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assujettit à une discipline étroite et leur inspire une terreur salutaire. Il est impitoyable pour les poètes rivaux. Dans son Commentaire sur Desportes, il prodigue les critiques injurieuses : « Pâté de chevilles. excellente sottise,.… néant... absurde... froid jusqu’à la glace. » Il est exclusif et considère comme non avenue toute la poésie antérieure. Il est exagéré par système. Réagissant contre les dévots de l'antiquité, il répudie les anciens, que cependant il connaît pour les avoir imilés et traduits. Il a conscience de son rôle 6& ne s'émeut d'aucune crilique. S’il a dit qu’un poète n’est pas plus utile à PEtat qu'un bon joueur de quilles, c’est l’expression de forme paradoxale, — et sans doute volontairement triviale, — d’une idée juste et noble, à savoir que la notion d'utilité n’entre pas dans la conception de l’art. Au surplus il a foi dans l’art et dans les règles, sévères à dessein, qu'il lui préserit :
Apollon à portes ouvertes
Laisse indifféremment cueillir
Les belles feuilles toujours vertes
Qui gardent les noms de vieillir :
Mais l’art d’en faire des couronnes
N'est pas su de toutes personnes,
Et trois ou quatre seulement.
Au nombre desquels on me range
Peuvent donner une louange
Qui demeure éternellement.
Malherbe s'attaque d’abord
à l’érudition extérieure.
Ses réformes. L'école de Ronsard avait organisé le pillage de l’anti-
quité. À l’imitation confuse,
à l'importation directe des originaux étrangers, Malherbe substitue cette méthode de choix qui était celle d'Horace imitant les Grecs. Pour la langue, il réclame l’unité. Il
guise. Mais, s yant déplu à Richelieu, il dut se confiner à Aurillac, où il était pr-sident. É
Las d'espérer et de me plaindre
De Ja cour, des grands et du sort,
C’est ici que j'attends Ja mort
Sans la désirer ni la craindr2.
C’est surtout par la perfection du rythm?: que valent ses poésies.
proscrit l’idiome bariolé de grec, de latin et de gascon. 1} rejette les patois, se moque du vendômois de Ronsard, se-vante d’avoir dégasconné la cour, et assure que l'écrivain doit puiser uniquement à la source populaire, au fonds national. « Quand on lui demandait .son avis de quelque mot français, il renvoyait ordinairement aux crocheteurs du Port au foin et disait que c’étaient ses maîtres pour le langage. »
Pour le style, il réagit contre la facilité négligente. Lorsque Régnier dit, en parlant du poète, que « ses nonchalances sont ses plus grands artifices », il donne un cénseil aussi séduisant que dangereux, Malherbe, au contraire, biffe sans pitié, dans les exemplaires de Ronsard.et de Desportes, toutes les nonchalances : mauvaises métaphores, comparaisons inexactes, fausses délicatesses. Il demande compte à chaque mot de sa valeur propre et de sa place dans la phrase. Epithètes banales, impropriétés déguisées par l’harmonie, rien ne lui échappe.
Pour la versification, mêmes sévérités. Il proscrit la rime qui s'adresse seulement à l'oreille (apparent, conquérant), la rime du simple et du composé (temps, printemps), des môts de même nature (père, mère), des noms propres (Lysandre et Alexandre), d’une longue avec une brève (dictame, âme), du milieu avec la fin du vers. Il interdit l’hiatus et l’enjambement. Quant aux coupes qu'il adopte, il n’en choisit qu’un très petit nombre dans le répertoire si varié de la Pléiade ; mais celles qu'il emploie sont irréprochables pour l’harmonie, et toujours en parfait accord avec l’idée.
.. La réforme de Malherbe
prépare, dans l’histoire de no-
Son influence. tre poésie, une époque nouvelle. Boileau, héritier de ses théories et continuateur de son
œuvre, après avoir exécuté en quelques vers nos vieux poètes, s’écrie : « Enfin, Malherbe vint ! » Cet « enfin » est injurieux pour des poètes parmi lesquels s'offrent à
notre admiration un Villon, un Du Bellay, un Ronsard. On trouve, dans les chœurs de Garnier et de Montchrestien, des strophes après lesquelles il semble que la poésie lyrique eût bien peu de progrès à faire. Il est également inexact de prétendre qu’on ne sût pas avant Malherbe faire « sentir dans les vers une juste cadence », faire « tomber les stances avec grâce » et apprécier le - « pouvoir d’un mot mis en sa place ». Mais le goût était flottant : Malherbe l’a fixé. Avant Malherbe, il n’y a pas de tradition en poésie : à chaque génération, paraît un poète nouveau qui repousse l’héritage de ses prédécesseurs : la chaîne ne cesse de se rompre. Avec Malherbe s’inaugure la tradition dans l’histoire de notre poésie.
Si grand que soit le service rendu, il convient d'en ‘apercevoir la rançon. Lorsque Boileau félicite ce « sage écrivain » d’avoir «réduit la muse aux règles du devoir », il ne se rend pas compte que cet éloge contient
aussi une critique. S’il manque à la poésie classique une certaine liberté d’allure, le charme de la fantaisie et de l'abandon, ce défaut lui vient en partie de Malherbe. De plus, la poésie lyrique, qui avait jusqu'alors compté de
. brillants représentants en France, va disparaître ; pour qu'elle renaïsse, il faudra que deux siècles passent, et précisément qu’on secoue le joug de Malherbe.
Aussi bien le reproche retombe-t-il moins sur Malherbe que sur son temps. Il s’est trouvé exprimer une tendance qui allait prédominer. Il a personnifié le courant qui emportait la poésie du xvrr° siècle vers les gen-
,res impersonnels. Si l’on veut être juste pour lui, il faut reconnaître que Corneille et Racine, Molière et La Fontaine ne lui doivent guère moins que Boileau luimême. Ajoutons que le romantisme retiendra plus d’un principe dû à Malherbe.
Toutefois, l’autorité du ré-
; ds formateur ne s'établit pas Les dissiclents Ë Mathu- sans résistance, «Tout ee
rin Régnier. nut ses lois», lorsque fortifiées déjà par le temps, elles furent reprises et formulées par Boileau. Mais, dans la
première moitié du siècle, il existe un groupe de poètes qui se rattachent à l’époque précédente, et se soustraient d’une façon plus ou moins consciente à l'autorité de Malherbe. Ces partisans du passé se recrutent d’abord parmi les écrivains qui ont connu les poètes du xvi° siècle et leur sont restés fidèles. Pour M'° de Gournay, la publication des Essais a définitivement arrêté la date de
ses admirations ; elle n’admet pas qu’on rejette des
termes que Montaigne a consacrés en les employant, ni qu'on méprise des poètes auxquels il a rendu hommage. Mais c’est surtout Mathurin Régnier, neveu £t protégé de Desportes, qui proteste contre la poétique nouvelle par ses réclamations vigoureuses, et par toute son œuvre, modèle d’un art qui, s’il diffère de celui de Desportes, n’est pas moins. différent de celui de Malherbe.
Mathurin Régnier est né à Chartres, le 21 décembre 1573, de Simone Desportes et de Jacques Régnier. Celuici, qui fut échevin de Chartres, appartenait à la bonne bourgeoisie, et ne tint jamais ce tripot dans lequel se serait passée la jeunesse et formé le caractère de Mathurin. Nous avons peu de documents sur la vie de Régnier, qui n’a pas donné place à sa biographie dans son œuvre. On pense que c’est à la suite du cardinal de Joyeuse qu'il fit le voyage d'Italie. Il ne fut pas plus sensible à la séduction de Rome que ne l'avaient été ses contemporains ; il dut être d’ailleurs un pauvre secrétaire d’ambassade. De retour en France (1598), protégé par son oncle Desportes, il se mêle au monde des lettres et fréquente la compagnie, fort peu avouable, des Berthelot, des Motin, des Sigogne et autres rédacteurs du Cabinet satirique.
Il fit une triste fin en 1613, à peine âgé de quarante ans. Il avait lui-même publié la plupart de ses satires qui eurent un grand succès. Plus tard, Boileau saluera en lui son maître, et ne lui reprochera que des libertés de langage; qui, au temps de Régnier, ne choquaient personne.
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