MATHURIN RÉGNIER
(D’après un portrait gravé par Ingouf junior),
Du feu el du débraillé, génie et bohème : le poète indiscipliné qui s’insurge contre Pautorité de MALHERBE, avec qui il est pour- Lant d'accord pour mettre au premier rang des qualités de l'écrivain : le naturel.
et ne s’y sent nommer. » Il peint de préférence des caractères généraux, des types, et il excelle à leur donner le relief, le mouvement et la vie. Il sait, comme un ad-
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mirable metteur en scène, nous présenter ses personnages avec leurs attitudes et leurs gestes, les faire agir et parlér. C’est l'élégant du jour, le mignon, botté et empanaché, qui pinçote sa barbe, mord un bout de ses gants, fait sonner son épée, et pour qui deux ou trois jurons du bel air tiennent lieu de tout l'esprit du monde. « Il en faudrait mourir... En ma conscience !... » C'est le poète ou plutôt la série des poètes : celui qu vous accoste et vous salue d’un « Monsieur, je fais des livres », celui qui, gueux et fat, « méditant un sonnet médite un évêché ». C'est la fameuse Macette qui a servi au Tartufe de Molière et, dans un genre différent, ne lui est pas inférieure.
C’est encore par les mérites du style que Régnier est L'écrivain. poète. Sa langue, retrempée à la source populaire, y a pris une saveur qui nous enchante. Les contemporains y avaient déjà noté un grand nombre de tournures familières et d’expressions proverbiales : « Vous parlez baragouin.., vous mentez par votre gorge. vous faites la figue aux autres... je réponds d’un ris de saint Médard... je suis parmi vous comme un homme sans verd... » Régnier transporte dans son style les procédés de l’imagination populaire. L'idée lui apparaît sous la forme d’image, et d'image empruntée aux usages familiers. Il abonde en traits expressifs et qui peignent. Le vice « va comme ,un banquier en carrosse et en housse ». L’hypocrite : « Son œil tout pénitent ne pleure qu'eau bénite. » Le vers de Régnier, large et franc, sonne avec plénitude à l'oreille, On relèverait chez lui bon nombre de vers frappés en médailles L’honneur est un vieux saint que l’on ne chôme plus... Tous les hommes vivants jci-bas sont esclaves ;
Mais suivant ce qu'ils sont, ils diffèrent d’entraves : Les uns les portent d’or et les autres de fer.
Placé aux confins de deux époques, Régnier participe de l’une et de l’autre. Par l'indépendance de son allure,
par Je piltoresque de son style, il est encore du xvr° siècle ; par son naturel, il appartient déjà à la période classique. 6
Régnier était l'adversaire désigné de Malherbe. Une incartade de celui-ci servit d'occasion à la 1x° satire où Régnier attaque cette école nouvelle qui fait profession de mépriser les anciens el leurs imitateurs du xvr° siècle. Malherbe et ses disciples ne sont à ses yeux que des grammairiens pédantesques. Leur savoir ne s'étend seulement
Sa lutte contre Malherbe.
Qu’à regratter un mot douteux au jugement, Prendre garde qu’un qui ne heurte une diphtongue, Épier si des vers la rime est brève ou longue,
Ou bien si la voyelle, à l’autre s'unissant,
Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant….. C'est proser de la rime et rimer de la prose.
On à dit qu'il n’y avait dans cette hostilité qu’un malentendu, et que sans s’en douter Malherbe et Régnier travaillaient à une œuvre commune. Il est vrai que Malherbe aurait pu signer ce portrait que Régnier nous a laissé du poète ami du naturel :
Rien que le naturel sa grâce n’accompagne, Son front lavé d’eau claire esclate d’un beau (ein.
Il est vrai aussi que tous deux, par des moyens différents, ont rendu à la poésie un même service : à cette poésie, compromise par les mièvreries des derniers disciples de Ronsard, ils ont rendu la simplicité et la force.
Toutefois, il existe entre ces deux poètes un antavonisme réel.
IL est d’abord dans leur caractère, Malherbe est novateur et veut l’être ; Régnier, au contraire, nous dira « qu'en toute opinion, il fuit la nouveauté » ; aussi, sera-t-il d'avis qu'il faut s’en tenir aux leçons « de nos vieux pères » ; et, alors même qu'il s’en écartera le plus, il croira encore les suivre
Je vais le grand chemin que mon oncle m’apprit.
tisane
L'antagonisme existe surtout dans la conception dernière qu'ils se font de da poésie et du rapport où le poète doit tenir ces deux facultés : l'imagination et la raison. C’est au nom de la raison que s'effectue la réforme de Maiherbe : elle impose à la poésie une discipline rigoureuse et des règles qui, parfois, seront une gêne. Régnier, au contraire, sur ce point disciple fidèle de la Pléiade, tient pour la liberté de l’art : il donne la prédominance à l'imagination, et conseille au poète de « laisser aller sa plume où la verve l'emporte ». Pour la langue même, si Malherbe va chercher ses mots parmi les crocheteurs du marché Saint-Jean, il fait un choix parmi ces mots ; il ne prend que des termes employés par le peuple, mais il ne les prend pas tous. Régnier a l’accueil plus large, et ne rejette pas même les expressions triviales et les gros mots. D'un côté, raison, règle, choix ; d’un autre côté, imagination, liberté, licence : telles sont les deux tendances personnifiées par Malherbe et Régnier, et qui sont en lutte dans cette première parlie du xvr° siècle.
Echappent également à l'influence de Malherbe les poètes libertins, partisans d’une liberté poussée à l’excès dans leurs vers, dans leur vie, dans une incrédulité dont ils font élalage. Théophile de Viau (1590-1626) fut plusieurs fois banni pour ses publications licencieuses. IT était fortement suspect d'athéisme, et c’est à lui que s'attaque le jésuite … Garasse dans sa Doctrine curicuse des beaux esprits, violent pamphlet dirigé contre les incrédules dont le nombre était grand au début du xvrr° siècle. Théophile a composé des poésies lyriques et une tragi-comédie de Pyrame et Thisbé (1617) où se trouvent deux vers restés fameux :
Ah ! voici le poignard qui du sang de son maitre S’est souillé lâchement : il en rougit, le traître !
Théophile et Saint- Amant.
t auelques autres qui ne valent guère mieux Ces vers et quelq q g
ont rendu ridicule le nom de Théophile : ils ont fait méconnaître le talent réel et original du poète. Théo-
THÉOPHILE DE VIAU (D'après l’estampe gravée par P, Daret).
Le mieux doué des poètes irréguliers, qui ne sut gouverner ni sa vie, ni son talent. Ce visage sans volonté semble indiquer une tristesse secrète, le sentiment de je ne sais quoi de manqué.
phile écrit bien en vers ; il a un sentiment très vif de l'harmonie de la strophe. Son ode à La Solitude est justernent célèbre :
er me met
RP Ep al