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CHAPITRE XIV LE XVII SIÈCLE

I. Le xvri® siÈèCLE. — Les trois périodes. — La langue ; la gram-

maire.

II. RÉFORME DE LA POÉSIE. — Malherbe ; sa vie. — Son caractère. — Le poète. — Le chef d'école. — Ses réformes. — Son influence. — Les dissidents. Mathurin Régnier. — Les Satires. — L'écrivain. — Sa lutte contre Malherbe. — Théophile et Saint- Amant. — Le burlesque : Scarron.

Le xvr° siècle est la grande époque de la littérature française. Les circonstances sont particulièrement favorables au développement littéraire. La France reprend de jour en jour la prépondérance en Europe ; grâce aux succès éclatants de ses armes et de sa diplomatie, c’est à elle qu'appartiendra l'influence politique ; par suite, elle se soustraira à l'influence des littératures étrangères, encore dominantes dans la première moitié du siècle, et créera une littérature purement française qui S'imposera à l’imilation des autres pays. |

La restauration de l'autorité publique permet aux écrivains de poursuivre un idéal de perfection artistique, sans se préoccuper de donner aux œuvres littéraires une portée sociale ou politique. La haute société et la cour accordent aux écrivains une protection éclairée. Enfin, le moment intellectuel est particulièrement heureux ; l'esprit, qui s’est retrempé dans la connaissance des lettres anciennes, s’est assez fortifié pour se

dégager d’une imitation trop docile. Aux deux éléments:

que lui à légués le xvr° siècle, — limitation de l’anti-

PUS EN US UE NPC EUNAR E

quité qu'il doit à l’école de Ronsard, la passion de la recherche ne qu'il doit à-Montaigne, — le xvir° siècle en ajoutera un qui achève de le caractériser : un puissant et large courant de christianisme. La langue, capable désormais d’exprimer toutes les idées, a pris nettement conscience d’elle-même : elle est entièrement française par la syntaxe et par le vocabulaire.

Du concours de ces circonstances et de la réunion de

ces éléments, va sortir notre littérature classique. Certes, elie ne ferme pas le cycle de la production française ; elle a ses lacunes et laisse à faire aux siècles suivants ; d’autres époques nous donneront à admirer d’autres beautés. Mais la littérature classique est celle qui nous offre l’ensemble le plus complet des qualités propres à notre race : elle réalise l’idéal propre à la France en littérature.

Ce qui caractérise notre littérature classique, c’est la tendance à faire de la raison la faculté souveraine et à donner pour but à l’œuvre de l'écrivain l'expression de la vérité universelle. De là, cette prédilection qu'a Je xvur° siècle pour les idées générales et les sentiments communs à tous les hommes, et son succès dans les genres impersonnels, qui vivent de la connaissance du cœur humain : il a porté à la perfection la littérature dramatique, l’éloquence de la chaire, les éludes morales. De Ià, sa méfiance à l'égard de tout ce qui est relatif, particulier, changeant : il se détourne de la poésie lyrique, genre éminemment personnel, et néglige la description de la nature et du monde extérieur.

La littérature classique, ainsi comprise, ne sera constituée définitivement que dans la seconde partie du siècle ; et l'idéal commencera à s’en altérer dès la fin du règne de Louis XIV. C’est dans un espace de vingt- cinq années que tient cet incomparable moment du pur génie français.

Le xvrr° siècle se divise en trois périodes.

La première (1600-1660) qu'on est convenu d’appeler époque Louis XIII et qui, en réalité, s'étend jusqu’à la fin de la régence d’Anne d'Autriche, est encore une

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époque de lutte et de préparation. A l'influence italienne s’est ajoutée l’espagnole ; les traditions d’indiscipline léguées par le siècle précédent revivent chez des écrivains, non des moindres, qui refusent de se plier à l'autorité de Malherbe ; le goût de la société polie, qui en est à ses débuts, oscille du précieux au burlesque, avant de s'arrêter au naturel et au vrai.

La seconde période (1660-1685) s'ouvre avec l’avènement de Louis XIV au pouvoir personnel. Sous la double influence du Roi et de Boileau, l’esprit d’autorité va triompher et ranger définitivement la littérature à la discipline de la raison.

Au cours de la troisième période (1685-1715) certains signes, — renaissance de la préciosité, recherches de style, esprit de chimère, hostilité contre le christianisme, curiosité scientifique, — annoncent un esprit nouveau.

j La maturité de la langue est une condition essentielle pour qu'une littérature atteigne à la perfection. Aussi, tout le monde au xvrr° siècle s'occupe des questions de langue et de grammaire ; ces questions sont à la mode dans les salons et parmi les femmes aussi bien que dans les réunions savantes. L'avis qui prédomine consiste À reconnaître l’usage pour souverain arbitre en matière de langage. Les décisions du grammairien Vaugelas (1595-1650) font autorité ; mais Vaugelas n’est pas un pédant, ni même un savant. Il n'impose au langage aucune règle arbitraire il se contente d'observer, et c’est de l'expérience qu'il déduit les lois. Seulement, ïl distingue entre le bon et le mauvais usage. « Le mauvais se forme du plus grand nombre de personnes, qui presque en toutes choses n'est pas le meilleur ; et le bon, au contraire, est composé non pas de la pluralité, mais de l'élite des voix. » L'usage des écrivains et de la société polie va donc faire loi.

Grâce à ces efforts réunis, la langue atteint à cette

La langue ; la grammaire.

unité, qui jusqu'alors lui avait fait défaut. Elle s’épure, non sans s'appauvrir quelque peu. Les termes qu’elle perd sont pour la plupart des termes concrets et colorés, qui convenaient à la narration ; ceux qu’elle acquiert sont souvent des termes abstraits qui conviennent à l’analyse, Mais, la véritable richesse d’une langue ne consiste pas dans l’étendue de son vocabulaire, En n’employant les mots que dans leur sens propre et dans une acception conforme aux origines, le xvrr° siècle crée une langue qui suffira à tous les besoins de la pensée. Pour la syntaxe, la phrase s’arrête à mi-chemin entre la période calquée sur la période latine, trop longue au gré du lecteur français, et la petite phrase coupée à l'excès et qui, supprimant les propositions subordonnées, a le tort de ne pas accuser suffisamment le lien des idées entre elles et leur dépendance réciproque. Pour la grammaire proprement dite et l’orthographe, ce respact de l’usage n'ira pas sans inconvénients ; on érigera en lois certaines bizarreries et irrégularités qui se sont glissées dans la pratique : l’idée qui domine est que les mots ont, non pas seulement une sonorité, mais une

figure, et qu'il importe de ne pas en changer l’aspect,

après qu'il a été consacré par l’usage.

Du xvu° siècle date, à proprement parler, la langue moderne. Désormais elle se modifiera avec le temps ; elle receyra de chaque grand écrivain la marque particulière de son génie. Mais, dans les grandes lignes, elle ne variera plus, et nous n’aurons plus à y noter de changement profond, ni de brusque révolution.

Entre les mains des derniers disciples de Ronsard, la poésie s’est de nouveau appauvrie et affadie : elle ne traite que de petits sujets, elle souffre des mêmes défauts auxquels Ronsard avait remédié cinquante ans aupara-

vant. En outre, sous l’influence depuis longtemps domi-

nante de l'Italie, et celle chaque jour croissante de

RAELETT POV

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l'Espagne, «elle devient maniérée et infectée de mauvais goût. Le besoin d’une réforme sévère se faisait sentir, Malherbe va entreprendre cette réforme.

François de Malherbe naquit à Caen, en 1555. Son édu-

Malherbe. Sa vie. cation, commencée à Caen

et à Paris, s’acheva à l’étran-

ger, à Heidelberg et à Bâle.

11 s'attacha d’abord au grand prieur de France, Henri, duc d'Angoulême, et le suivit en Provence en qualité de secrétaire. On sait peu de chose de sa vie jusqu'à l’année 1605, époque où il quitta la Provence et vint à la cour avec Guillaume du Vair et celui qui devait rester son meilleur ami et son correspondant le plus assidu, Claude Fabri de Peiresc. Ce voyage était projeté depuis longtemps. C’est vers 1600 que, Henri IV ayant demandé à Du Perron s’il faisait encore des vers, celuici lui répondit «qu’il ne fallait point que personne s’en mêlât après un certain gentilhomme de Normandie, habitué en Provence, nommé Malherbe, qui avait porté la poésie française à un si haut point que personne n’en pouvait jamais approcher ».

Depuis cette époque, le roi parlait souvent de Malherbe, et souhaitait le faire venir à la cour. Mais, comme il était « ménager », il reculait devant la dépense, On profita d’un voyage d’affaires. Malherbe devient alors écuyer du roi, attaché à M. de Bellegarde, puis gentilhomme ordinaire de la Chambre. C’est le temps où on le trouve sollicitant sans cesse une pension que le roi lui promet toujours et oublie toujours de lui accorder. Partant c’est l’époque des pièces de commande, des vers « de nécessité », composés pour le compte du roi, et d’ailleurs parmi lesquels se trouvent quelques-uns des meilleurs qu’ait faits Malherbe.

Après la mort de Henri IV, Malherbe s’attache à Marie de Médicis, et mérite les faveurs royales par son assiduité de parfait courtisan. Malgré l’ennui que lui causent les voyages de Fontainebleau, il suit fidèlement

la cour et s’efforce d’amuser la reine par ses récits et ses propos. Ses dernières années sont attristées par des

MALHERBE (Portrait peint par Finson en 1613 et grav: par [. Goelmans).

Sur cette figure lumineuse d’un gentilhomme du Rn Henri IV se lisent raison et noblesse, annonçant le Grand Siècle.

cbagrins de famille et par la perte du dernier de ses enfants. Le 16 octobre 1628, il mourait à Paris, âgé de soixante-treize ans.

La figure de Malherbe est:

d'un puissant relief, Elle a Son caractère. été dessinée par Racan, le ‘ disciple. le plus fidèle du = poèle, qui nous a laissé sur la vie de son imaître des Mémoires détaillés. L’impression qui s’en dégage n’est pas favorable au caractère de Malherbe. Courtisan, il l’est doublement, par ses flatteries et par son ingratitude. Il encense l’homme au pouvoir, quitte à l’accabler quand il n’a plus rien à en attendre, Ainsi pour Henri IL En lui adressant les Larmes de saint Pierre, voici commient il invoquait sa protection Henri de qui les yeux el l’image sacrée Font un visage d’or à cette âge ferrée, Ne refuse à mes vœux un favorable appui...

Plus tard, il dira :

Quand un roi fainéant, la vergogne des princes, Laissant à ses flatleurs le soia de ses provinces, Entre les voluptés indignement s'endort, Quoique l’on dissimule, on n’en fait point d’estime. Et, si la vérité se peut dire sans crime,

C'est avecque plaisir qu'on survit à sa mort.

Ainsi, pour Marie de Médicis : du jour où il ser: dangereux d'être trop attaché à la reine mère, le courlisan s'écartera d'elle avec prudence. Ainsi pour Luynes, qu’il adule dans une dédicace, et qu’il appelle ensuite : « Cet absinthe au nez de barbet », qu'il aurait voulu voir au gibet,.

Il aime l'argent et juge ses vers d’après le profit qu'il en tire. « Les vers seront beaux pour moi, s'ils me procurent une augmentation de pension. » Esprit morose, il prend plaisir à insister dans ses conversations sur le mépris qu'il fait de toutes les choses que l’on estime le plus dans le monde. De tempérament processif et grondeur, il est célèbre par ses brusqueries. Il est homme à vous couper la parole : « Adieu, vous me faites brûler ici pour cinq sols de flambeau, et tout ce que vous me dites ne vaut pas six blancs. » IT fait rasseoir le poète Desportes

RL RS ne té dt dé

RÉFORME DE LA POÉSIE. 251 qui se levait de table pour aller chercher sa traduction des Psaumes : « Votre potage vaut mieux que vos psaumes. »

Quelques-unes des particularités de ce caractère ont été réunies dans le portrait satirique, — et ressemblant, — que Balzac a tracé du poète grammairien.

Vous vous souvenez du vieux pédagogue de la cour qu’on appeloit autrefois le tyran des mots et des syllabes, et qui s'appelait lui-même, lorsqu'il étoit en belle humeur, le grammairien en lunettes et en cheveux gris. J’ai pitié d’uñ homme qui fait de si grandes affaires entre pas el point, qui traite l’affaire des participes et des gérondifs comme si c’étoit celle de deux peuples

. voisins l’un de l’autre et jaloux de leurs frontières. Ge docteur en

langue vulgaire avoit accoutumé de dire que depuis tant d’années il travaillait à dégasconner la cour, et qu’il n’en pouvoit venir à bout. La mort l’attrapa sur l'arrondissement d’une période, et - Van climatérique l’avoit surpris délibérant si erreur et doute étaient masculins ou féminins.

Ce caractère ne semblait pas annoncer un poète, Si Le poète. l’on entend par là un homme chez qui dominent l’imagination et la sensibilité. C’est sur le tard, à force de travail et de patience que. Malherbe est devenu un grand poète. Ses premières pièces, au dire de Tallemant, étaient « pitoyables ». Les Larmes de saint Pierre, dédiées en 1586 à Henri ITTF, contiennent tous les défauts que Malherbe devait reprocher plus tard aux pétrarchistes de la fin du siècle : mauvais goût, hyperboles, antithèses, alliances bizarres. Par la suite, Malherbe désavoua cette œuvre de jéunesse. On y trouve cependant quelques stances comparables à ses meilleurs vers :

Que je porte d’envie à la troupe innocente De ceux qui, massacrés d’une main violente, Virent dès le matin leur beau jour accourci ; Le fer qui les tua leur donna cette grâce

Que si de faire bien ils n’eurent pas l’espace, Ils n’eurent pas le témps de faire mal aussi...

Ce furent de beaux lis, qui mieux que la nature Mélant à leur blancheur-lincarnate peinture

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Que tira de leur sein le couteau criminel, Devant que d’un hiver la tempête et l'orage A leur teint délicat pussent faire dommage S’en allèrent fleurir au printemps éternel...

Ce qui appartient em propre à Malherbe, c'est la pureté d’une forme châtiée, la correction du vers, l’harmonie de la grande strophe lyrique. Où il est bon, Malherbe va jusqu’à l’excellent. Or, ce qui importait alors, c'était d'offrir aux contemporains quelques pièces, en petit nombre mais parfaites, et qui seraient les modè: les de ce qu’on devait attendre de l’art nouveau fondé sur la raison. La Paraphrase du Psaume CXLV, les prermières et les dernières strophes de la Consolation à Du Périer, les dernières de l’Ode au Roi allant châtier les Rochelois offrent le type même de la poésie classique qui consiste à exprimer des vérités élernelles sous une forme impérissable. C’est à bon droit que le poète a dit de lui en un vers magnifique :

Ce que Malherbe écrit dure éternellement.

Malherbe est réformateur

par vocation ; il a un tempé-

Le chef d’école. rament de chef d'école. Ici, les défauts mêmes de son

caractère l’ont servi. C’est un

esprit étroit et court de vues, mais juste et sûr de soi.

Chef d'école, il plane sur quelques disciples, «les sieurs de Touvant, Colomby, de Racant et Maynard? » : il les

1. Honorat de Bueil, marquis de Racan (1539-1670), est le plus distingné d’entre ces d sciples. IL a publié une p:stora'e : les Bergeries, des stances, des psaumes, des odes, des sonnets. Ce qui le distingue, c'est un sentiment vrai de Ja nature. Dans sa pièce la p'us célèbre, les S{ances à Tircis sur Ja ratraite, il parle avec un charme p’nétrant du bonheur de l'homme qui vit à la campagne :

IL voit de toutes parts combler d’heur sa famille, La javelle à vleiu poing tomber sous la faucille, Le v ndangour plo er sous te faix des paniers, Et semble qu'a l'envi les fertiles nontagnes,

Les humides vallons et les grasses campagnes S'elforcent à remplir sa cave et ses greniers.

De tels vers sont d'un poète qui goûte la campagne, non à travers les anciens, - mais so s l'impression qu'il en à directement recu. 2, François Maynard (1582-1646) fut comme Racan de l'Académie fran-

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