesme, cette volubilité et discordante. Je n’ay rien à dire de moi entièrement, simplement et solidement sans confusion et sans meslange, ny en un mot. Distinguo-est le plus universel membre de ma logique.
Mais il semble qu'il ait mis quelque coquetterie à souligner ces « contrariétés ». Et si l’on veut bien faire attention qu’il y a une réelle unité dans la conduite de sa vie, bien entendue et réglée avec méthode, on se convaincra qu'on est en présence d’une âme où le caprice a moins de pouvoir, où l’inconsistance et la fantaisie ont moins de place qu'on ne l’a cru, et pue Ôtre que Montaigne ne voudrait le faire croire,
Le trait caractéristique chez Montaigne, c'est l’union intime de deux facultés qui chez d’autres sont en proportions inégales, qui chez lui sont dans un équilibre parfait : je veux dire une imagination très vive et une intelligence très clairvoyante, qui ne renonce jamais à ses droits. Le cœur ne lui fait pas défaut, non plus que la sensibilité, même la plus délicate : mais son esprit surveille son cœur et contrôle sa sensibilité. Dans des cas où d’autres-n’entendent que la voix de la passion, il entend aussi celle de la raison ; et il les écoute toutes les deux. C’est pour cela qu’il se garde de tous les excès et ne s’entête pas à des opinions dont il voit trop bien le point faible. C’est de là que vient sa paresse ; pour se décider à agir, il faut ignorer, füt-ce volontairement,
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beaucoup de choses. De là encore lui viennent ses défauts les moins contestables ;: une trop grande clairvoyance est une sorte d’infériorité morale : dans l’enthousiasme, dans le dévouement, dans le sacrifice, il entre toujours un peu d’aveuglement. |
Cette clairvoyance, Montaigne s’en applique à luimême les effets, et c’est pour cela qu’il découvre en lui tant de contradictions. Il est rare, sinon impossible, que nous réalisions dans nos opinions, dans nos sentiments, dans nos actes, l’unité absolue. Cette unité du caractère, combien de fois a-t-elle été traversée par les défaillances, les hésitations, la lassitude, le doute ! Mais ce travail intérieur n'affleure pas à la surface, et nous nous le cachons à nous-mêmes parce que nous sommes de parti pris. Attendu que je suis résolu à faire ma vie ent homme d'énergie et de foi, je conclus que s’il y a en moi, à de certains jours, un homme qui doute, qui faiblit, qui est lassé de sa propre vertu, cet: homme n’est point moi. Montaigne, au contraire, se prête avec la même complaisance à tous ses sentiments et aux plus divers ; il s’y incarne, il est tour à tour l’homme de chacun d’eux. Il n’y a pas en lui plus de contrariétés que chez les autres hommes ; seulement, il les découvre d’un regard plus pénétrant et les avoue avec plus de sincérité.
En ce sens, Montaigne à pu dire : « C’est ici un livre de benne foi. » Il s’est peint tel qu’il s’apparaissait à lui-même, en se regardant vivre, en s’étudiant par le
dedans. Le portrait ressemble, mais si Montaigne ne-
cesse de répéter qu'il est lui-même « la matière de son livre », hâtons-nous d'ajouter un correctif qui est nécessaire pour comprendre la véritable signification des Essais : cette peinture individuelle mène à une peinture générale. Il ne faut pas prêter à Montaigne l’orgueilleux dessein, qui sera celui de J.-J. Rousseau dans ses Confessions, d’intéresser le monde entier aux singularités de Sa personne. Mais il fait cette remarque que « chaque homme porte en soi la forme entière de l'humaine con-
di il. fs - dus:
a Léa dé ét. dl. :
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LES MORALISTES : MONTAIGNE 229 dition ». C'est cette forme entière, c’est-à-dire le ca-
ractère commun de l’humanité que Montaigne cherche à atteindre. L'homme apparaît dans son livre, tel qu’il est en nous tous. A travers l’individu Montaigne apprendra à connaître l’homme en général, tel est l’objet des
Essais.
Les Essais échappent à
: toute analyse. Ils se compo- Le moraliste : les« Es- nt de es qui ne te Po: réunis par aucun lien : dans l’intérieur même de chacun des chapitres, l’auteur traite des matières les plus différentes. Une fois cependant Montaigne a fait un effort pour condenser sa pensée et exposer ce qu’on appellerait sa doctrine, si ce mot n'’offrait un sens trop arrêté pour s'appliquer à un ensemble d’idées dont c’est le caractère de rester flottantes. L’Apologie de Raymond de Sebonde est au centre même des Essais.
Raymond de Sebonde était un professeur de philosophie et de théologie à Toulouse. Dans un traité intitulé Theologia naturalis, il soutient que l’homme peut s’élever à la connaissance de Dieu par le raisonnement et que la raison prouve la foi. Montaigne, à la requête de son père, avait traduit ce livre « écrit en latin baragouiné d’espagnol ». Les objections qu’il souleva servent de prétexte à cette apologie, — singulière apologie d’ailleurs qui serait la meilleure réfutation de la thèse de Sebonde, et qui conclut à l’impuissance de la raison.
, Les uns, ce sont les dévots, objectent qu'il est dan--
gereux d'appuyer sur la raison ce qui est du ressort de la révélation. Montaigne, sans s’attarder à la discussion, répond que ces moyens sont, en effet, insuffisants pour ceux que la grâce n’a pas touchés ; maïs « la foy venant à teindre et illustrer les arguments de Sebonde, elle les rend fermes et solides ».
D'autres, ce sont les libertins, objectent que les raisonnements de Sebonde sont faibles et ne prouvent pas ce qu'ils voudraïent prouver. « Il faut secouer ceux-cy
un peu plus rudement, car ils sont plus dangereux et
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plus malicieux que les premiers. » Mais voici le procédé subtil de Montaigne et le détour de son argumentation. Au lieu de prouver que les raisons de Sebonde sont fondées, il va montrer, et avec quelle complaisance |
que, si elles sont médiocres, nous sommes incapables
d’en trouver de meilleures et de raisonner juste.
Voyons doncque si l’homme a en sa puissance d’aulres raisons plus fortes que celles de Sebonde, voire s’il est en luÿ d'arriver à aucune certitude par argument el par discours.
Et par une argumentation malicieuse et paradoxale, il va humilier l’homme, « la plus calamiteuse et faible de toutes les créatures et quant et quant la plus orgueilleuse »,
C’est un long parallèle entre l’homme et l’animal. Sommes-nous fondés à attribuer à celui-ci l’infériorité et la bêtise ?
Quand je me joue à ma chatte, qui séait si elle passe son Lemps de moy plus que je ne fay d’elle ?
Nous accordons aux animaux l'instinct.
En quoy, sans y penser, nous leur donnons un très grand avan-
tage sur nous, de faire que nature par une douceur maternelle les accompagne et guide, comme par la main, à toutes les actions et commoditez de leur vie,
Nous leur refusons la raison, en dépit des exemples les moins douteux. Les animaux ont nos vertus, ils ont nos vices : l’assimilation est complète. Puis, prenant l’homme en lui-même, Montaigne montre que son prétendu savoir n'est qu'une pièce de son ignorance. [I] oppose les philosophies et prend parti pour la méthode des pyrrhoniens.
Leur effect, c’est une pure, entière, el très-parfaite surséance de jugement... Quant aux actions de la vie, ils sont en cela de la commune facon. Ils se prestent et accommodent aux inclinations naturelles, à l'impulsion et contrainte des passions, aux constitutions des loix et des coutumes et à la tradition des arts... Cette cy présente l’homme nud et roide, reconnoissant sa foihlesse naturelle propre à recevoir d’en haut quelque force estrangère, desgarni d’humaine science el d'autant plus apte à loger chez soy ladivine
Lr 4.
instruction et créante-anéantissant son jugement pour faire plus de place à Ia foy.
Tel est le dernier mot de Montaigne, Nous ne savons rien, et la raison est impuissante : on ne saurait donc combattre la foi au nom de la raison. Lé scepticisme, en tant qu'il se réduit à douter de la raison, devient ainsi une arme contre l’hérésie. [1 s’allie chez Montaigne à la croyance la plus sincère et il lui prépare même les voies ; car une fois la raison en déroute, il n’est plus rien qui s'oppose à la croyance.
C’est de biais qu'il faut prendre Montaigne. En étu-
Opinions littéraires. diant quelques-unes de ses
opinions particulières, nous
serrerons de plus près cette pensée qui se dérobe. En recueillant ses jugements sur quelques écrivains, nous verrons se dessiner son tour d'esprit ; nous l’étudierons, pour ainsi dire, à travers l’œuvre dés autres.
Les lectures favorites sont pour Montaigne celles qui lui promettent une bonne récolte d'observations morales. Aussi, recherche-t-il surtout les livrés d'histoire.
. « C’est mon gibier en matière de livres », écrit-il. Et parmi les historiens, ceux qu'il préfère, ce ne sont pas les auteurs d'histoires générales, mais les auteurs de biographies particulières, Ceux-là « s'amusent plus aux
conseils qu'aux événements, plus à ce qui part du dedans
- qu'à ce qui arrive du dehors ». La connaissance du
- dedans, voilà ce qui intéresse Montaigne. Par ]à s’expli-
que le si grand amour qu'il a pour Plutarque : il trouve
- en lui l'historien moraliste, qui s'attache aux traits de caractère, rapporte une plaisanterie parce qu’elle en dit
souvent plus sur l’âme d’un homme qu'une bataille gagnée et qui, raisonnant sur toutes choses, donne des conseils de vie pratique. Les moralistes et Sénèque sont encore parmi les livres de chevet de Montaigne.
En revanche, il est certains genres pour lesquels
. Montaigne pousse le mépris jusqu’à la plus criante in-
232 LE XVIe SIECLE.
justice. D'abord l'érudition dont s'était enivrée la Renaissance, Il fait la caricature de ce pédant,
Tout pituiteux, chassieux et crasseux, que tu vois sortir après minuit d’une estude... Penses-tu qu’il cherche parmi les livres comme il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage ? Nulles nouvelles. 11 y mourra, ou il apprendra à la postérité la mesure des vers de Plaute ou la vraie orthographe d’un mot latin.
L'érudition nous détourne de ce qui devrait être notre étude, l'apprentissage de la vie ; la rhétorique est. plus dangereuse encore, parce qu’elle nous apprend à masquer nos sentiments. Montaigne confond d’ailleurs l’éloquence avec la rhétorique, et on comprend alors qu'il soit impitoyable pour ce maître de l’éloquence que fut Cicéron.
Si j’ai employé une heure à le lire, qui est beaucoup pour moi,
et que je me ramentoive ce que j’en ay tiré de suc et de substance, la plupart du temps je n’y trouve que du vent.
Montaigne ne cherche pas seulement dans ses lectures un profit moral ; il y veut encore cet agrément qui vient de l’élégance du style et de la perfection de la forme. De là son admiration pour les Commentaires de César.
Dieu sail encore de quelle grâce et de quelle beauté il a fardé cette riche matière d’une façon de dire si pure, si délicate et si
parfaite, qu'à mon goût il n’y a aucuns escrits qui puissent être comparables aux siens en cette partie.
La poésie n’est guère pour lui, et quoiqu'il ait luimême un tour d'imagination si poétique, qu’un langage plus délicat, une façon plus ingénieuse de dire les choses. Il compare différents poètes non tant sur une pensée que sur un vers. Ovide, qui enchantait son enfance, lui semble trop peu sérieux et solide, et toute sa sympathie va à ces écrivains accomplis : Horace, Lucrèce, et « le maistre du chœur », Virgile.
Curieux de l'observation morale, amoureux de la forme, tel nous apparaît Montaigne à travers ses lectures ; et ces deux traits chez lui sont essentiels.
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Montaigne ne pouvait man-
quer de se préoccuper de
Idées sur l’éducation. cette question de l’éduca-
tion, qui est toujours pen-
dante. Il lui à consacré un
des plus importants chapitres des Essais : De l’institu-
ion des enfants. Il commence par la critique de l’édu-
cation contemporaine : pédantisme, science arrogante, formules vides patiemment récitées.
Je ne veux pas qu’on emprisonne ce garçon, je ne veux pas corrompre son esprit à le tenir à la géhenne et au travail, à la mode des autres, quatorze ou quinze heures par jour, comme un portefaix:
I] confiera l’enfant à un précepteur ; mais il se gar- dera de choisir celui-ci parmi ces hommes « abêtis par téméraire avidité de science ».
Le maître aura plutôt la tête bien faite que bien pleine, plus les mœurs et l’entendement que la science. On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verseroit dans un entonnoir, et notre charge ce n’est que redire ce qu’on nous a dit... Je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour. Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger de son train. Qu'il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu’il juge du profit qu’il aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie. Qu'il ne lui apprenne pas tant les histoires qu’à en juger.
Former le jugement de son élève, tel est le but que se propose Montaigne. Aussi, ne s’embarrasse-t-il pas de lui faire apprendre les sciences : dialectique, logi-
,que, physique. Ce n’est même pas dans les livres qu’il le fera surtout étudier, c’est dans le monde, par la conversation quotidienne, par les voyages.
A cet apprentissage tout ce qui se présente à nos yeux sert de livre suffisant : la malice d’un page, la sottise d’un valet. Le commerce des hommes y est merveilleusement propre, et la visite des pays étrangers, pour frotter et limer notre cervelle contre celle d'autrui.
La leçon ainsi donnée sera utile ; ce n’est point assez : il la faut agréable.
Notre leçon se passant comme par rencontre, sans obligation de temps et de lieu et se mêlant à toutes nos actions, se coulera sans se faire sentir... Otez-moi la violence et la force : il n’est rien qui abâtardisse et étourdisse si fort une nature bien née.
Voilà un plan d'éducation original et qui vaut d’être médité après celui de Rabelais, dont il semble que Montaigne ait expressément voulu prendre sur certains points le contre-pied, Comme Rabelais, Montaigne fait table rase de la scolastique et de l’enseignement du moyen âge ; et de même il fait à l’éducation physique une juste part. Mais tandis que le programme de Xabelais embrassait l’universalité des connaissances et s’adressait surtout à la mémoire, Montaigne fait fi de la mémoire et ne s’adresse qu’à ce qu'il appelle le jugement. Il pose ainsi le principe de toute saine pédagogie, à savoir que le but de l’éducation consiste à former l'esprit de l'élève. Ajoutons qu'il abonde en remarques et prescriptions de détail excellentes. Mais il contient aussi des vues chimériques et qu'il faut relever.
Certaines erreurs sautent aux yeux. Certes il ne faut pas que le maître rende l’étude rebutante ; encore ne faut-il pas la rendre trop facile et il est à la fois immoral et décevant de présenter l'étude, non comme ce qu'elle est : un devoir, mais comme un plaisir. L'objet certain de l'éducation est de faire prendre à l'enfant l'habitude de l'effort. — Puis, l’éducation, suivant le programme de Montaigne, est par trop vide : non seulement elle ne porte sur aucune science spéciale, mais elle n'envisage l'acquisition d'aucune connaissance précise. Celui qui aura été formé par elle, saura raisonner de tout et ne saura rien faire, il sera impropre à toute carrière déterminée. — Remarquons enfin qu'il y a de l’utopie jusque dans ce soin, excellent en soi mais trop exclusif chez Montaigne, de former le jugement de l'élève. Ce sont d’autres facultés qui s’éveillent d’abord chez l'enfant : pendant les premières années, il faut s'adresser à sa mémoire et à son imagination. Plus tard, ce sera bien temps que le jeune homme raisonne et se mêle à la société pour la juger ; et encore faudra-t-il
redouter une expérience précoce, à un âge où les principes ne sont pas arrêtés. Montaigne le sait bien.
Tant d’humeurs, de sectes, de jugements, d'opinions, de lois el de coutumes nous apprennent à juger sainement des nôtres, et
apprennent notre jugement à reconnoître son imperfection et sa - naturelle foiblesse.
Or, on peut se demander si tel est le plus grand profit de léducation et la meilleure façon pour préparer un jeune homme à entrer dans la vie. L'élève de Montaigne sera un homme du monde, médiocrement instruit, peu capable d’un travail régulier et précis, d’ailleurs d’une intelligence aiguisée et subtile avec un penchant au scepticisme, un aimable dilettante à qui risqueront de
manquer les qualités de l’homme d'action.
Le travail d'analyse auquel le moraliste se livre sur luimême, aboutit nécessairement à une conclusion pratique, c’est-à-dire à une attitude en face de la vie et à une règle de conduite. Montaigne a l’esprit trop réaliste pour ne pas penser que l’objet dernier de toute étude est d’apprendre à vivre. L'idéal qu'il nous propose est celui d’une sagesse aimable et
souriante.
L'âme qui loge la philosophie... doit faire luire jusques au dehors son contentement, son repos et son aise... Elle a pour son but la vertu qui n’est pas, comme dit l’eschole, plantée à la têle d’un mont coupé, raboteux et inaccessible. Ceux qui l’ont approchée la tiennent, au rebours, logée dans une belle plaine fertile et fleurissante.. Pour n'avoir hanté cette vertu suprême, belle, triumphante, amoureuse, délicieuse pareillement et courageuse, ennemie professe et irréconciliable d’aigreur, de desplaisir, de crainte et de contrainte, ayant pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes, ils sont allés, selon leur faiblesse, feindre cette sotte image, triste, querelleuse, despote, menaceuse mineuse, et la placer sur un rocher à l’escart, emmy des ronces ? fantosmes à” estonner les gens,
La sagesse de Montaigne.
La sagesse est dans la mesure :
L'immodération vers le bien même, si elle ne m'offense, elle m'estonne….. soyez sobrement sages.
236 LE, XVIS SIÈCLE.
Se conformer à la nature, telle est la règle ; la nature. sait mieux que nous ce qui nous Convient ; noS Maux viennent le plus souvent de nous-mêmes et de l'habileté
que nous mettons à nous tourmenter :
Oh que c’est un doux et mol chevet et sain que l'ignorance et . l’incuriosité à reposer une tête bien faite !
Ainsi, dans leur signification et portée générale, les Essais sont un art de vivre heureux.
-Montaigne est un moralisie
dont on peut discuter les
L'écrivain. tendances : on ne peut que
saluer le génie de l’écrivain.
Sans doute il y a chez lui une
lscune, qu’il présente en commun avec la plupart des
écrivains du xvr° siècle : il ne compose pas. Il se rend
compte du désordre qui règne dans son livre, et s’en inquiète peu.
Je n’ay point d’aullre sergeant de bande à ranger mes pièces
que la fortune. À mesure que mes resveries se présentent, je les
entasse : Lanlôt elles se pressent en foule, tantôt elles se traînent
à la file. Je veux qu’on voie mon pas naturel et ordinaire ainsi détraqué qu'il est.
Voici quel est ce « pas ordinaire ». Montaigne commence par une réflexion générale. C’est quelque maxime qu'il vient de lire, et qui a mis son imagination en éveil : il aime à penser, non pas à la suite d’autrui, mais à propos des opinions qu’il trouve chez d’autres. Puis, des anecdotes lui reviennent en mémoire. Ces anecdotes, il les prend de toutes mains et peu lui importe que l'authenticité en soit médiocre. Il a beaucoup lu, et lu a hasard : les citations se pressent sous sa plume et s> mêlent à son texte. Elles n’y font pas disparate, parce qu'il y a une certaine conformité entre le tour d'imagination de Montaigne et l'imagination des anciens ; elles ne semblent pas pédantesques, parce que Montaigne ne cherche pas à faire étalage de son savoir, et qu'il voit seulement dans ces citations la
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