‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 9 sur 294 · Deux cents · texte numérisé non relu

Deux cents

union de Roland

Ces rudes cœurs sont peu accessibles aux sentiments tendres. L'amitié peut s’y développer : témoin la touchante

et d'Olivier. Mais ils ne connaissent pas l'amour. Dans ce couvent de soldaits, la femme n’a pas de place :

la belle Aude n’apparaît dans notre chanson que pour mourir en apprenant la mort de.

Roland. C’est là un trait commun à la plupart des chansons de geste.

Le seigneur doit avoir toutes les supériorités sans aucune faiblesse :

il accepte sans le rendre l’amour de

la femme, comme ROLAND ET OLIVIER

Fe lui (Statues du portail de la Cathédrale un tribut qui lui de Vérone).

est dû. Ainsi la Ces deux figures attestent la popula-

rité de nos chansons de geste. Vérone se chanson de geste trouvait sur le chemin de Rome et sur reflète l'âme d’une celui d’Ancône et de Bari, d’où l’on pe : s’'embarquait pour la Terre Sainte.

société guerrière ot religieuse qui est celle de la France des croisades.

Nos chansons de geste ont

Valeur littéraire. un grand intérêt, parce qu'elles nous donnent sur la

société et les mœurs des détails qu'on ne trouverait pas

ailleurs, Quelques-unes ont, en outre, une incontestable valeur littéraire. Ne comparons pas la Chanson de Roland à l’Iliade. En Grèce, par un heureux concours, l'imagination épique trouve à son service les ressources d'un art délicat et d’une langue qui touche à sa perfection. Il n’en est pas de même chez nous. Notre poète ne sait pas composer un récit ; surtout il est incapable d'étudier les caractères et d’en reproduire la vivante complexité. Les personnages sont des types sommaires : ils représentent une qualité, une fonction :

Rollanz est pruz et Oliviers est sages.

La Chanson de Roland est le monument d'une imagination vigoureuse et d’un art à ses débuts.

Telle qu’elle est, elle eut un immense succès, en France et hors de France. Elle est traduite en allemand avant le milieu du xr° siècle, en néerlandais et en ancien norvégien au commencement du xm1° siècle. Le Roland a une fortune prodigieuse en Angleterre, même en Espagne. En Italie, il détermine tout un mouvement qui aboutira à la composition du Roland furieux de l’Arioste.

L'épopée féodale reflète les Épopée féodale: «Raoul aspirations de la féodalité de Cambrai » ; la qui tendait à se détacher de

«Geste des Lorrains»: plus en plus de la suprématie

royale. La royauté, que nous venons de voir si respectée, est ici tournée en dérision : le roi nous est dépeint sous îes traits d’un enfant capricieux et imbécile. Le clergé n’est guère mieux traité, C'est alors le seigneur féodal, le baron, qui va profiter de tout ce qu'on enlève aux puissances rivales : il est seul fort, seul courageux, seul grand.

Un premier groupe de chansons à trait aux luttes soutenues par les barons contre la royauté au temps des Carolingiens : Ogier le Danois, Renaud de Montauban, Gérard de Roussillon. Un autre groupe, laissant de côté la royauté, raconte les luttes des vassaux entre eux, luttes héréditaires qui se poursuivent de génération en génération : 3

| LA POÉSIE ÉPIQUE. : 19 Après les pères, la reprendront li fil

De ces chansons, les principales sont : Raoul de Cambrai, la Geste des Lorrains, Auberi le Bourgoing.

Le poème de Raoul de Cambrai, qui a pour sujet ja lutte entre les deux puissantes maisons de Cambrai et de Vermandois, représente la vie féodale dans sa rudesse et sa farouche beauté. Raoul à tué la mère de Bernier son écuyer, et incendié son pays. Fidèle à l'hommage qu'il a prêté à son maître, Bernier lutte avec lui contre ses propres frères et oncle ; il ne sa révolte que lorsqu'il est frappé lui-même par Raoui.

__Dès lors, il combattra de toutes ses forces son ancien

seigneur ; il le tuera ; mais son triomphe sera empoisonné par le regret d’avoir trahi son serment.

La Geste des Lorrains est composée de trois parties, dont la première et la plus connue est intitulée Garin le Loherain. Là, plus de donnée historique, rien que des combats, des sièges, des massacres qui se poursuivent sans lien à travers la France entière. Aucune relation entre les événements ; mais Le tableau des mœurs brutales et la peinture des caractères donnent à ce poème une certaine unité. Garin et son frère, Bègue, sont des seigneurs dont la sauvagerie est tempérée par le respect du lien féodal ; l’amour domestique y apparaît avec Blanchefleur, la femme de Bègue.

À nos chansons de geste il Épopée d'aventures. faut rattacher différents Poèmes sur les croi- groupes de compositions. Les sades. épopées d'aventures contiennent des récits fort étrangers

à l’histoire nationale : ce sont des romans anciens, des contes qui circulaient, et auxquels on a donné la forme épique en français ; on les a même rattachés à l’épopée nationale, en plaçant les événements sous Pépin, Charles, Louis (Amis et Amiles, légende de l'amitié, venue

d'Orient). Les poèmes relatifs aux croisades ne sont pas, à pro-

prément parler, des poèmes épiques : ils ont été composés, non. pas en Orient et sous l'impression imimédiate des faits, mais en France et d’après des récits. Les Français restés sur le continent furent très curieux de savoir les choses de la croisade, Ces poèmes, mélange de faits vrais et d’inventions pures, sont destinés à satisfaire cette curiosité.

Au xrv° siècle, lors de la guerre de Cent ans, nous assistons à un faible réveil de l’épopée nationale (Combat des Trente ; Poème de Bertrand du Guesclin). Mais c’est un simple accident : l’histoire de l’épopée est finic.

un LE CYCLE ANTIQUE:

C’est une erreur de croire La connaïssance de que le moyen âge ait ignoré l'antiquité au moyen l'antiquité. Il connaît les âge. œuvres antiques, qui, en fait, n'ont jamais péri. Mais au lieu de se placer au point de vue de leur valeur esthétique, ce qu'il y cherche c’est, avec un intérêt historique, un enseignement moral. > Au xn° siècle, les clercs, non contents d’exploiter la matière héroïque, mirent à profit l’étude qu'ils faisaient, dans les nombreuses écoles d'alors, des œuvres de l'antiquité, pour en tirer des sujets de poèmes sur le modèle de ceux des chansons de geste. C’est la belle époque des manuscrits qui nous ont transmis les textes des historiens, des moralistes, des poètes de Rome. Ces textes sont lus avec ardeur et commentés sous la direction de maîtres de grammaire et de rhétorique, et ils deviennent la source de poèmes, destinés non plus à être chantés sur les places publiques, mais à être lus dans les cercles restreints de seigneurs ou de riches bourgeois. On renonce au vers de dix syllabes et à la laisse assonancée où monorime de la chanson de geste ; on adopte

le vers narratif de huit syllabes, quelquefois l’alexandrin à rimes plates.

Mais ces nouveaux trouvères se gardent d’être de simples traductears. Pour adapter la matière à leur public

- ignorant des choses de l’antiquité, ils transposent le mi-

lieu avec une entière liberté et transportent sans scrupules les mœurs du xr° siècle dans la Grèce et la Rome

- antiques. Les guerriers grecs et romains deviennent des

barons, les temples des cathédrales, les pontifes des : évêques, les villes attaquées des forteresses à donjon et

LA MORT DE BUCÉPHALE (d’après une miniature du Roman d'Alexandre, XV° 5.)

Le fameux coursier, représenté avec une corne de rhinocéros et une queue de paon, se couche à terre pour expirer » son maitre joint les mains. Costumes du xves.

à pont-levis. Troie, avec ses tours crénelées et les clo-

chers de ses églises, est une ville du moyen âge. Priam

Ÿ tient son parlement. Alexandre a ses douze pairs.

De plus, l'amour du merveilleux, qui déjà, sous des influences sans doute orientales, avait gagné la chanson de geste, se donne ici pleine carrière. Ce ne sont que descriptions de fêtes magnifiques, d’édifices fantastiques, de bêtes étranges.

Enfin, comme les trouvères du cycle français, ceux du cycle antique n’ont aucun souci de la composition : monologues interminables et digressions inattenducs

“enlèvent toute unité au développement de l’action. Ce cycle est de beaucoup inférieur au précédent.

La meilleure des composi-

tions du cycle antique est le

Le re Roman : Roman d'Alexandre, puisé en d'Alexandre ». partie dans Quinte-Curce et surtout dans un roman grec

intitulé Le Pseudo Callisthènes. Il a été écrit au xm° siècle par Lambert le Tors. et Alexandre de Bernay ou

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