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CHIMÈNE

Sire, Sire, justice !

Don DIÈèGUE Ah ! Sire, écoutez-nous.

ombrage, les Mairet, les Scudéry, les Claveret, entreprirent de prouver, en vers et en prose, que la pièce

nc valait rien. La querelle devint générale : « Les rues, nous dit-on, ne retentissaient plus que du bruit des vendeurs de pamphlets pour ou contre le Cid ». Au preimier rang des ennemis de Corneille, Richelieu se distinguait par sa « jalousie enragéei », — une jalousie d’auteur ! Ce fut lui qui songea à mettre un terme au débat en le déférant à l’Académie. Chapelain rédige les Sentiments de l’Académie (1637), œuvre d’une critique étroite, mais qui était courtoise et s’efforçaii d’être impartiale, et qui, pour ces raisons, fut regardée longtemps comme un modèle.

Dans toute cette querelle, à coup sûr l’envie était l2

. mobile auquel obéissaient les rivaux de Corneille. Pour-

tant, une question de principe se trouvait encore engagée dans le débat. Le Cid marquait un retour vers l'Espagne ; c'était un essai de tragédie moderne, avec une tendance vers un système plus libre ; les réguliers, les partisans à outrance de l’antiquité se mirent à la traverse.

Aussi, ces discussions curent-elles pour effet de rejeter Corneille du côté de la tragédie régulière et des sujets antiques (Horace, Cinna, 1640 ; Polyeuctle, la Mort de Pompée, 1643). Polyeucte témoigne avec éclat de ce retour à la tragédie régulière : cette pièce, dont le sujet est emprunté à la vie des saints comme dans les mystères du moyen âge, est peut-être celle où Corneiïlle s’est le plus exactement enfermé dans le système classique. Enfin Corneille, qui vient de souffler une âme à la tragédie, donne dans le Menteur (1644) la meilleure de ses comédies ?.

1 Tallemant des Reaux, :

2, Voici la lisie des pièces de Corneille : Mélile, comédie, 1629, — Clitundre, lragiéomédic, 4632. — La Veuve, com., 1633. — La Gulerie dù Palais, com., 1633. — La Suivante, com., 1634, — La Place Royale, com , 163%. — Médér, lragédie, 1635. — L'illusion comique, com., 1636. — Le Cid, lragi-com., 1686 (?). — Joruce, lrag, ; Cinna, trag. ; Polyeucte, trag. (4640 1643). — Lu Morl de Pompér, trag. ; Le Menleur, com.; La Suile du Menteur, com. (1643-1644). — Rodogune, trag.; Théodore,

trag., 1645. — Héraclius, trag., 1649. — Andromède, tragédie à machines, 1650: — Don Sanche d'Aragon, comédie héroïque, 1650. Nicornède, trag., 1651. — Pertha-

trile, trag., 1652. — Œdipe, trag., 1659. — La Toison d'or, tragédie à machines, 1660»

— Sertorius, trag., 1662 .— Sophonisbe, trag., 1663. — Othon, trag..1665.— Agésilas trag., 1666, — Atkila, trag., 1667. — Tile et Bérénice, com. hér., 1670, — Psyché, tragédie-ballel (en collaboration avec Molière), 1671, — Pulchérie, com her, — Surénu, trax., 107%,

314 LE XVII SIÈCEE.

; PA Corneille était arrivé d’un seul élan au plus haut degré :

Le déelin. de son art : il ne s'y main-

tint pas. Rodogune (1645)

dut son renom moins à ses réelles beautés qu’à « l'horreur » de son cinquième acte. Théodore, transcription bizarre de Polyeucte, montre jusqu'où Corneille, lorsque son génie labandonne, peut pousser la maladresse. Héraclius est, suivant le mot de Boileau, « un logogriphe ».

Corneille cherche alors par tous les moyens à se renouveler. Andromède (1650) est un essai d'opéra. Don Sanche (1650), comédie héroïque, contient Fessai et la théorie de ce qu’on appellera plus tard « le drame ». Nicomède (1651), l’un des plus beaux ouvrages de Corneille, est un essai de tragédie presque uniquement politique.

L'époque de la Fronde est le temps des derniers succès de Corneille, Une société disparaît, où le poète a vécu, dont il incarne les tendances : il n’a pas assez de souplesse pour se prêter aux exigences d’un public nouveau. Après l'échec de Pertharite (1652), il cède aw découragement. Les applaudissements qui accueillent Œdipe (1659), la Toison d'Or, Sertorius, s'adressent surtout à lFauteur resté sept ans éloïgné de la scène et dont on fête la rentrée. Les mauvais jouts recommencent avec Sophonisbe, Othon, Agésilas, Attila. C'est le temps de la faveur de Quinault et des premiers succès de Racine. L'auteur des Plaideurs parodie quelques vers de l’auteur du Cid, après l'avoir malmené dans la préface de Britannicus. Il fait plus-: mis aux prises, sans le savoir, avec Corneille, il compose Béré: nice, pendant que celui-ci écrit Tite et Bérénice. Les deux systèmes étaient rapprochés et de façon qu'on pouvait se convaincre que l’un d’eux était condamné. Pulchérie ne trouva grâce qu'auprès de M"° de Sévigné. Suréna tomba en 1674.

LA TRAGÉDIE : CORNEILLE. Er

Le trait qui domine dans

le génie de Corneille, c'est

Le génie de Corneille. la grandeur, comme l’héroïsme est l'inspiration géné-

rale de son théâtre. C’est par

là que ce théâtre est à la fois l’œuvre d'un génic très

LA GALERIE DU PALAIS Estampe d'Abraham Bosse.

E’xomense galerie de lx salle des Pas perdus au Palais de Justice était, au xvrr° siècle, le centre du commerce de luxe. Le beau monde s’y rencontrait parmi les boutiques de nouveautés et d’articles de Paris. C’est ce décor élégant que Corneille choisit pour sa comédie de La Galerie du Palais. Voïci le mercier, la lingère, le libraire, chez qui Eysandre, tandis qu’il fait ses emplettes, courtise la belle Hippolyte.

individuel et l'expression très exacte d’un temps. Dans cette première moitié du xvu® siècle, les imaginations sont tournées vers le grandiose, L'influence de’ l'Espagne, les souvenirs des luttes passées, les derniers

ferments de révolte qui lèvent dans les têtes aristocratiques, tout contribue à former un courant qui pénèl:v à la fois la littérature et la société. Les romans, si fort à la mode, sont pleins de grands sentiments, d’amours chevaleresques et d’aÿentures merveilleuses. Seulement, chez la plupart des écrivains, cet héroïsme semble n'être qu’une convention ; chez d’autres, il tient de la fanfaronnade et semble l'effet d’une « humeur gasconne ». Chez Corneille, il se rencontre avec la tournure naturelle de l'esprit, et se confond avec ln disposition instinctive de l’âme.

De là, les beautés originales de ce théâtre. D'abord cette conception si haute de l'humanité. On a dit que Corneille « peint les hommes tels qu'ils devraient être » ; or, c’est en lui-même qu'il trouve les traits dont il les embellit. Chacune de ses pièces repose sur un pathétique qu'il lui appartenait de dénommer : le pathétique d’admiration. Il célèbre dans le Cid l'honneur, dans Horace le patriotisme, dans Cinna la clémence, dans Polyeucte le sacrifice à un idéal divin, dans Nicomède la force d'âme invincible aux coups du malheur comme aux intrigues de l'envie. Il crée toute une famille de personnages qu’on appellera proprement cornéliens : ces vieillards si fiers, ces jeunes gens si insouciants du danger, ces femmes si sûres d’elles-mêmes. Les mots qu'il leur prête sont de sublimes traits de caractère : le Moi de Médée, le Meurs ou tue de Don Diègue, le Qu'il mourût d'Horace. Il fait parler au devoir un langage qui passe en éclat le langage de la passion . Et il se (rouve ainsi avoir fait, de à seule façon qui convienne au théâtre, une à œ re Tone Pate mul + Corneille” ne prêche pas la vertu, mais l'héroïsme de ses personnages est contagieux : ce sont les belles parties de notre âme qui sont éclairées ; nous prenons plus nettement conscience de certains sentiments généreux, nous y croyons davantage ; notre pensée s’épure et s'élève. À ces hauteurs, la poésie et la morale se couiondent. Et l’on peut appliquer en toute confiance la règle de La Bruyère : « Quand une lecture vous élève

si hu a Ml Huile à 6

À 1.5 322 'Ue d

l'esprit el vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas d’autre règle pour juger de l’ouvrage : il est bon et fait de main d’ouvrier. »

. Après cela, on voit aisément les objections qu'on pourra faire à la conception cornélienne, quand l'idéal aura changé. Corneille aperçoit les hommes à travers son imagination plus qu'il ne les étudie en eux-mêmes. Sa psychologie n’est ni assez profonde ni surtout assez nuancée. Il manque à ses personnages cet élément de mobilité et de contradiction qui est le signe de la vie. Nous ne voyons pas leur caractère se modifier sous l’influence des événements, ou plutôt nous savons que les événements seront sur eux sans influence et qu'ils leur serviront seulement de matière à manifester le fond iimuable de leur nature. Leur conduite se déduit sûrernent de quelques principes une fois posés : l’issue de ls lutte qui se livre chez eux entre le devoir et la passion n’est pas douteuse. Il n’y a point de place pour l’imprévu. C’est l'harmonie d’une construction régulière et la logique d’un système, plus que ce n’est la logique du sentiment. Corneille a l'imagination la plus riche ; mais l’imagination, si fertile soit-elle, fournit au poète dramatique une bien moins grande variété de types que ne ferait l’observation de la réalité. Tourmenté du besoin de se renouveler et de trouver non tam meliora quam novai, le poète en viendra, pour ne pas se répéicr, à exagérer ses propres tendances : en cherchant le sublime, il n’atteindra plus qu’à l’invraisemblable et à l'extraordinaire.

Le théâtre de Corneille nous éclaire suffisamment sur

Système dramatique. son système dramatique.

Mais Corneille est encore un théoricien, qui sait exacte-

ment ce qu'il veut faire. L'édition de son « Théâtre », parue en 1660, contient trois discours sur le Poème dramalique, sur la Tragédie et sur les Trois Unilés. En

1, Non pas tant le mieux que le nouveau,

outre, chaque pièce est accompagnée d’un examen où l’auteur se juge avec une candeur parfaite. C'est là qu’on peut voir l’idée qu’il s’est faite de la tragédie, non d’après les Grecs qu'il connaît mal, mais d’après Sénès que, les Espagnols, et les théoriciens contemporains.

Le but de la tragédie, pour Corneille, est de produire, est l’exposition de « quelque grand intérêt d'Etat », débattu entre personnes d’un haut rang, ou le développement de quelque passion « noble et mâle, telles que sont l’ambition et la vengeance ». La tragédie ainsi conçue s’encadrera naturellement dans un milieu historique. L'un des mérites que les contemporains reconnaissaient à Corneille, et pour lequel Saint-Evremond, dans la fameuse Dissertation sur l’Alexandre, le. net au-dessus de Racine, c’est d’avoir eu le sentiment de l’histoire, En effet, si l’on néglige les inexactitudes de détail, et si l’on tient compte des droits que le poète conservé toujours d'en user librement avec certains faits de médiocre importance, on accordera que petsonne n’a su mieux que Corneille brosser avec vigueur un large tableau d'histoire, et donner dans l’ensemble une impression juste.

- L'amour, dans ce système, ne tient qu'une place secondaire. «J'ai cru jusqu'ici, écrit Corneille à Saint- Evremond, que la passion de l’amour est trop chargée de faiblesse pour être la dominante d’une pièce hérotque ; j'aime qu'elle y serve d’ornement, et non de corps. » Tel est le rôle que Corneille réserve le plus souvent à l'amour, rôle accessoire, épisodique, et qui par suite n'échappe pas toujours au défaut des rôles épisodiques, à savoir d’être ennuyeux et froid. César, dans la Mort de Pompée, se montre ridicule lorsqu'il proteste à Cléopâtre qu'il n’a entrepris la conquête du monde que pour gagner son cœur. L'amour de Thésée pour Dircé fait tache dans un sujet aussi terrible qu'est celui d'OŒEdipe. Sans doute, Corneille a su donner de l’amour d’autres peintures ; mais il avoue que, dans Le Cid même, la plus amoureuse de ses pièces, l'amour a moins d’imi-

— portance que le soin de l'honneur et le devoir de la __ naissance. À cet amour, qui semble à Corneille une faiblesse, ses héros ne feront que des concessions’: l’intérêt de la pièce est ailleurs. Ce n’est pas encore dans son théâtre que nous trouverons l’amour étudié en luimême, Comme üne passion maîtresse des cœurs el qui bouleverse le cours des événements. ï

Pour ce qui est du cadre et de la forme de la tragédie, Corneille accepte les règles telles qu’on les formulait aütour de lui ; mais il est vrai de dire qu'il les subit plutôt encore qu'il ne les accepte. « Pour moi, Je trouve qu'il y a des sujets si malaisés à renfermer en si peu de temps, que non seulement j'accorderais les vingt-quatre heures entières, mais je me servirais même de la licence que donne Aristote de les excéder un peu et les pousserais sans scrupule jusqu’à trente. »

Ces règles ont gêné Corneille : elles lui ont coûté infiniment de peine et l’ont jeté dans toute sorte d’invraisemblances. Racine se jouera à travers leurs étroites limites, parce que la tragédie, chez lui, est toute morale et que lé mouvêment en réside uniquement dans le progrès de la passion ; Corneille à besoin des situations et de l'intrigue : ce sont les événements qui chez lui mènent l’action. Ce goût dé l'intrigue qu’il a pris aux Espagnols est le germe de mort que Con-

tenait son théâtre. Après Polyeucte, le poète penche de

plus en plus de ce côté. Il croit qu'il y a plus d’invention dans les pièces qu’il appelle « embarrassées », el il égale les plus défectueuses à ses chefs-d’œuvre, parce qu'il y a mis même quantité d'esprit. Il y a en Corneille, à côté du grand Corneille, une sorte de Hardy supérieur, un inventeur industrieux, cherchant dans la complication de l'intrigue une aide à son génie viéillissant. Aussi tombe-t-il au-dessous de lui-même, du jour où il emploie, pour nouer dés situations surprenantes, la force d'esprit qu'il avait mise autrefois à créer de

grands caractères.

Le style de Corneille n'est

pas sans défauts : on peut y

L'écrivain. relever par endroits des traits

de mauvais goût, de l’obscu-

rité, de l’emphase. Mais ces

défauts viennent de son temps : les qualités de Corneïlle

ne viennent que de Corneille. II a d’abord les qualités

oratoires, l’ampleur et le mouvement de la période, la

logique de l’éloquence ; aussi multiplie-t-il les discours

et les plaidoiries en forme. Dans le dialogue, les répli-

ques s'opposent et s’entre-choquent avec un tel éclat que

ce genre de dialogue, non pas inventé, mais consacré

par Corneille, a pris le nom de cornélien. Enfin, c’est

partout une énergie et une vigueur qui n'ont pas été

dépassées. La rudesse que cette langue n’a pas encore

entièrement dépouillée ajoute à l’expression de la pen-

sée un singulier relief ; le style est d’une mâle beauté et le vers frappé en médaille.

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