‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 8 sur 294 · I. —— LE CYCLE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

I. —— LE CYCLE FRANÇAIS

L’épopée de la malière de

France est une épopée natio- Les chansons de geste. nale. Elle est consacrée au

récit de faits considérés par

le poète et par le public comme faisant partie de notre histoire. Toute œuvre épique a en effet pour point de départ des faits réels ; mais les faits ont été altérés par la légende, qui finalement les rend presque méconnaissables.

Les poèmes de ce cycle sont ceux auxquels s’applique proprement le nom de chansons de geste. Nous voyons par là quel en est le caractère. Le mot geste (gesta : faits et gestes) signifie ensemble d'actions mémorables, c’est-à-dire histoire : ce sont donc des chansons d’hisloire.

D’après une théorie née en

* Allemagne et adoptée en

Leur origine. France, de Fauriel à Gaston Paris, les chansons de geste

auraient une origine germa-

nique. Elles seraient le développement de petits poèmes, appelés Cantilènes, par lesquels les Germains avaient coutume de célébrer les exploits de leurs guerriers. Cette théorie a été ruinée par M. Joseph Bédier qui. dans ses Légendes épiques, a rendu la chanson de geste à la France. Les chansons de geste sont nées autour des sanctuaires, sur la route des pèlerinages. Des légendes, souvenirs des guerres saintes de Charles Martel, de Charlemagne et de ses preux, s'étaient localisées autour de certains sanctuaires, particulièrement vénérés. On

honorait la tombe ou les reliques de Roland à Blaye, de Guillaume d'Orange et de son neveu Vivien à Brioude, à Gellone, à Narbonne, d’Isambart et de Gormond à Saint-Riquier.

Or, ces sancluaires et bien d’autres se trouvaient situés sur les routes des. grands pèlerinages, celles qui menaient à Aix-la-Chapelle, au Puy, à Vézelay, à Saint- Jacques de Compostelle, à Saint-Pierre de Rome. À chacune de ces étapes de leur interminable voyage, les pèlerins trouvaient un marché, une foire et aussi des chanteurs qui les reposaient de leurs fatigues en célébrant les exploits du héros honoré en ce lieu.

On appelle trouvères Îles auteurs de ces compositions Trouvères et Jongleurs. poétiques. Mais nous ignorons le nom de la piupart de ces trouvères, et presque aucune de leurs œuvres ne nous est parvenue sous sa forme primitive. Il ne nous en reste que des rédactions postérieures. Tout ce que nous savons de précis, c’est que ces poèmes étaient déclamés avec accompagnement de vielle par des jongleurs. Les jongleurs étaient soit des clercs qui, après s'être destinés à l’Église, étaient rentrés dans le monde, soit des amuseurs professionnels qui erraient de ville en ville, de bourg en bourg, portant leurs chants et leurs tours d'adresse dans les châteaux, dans les foires, dans les fêtes publiques.

Presque toutes les chansons de geste du x et du xu° siècle étaient composées en vers de dix syllabes, formant des groupes sur une même assonance, dits laisses. La rime remplaça l’assonance au xur° siècle.

Au xiv° siècle apparaissent les compositions cycliques : les jongleurs s'efforcent de réunir par des liens complètement artificiels les poèmes isolés ; ils groupent les héros par familles, et s’ingénient à reconstruire leur généalogie en racontant leur enfance (les Enfances Ogier) et leur mort (la Mort Aimeri).

À la fin du xrv° siècle commencent les rédactions en

prose. Le xv° siècle est l’époque de l'impression. Les chansons, sous une forme de plus en plus médiocre, subissent des rajeunissements populaires qui aboutissent aux platitudes de la Bibliothèque Bleue.

Dans les chansons de geste,

deux courants bien distincts

Épopée royale. se font sentir. Les unes célè-

brent l’union de la France

sous la royauté et les luttes

contre les ennemis du dehors : elles sont véritablement

nationales et forment l’épopée royale. Les autres sont

-inspirées par les luttes de la féodalité contre le pouvoir royal : elles forment l’épopée féodale.

L’épopée royale a pour centre Charlemagne. Les ‘imaginations, mises en mouvement par le souvenir qu'avait laissé le grand empereur, ne tardèrent pas à faire de celui-ci un personnage poétique et légendaire. C’est aux guerres de Charlemagne en Espagne, en Italie, contre les Saxons, ou encore à son prétendu pèlerinags à Jérusalem, que se rapportent les différents groupes de nos chansons. Le plus célèbre, comme le plus remarquable, de tous ces poèmes est la Chanson de Roland.

Ce poème, désigné dans les manuscrits par les noms de La R R Lou R

OR onde Holbndu, 0700 de Ronéenal on oran de Roland et Olivier, date,

dans da forme où nous

l’avons, de la seconde moitié du xr° siècle. Mais il porte la trace de rédactions plus anciennes : c’est une de ces œuvres issues du remaniement d’une poésie antérieure. L'auteur en est inconnu ; rien ne prouve qu'il faille l’attribuer à ce Turold dont ïl est fait mention dans le dernier vers. On ne sait pas davantage à quelle province, Ile-de-France ou Normandie, appartenait cet auteur, et s’il était clerc ou non. En fait, comme tant d'œuvres du moyen âge, la Chan-

son de Roland est anonyme.

. at te camp atr pin (aveenefane |

E d'oronec nechäntae uncher neftes Ridetan cof ff vanæf proc A+ aLpd en ARS mater meta.

| ‘ sant fetair sd Pr ten | a ue mar abat de fur Le herbe uen

STROPHE CXXI DE LA CHANSON DE ROLAND (d’après le manuscrit d'Oxford, fin du xi° s.).

Par le camp vait Turpin, li arcevesque.

Tel coronet ne chantat unches messe Ki de sun cors feïst tantes pasecces.

Dist al paien : « Deus tut mal te tramette Tel as ocis dunt al coer me regrette ».

Sun bon ceval i ad fait esdemetre,

Si l’ad ferut sur l’escut de Tulette

Que mort l’abat desur l'herbe verte.

Edilion J. Bédier, p. 122.

TRADUCTION. — Par le champ va Turpin, l’archevêque. Jamais tel tonsuré ne chanta la messe, qui de la personne ait fait autant d’exploits. 11 dit au païen : « Que Dieu t’envoie tous les maux ! Tu en as Lué un que mon cœur regrette », Il lance en avant son bon cheval et frappe le païen sur son écu de Tolède d’un {el coup qu'il l’abat mort sur l'herbe verte.

En 778, Charlemagne, ayant échoué devant Saragosse, repassait les Pyrénées ; son arrière-garde fut détruite par les Gascons : Roland, préfet des marches de, Bretagne, y fut tué. Tel est le fait dont la légende s'est emparée. Elle agrandit les choses, transforme le combat d’arrière-garde en une immense déroute, voit en Roland le neveu de |’ empereur et son bras droit, le « destre braz del sors », et, suivant une tendance de l’imagination populaire de tous les

Analyse de la « Chanson de Roland ».

temps, fait retomber sur un traître, Ganelon, la responsabilité du désastre, = La marche du poème est des plus simples, Le roi infi- - dèle, Marsile, tient encore dans Saragosse : Roland fait charger Ganelon d’une mission périlleuse auprès de Marsile. Irrité, Ganelon jure de se venger et complote avec les Sarrasins la mort de Roland : c'est le prélude. La partie importante du poème, et qui en fait le centre, c’est la bataille de Roncevaux et la mort de Roland. Les douze pairs ont été surpris par une armée de quatre . cent mille hommes. Ils font des prodiges de valeur, mais c’est pour être accablés sous le nombre. Roland. en dépit des conseils d'Olivier, n’a pas voulu sonner du cor et rappeler Charlemagne. Quand il s’y décide, il est trop tard, et nous assistons à la mort des derniers combattants. C’est Olivier :

Tant ad seiniet 1, li oil li sunt trublet ;

Ne loinz ne pres no poet veceir ? si cher Que reconoisse nesum ? hume mortel.

Il frappe Roland, son ami, par mégarde, et meurt après lui avoir demandé pardon en termes touchants. C’est Turpin, l'archevêque, qui rend le dernier soupir après avoir béni ses compagnons morts, C’est Roland, lui dernier. Il n’a pu briser son épée Durandal.

» Sur l’herbe verte s’i est culchiez adenz 4 : Desuz lui met s’espée e l'olifan£.

Turnat se teste vers la paiene gent :

È Pur co l’ad fait que il voelt ÿ veirement

Que Carles diet e trestute 7 sa gent, Li gentilz quenz 8, qu'il fut morz eunquérant

Dieu lui envoie ses anges :

Seint Michiel del Péril Ensemble od ? els seinz Gabriel i vint L'’anme del cunte portent en pareïs 10,

Dans la réalité historique, les Gascons restèrent impunis. Dans notre poème, Charlemagne repasse les monts, bat les Sarrasins ; Ganelon est supplicié.

1. Saioné. — 2, Voir. — 3, Aucun, — 4. Étendu face contre lerre. - 5. Vent, — 4, Vraiment. = 7, l'oute, — 8. Comte. — À, Avec, — 10, Paradis.

La Chanson de Roland re-

flète les mœurs d’une société

Les mœurs. guerrière. Le poète se com-

plaît, ainsi que devaient le

faire ses auditeurs, au récit

des scènes de carnage. Il énumère les grands coups, ‘et

se réjouit d'entendre le choc des épées. Les seules vertus

qu'il,connaisse sont le courage militaire et la fidélité au suzerain.

Mais ces soldats sont des chrétiens. Ils ne meurent pas sans avoir recommandé leur âme à Dieu. Leurs ennemis sont les ennemis de la religion : par une confusion habituelle au moyen âge, ils voient dans les Sarrasins des païens. Pour eux, le roi Marsile : « Mahummet sert e Apollin reclaimet ». Charlemagne couronne ses triomphes par la conversion des vaincus.

Inspirée par la légende de Les types. Charlemagne, notre chanson est dominée tout entière par la figure du vieil empereur Charles : « Blanche a la barbe e tut flurit le chief ». La durée de sa vie dépasse les bornes humaines : « Il est mult vielz.. Dous cenz ans ad passet ». Il a promené ses armes victorieuses par le monde : en Calabre, à Constantinople, en Angleterre. Il est grand par la force de son bras, par l’autorité de sa parole lente et réfléchie, par la majesté de sa vieillesse conquérante. Roland est le type de la bravoure, Enivré par le sentiment de sa force, il ne se défend pas d’une pointe d’orgueil et de témérité ; et c’est peut-être par ce qu'elle a d’inconsidéré que sa valeur nous séduit. Olivier joint au même courage plus de circonspection. Le duc Naimes personnifie la prudence du vieillard. Turpin est le prêtre soldat qui sert doublement son Dieu, par la parole et par l'épée.

Par granz balailles et par mult belz sermuns Cuntre païens fut tuz tens campium (champion)

Page 1