‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 76 sur 294 · PIERRE (CHARRON · texte numérisé non relu

PIERRE (CHARRON

(d'après une gravure du Xvr° $.)

Le grave docteur qui a mis en système les idées hasardées par Montaigne dans le désordre apparent d’une causerie à bâtons rompus.

En donnant dans les Essais les modèles de l'analyse intérieure, il à servi à la formation de là littérature classique dont l’un des traits essentiels et qui fera sa valeur durable, sera justement l’étude du cœur humain. Le succès fut très grand, et dès le début. Pendant son voyage, Montaigne rencontre beaucoup de personnes qui connaissent l’auteur des Essais. I à des dévôts comme M de

Gournay. Il a des disciples

et des imitateurs dociles.

En 1601, Charront, dans un traité De la Sagesse, expose une philosophie qui est celle de Montaigne, mais en prêtant aux idées du moraliste un tour dog-

matique et une forme singulièrement alourdie, Sous le règne de Henri IV, les Essais sont un des

1. Pierre Charron, d'abord reçu av cat, se tourna du côté de l'Église, se fitune ré, ulatioo de prédicateur et d: con‘roversiste ortho loxe. Son prem'er ouvrage fut une réfutalion da Traité de l'Eglise de Du Pless s-Mornay : les Trois Vérités (1594). ne fut en rapport avec Montaigne, que vers lÂge de quarante-huit ans ; il subit néanmoins, grâce à une admiration sans limites, l'iufl ience de, sa phil sophie. Nature de d sciple, Clarron a presque copié des pages entières de Montaigne, sans préjudice de celles qu'il prend à la Philosophie morale des Stoiques de Guillaume

du Vair.

livres les plus lus parmi les gens du monde, à la cour et dans les provinces: Tout gentilhornme de campagne qui veut se distinguer des simples preneurs de lièvres, selon le mot de Huet, en a son exemplaire sur le manteau de sa cheminée. IT l’ouvrira au retour de la chasse, en attendant le dîner, où bien lé soir après souper, les pieds &u feu, car ce livre est de ceux qu ’on peut ouvrir à toute héure et à toute page. Il n exige aucun effort d esprit, chaque passage se suffit à lui-même ; et l’on n’a-pas la peine de se rappeler ce qu'il vous a dit hier pour comprendre ce qu'il vous dit aujourd'hui.

Surtout, son influence $’accordait bien avec l’état des esprits et cette sorte de lassitude qu’on éprouve au lendemain de crises violentes. L'esprit de Montaigne se répandait de lui-même un peu partout ; il flottait dans l’air. Il subsistera pendant tout le xvri® siècle chez quelques disciples et se perpétuera en dépit dés attaques. C’est Port-Royal qui donnera le signal de la réaction : or Montaigne rencontre, à Port:Royal même, un des écrivains qui luf doivent le plus, Pascal. Et cette grande admiratrice de Pascal qu'était M®° de Sévigné, sera pareillemént une amie de Montaigne. Le xvr* siècle se recommiandera dé lui sans s'apercevoir qu'il y à un complet désaccord entre l'esprit des « philosophes » qui ont une confiance illimitée dans la raïson, et l’esprit de Montaigne qui doute du pouvoir de la raison. Ainsi est-il arrivé à Montaigne d'être aussi mal compris par ses adversaires et par ses amis. Il prend un malin plaisir À déjouer même l'admiration.

RÉSUMÉ

103. Le premier en date de nos grands moralistes est Michel de Montaigne (1533-1592). Conseiller à la Cour des aides de Périgueux, puis au Parlement de Guyenne, et maire de Bordeaux, à part un voyage qu'il poussa jusqu'à Rome, il vécut dans son château de Montaigne,

210 LE XVI° SIÈCLE. £ retiré dans sa « librairie », uniquement occupé de la rédaction des « Essais » dont les deux premiers livres parurent en 1580 et le troisième en 1588.

104. Caractère très complexe, physionomie très chan- - geante, Montaigne est d’abord soucieux ce son repos et ami de Ja mesure; les contrariétés de sa nature peuvent être expliquées par l'alliance d’une sensibilité très vive et d’un esprit très clairvoyant qui n’a bandonne jamais ses droits.

105. Dans ce livre de bonne foi que sont les « Essais », Montaigne s’étudie lui-même, mais pour arriver à la connaissance de l’homme en général.

106. Les « Essais » sont formés d’une série de chapitres sans lien où l’auteur traite, au hasard de la rencontre et au gré de sa fantaisie, des sujets les plus différents. Le chapitre intitulé : Apologie de Raymond de Sebonde est celui d’après lequel on peut se faire une idée d'ensemble de la doctrine de Montaigne.

107. C’est le scepticisme à l’égard de la raison. Nous ne pouvons prétendre à trouver la vérité par les lumières naturelles : aussi, nous devons nous attacher sans hésitation et sans arrière-pensée à la foi.

108. En matière d'éducation, Montaigne, au rebours de Rabelais qui surchargeait la mémoire de l'élève, pense qu'il faut s'attacher exclusivement à former le jugement de l'enfant ; préoccupation très légitime, mais que Montaigne pousse à l’excès, au point de négliger l’acquisition de toutes connaissances positives.

109. La sagesse de Montaigne est une sagesse souriante, ennemie de tout excès, faite du sentiment de la mesure, un art de vivre heureux.

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