‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 102 sur 323 · I. — La Prédication avant Bossuet · texte numérisé non relu

I. — La Prédication avant Bossuet

Nous avons signalé quelques-uns des grands prédicateurs du moyen âge et du seizième siècle. Et nous avons dit, ce qu'il faut répéter, que le sermon n'était pas un « genre littéraire », et que les meilleurs sermons, si l'on considère leur objet, n'ont jamais été ni publiés ni peut-être écrits. Cependant, « l'art de persuader » peut avoir quelque utilité, même quand il s'agit de ramener à la foi et à la morale les fidèles auxquels on parle dans une église. Nous verrons plus loin comment Bossuet a compris ce que l'on pourrait appeler la « rhétorique de la chaire » (1).

Après saint François de Sales, dont il a été question plus haut, il faut signaler encore quelques précurseurs de Bossuet. — Saint Vincent de Paul (1576-1660), dont on cite fréquemment la belle péroraison d'un sermon de charité, a connu et encouragé Bossuet qu'il nommait « son fils ». — Le P. Lejeune (1592-1672), de l'Oratoire, fut un prédicateur familier, qui rappelle, avec plus de goût, ceux du seizième siècle. — A la même congrégation appartient le P. Senault (1599-1662), plus lettré et plus élégant, et qui eut de grands succès mondains. D'une manière générale, l'Oratoire, fondé en 1612 par le cardinal de Bérulle, contribua, par son enseignement et par la distinction de ses membres, à réformer la prédication. Quand Bossuet prononça, en 1662, l'oraison funèbre du P. Bourgoing, supérieur général de cet ordre, il rendit un éloquent hommage au prédicateur, et il semblait, en le louant, se définir lui-même.

Les jésuites, de leur côté, eurent, dès le début du dixseptième siècle, des prédicateurs très éminents, entre autres le P. Claude de Lingendes (1591-1660), dont nous possédons des sermons rédigés en latin, mais qui furent prononcés en français. Sa morale était des plus austères, et Bourdaloue l'a souvent imité.

Enfin, Port-Royal contribuait aussi à instruire les prédicateurs, et à les ramener aux vrais principes de l'éloquence

(1) Morceaux choisis, 2" cycle, pp. 397 à 404.

LITTÉRATURE FRA^'ÇAISE

sacrée; nous avons déjà cite, à ce point de vue. Saint-Cyran

et SiNGLIN.

Bossuet (1627 1704).

Vie. — Jacques-Bénigne Bossuet appartenait h une vieille

famille < parlementaire » de Bourgogne , Son père, Bénigne Bossuet était avocat ai^ Parlement de Dijon, et de vint conseiller au Parlemenl de Metz. Jacques - Bénigne naquit à Dijon, le 27 septembre HM>1, le septième de dix enfants, e1 fut de bonne heure destiné à l'Kglise. Il commença ses études au collège des jésuites de sa ville natale, et les continua, à partir de 1642, à Paris, au collège de Navarre(l). Est-il vrai que, pendant ses années d'études théologiques, il ait fréquenté l'Hôtel de Rambouillet, et qu'il y ait, un soir, improvisé un sermon ? Et faut-il tenir pour authentique le mot de Voiture : « Je n'ai jamais entendu prêcher ni si tôt,

PoRïKAiT DE Bossuet, ^AèQUK ue (jo:»iuom (1669). D'après Testampe de Robert de Nanteuil (162.'î-1078).

(1) Le ptHncipal de Navarre était Nicolas Cornet, celui qui découvrit et formula les cin(| propositions de Jansénius. Bossuet a prononcé son oraison funèbre, en 166S.

BOSSUBT ET LE8 PftBMGATEURS 'à9^

ni si tard »? — Toiijoups est-il qiie le jeune Bossiiet avait (U\]k wne rèpiitatian. Soii ardeur au Hpavail 1-ai valait, de ta l)art de ses eondiseiples, }e surnom de Bos suetus aratro (t) ; et le prince de Condé acceptait, en 1648, ia dédicace d^ sa première thèse, sa tentative.

Bossuet fut ordonné sous-diacre à Laagres, et diacre à Metz, où sa famiUe l'avait fait po^urvoîr, dès 1640, d'un canonicat. En 1650", il soutint la thèse dite sorèanique; en 1652, il était docteur en théologie. Ordonné prêtre la même année, Bossuet vînt résider à Metz, avec le titre d'archidiacre de Sarrebourg. De lë^S* à 1659, sauf une coupte appairiti^f» à Paris (1657, Panégy^rique 4e saint Paul), il prêchera et remplira tous ses devoirs de prêtre à Metz. Dès cette époque, il faut se représenter un Bossuet plein d'ardeur apostolique, et sans aueïine ambiti#ïi littéraire. Nous le voyons déjà controversiste, apèta-e, directeur de conscience, travailleur acharné et prenant, sur son sommeil pour lire et relire la Bib-le et les Pères. — Dans la capitale de la Lorraine, les protestants et les israéMtes étaient nombreux. Bossuet écrit une Réfutation du catéchisme de Ferri, ministre calviniste (1655), et il opère des conversions parmi les Juifs, Il a déjà de grands^ succès comme prédicateur; c'est Fépoque de ses Pemégyn-iques et de ses premières Oraisons funèbres.

En 1659, il vient s'établir à Paris, sans abandoniïep son canonicat de Metz ni son titre d'archidiacre (en 1664, il sera nommé doyen du chapitre de Metz). Il prêche deux panégyriques {sai7it J&seph et sainte Thérèse) devant ta reine-mère ; et, en 1660, il commence la série des Carêmes et des Avents que nous énumérons plus loin.

De 1659 à 1669, Bossuet se multiplie : sermons, panégy^ riques, oraisons funèbres, apostolat et conversion d'illustres protestants (M^J<^ de Bouillon, Turenne, de Lorges, etc.), controverses et conférences avee le ministre Ferri ; et toujours un travail incessant, comme en témoigne la documentation précise de tous ses ouvrages. Ilî n'a d^ailleurs rien pul^é, depuis 1655.

(1) Dos suetus aratro signifie littéralement ; « le bœuf habitué à la charrue », c'est-à-dire le bœui laborieux et vigooreux.

400 J.ITJÉRATURE FRAiNÇAlSE

En UWJ, Bossiiet est nomme évèque de Condom, et, l'année suivante, précepteur du Dauphin. En 1671, il est élu membre de l'Académie française, se démet de son évêché de Condom et reçoit en compensation deux prieurés, dans les diocèses de Bayeux et de Beauvais. Absorbé par l'instruction du Dauphin, pour lequel il s'impose un travail aussi écrasant qu'inutile, il ne prêche que rarement entre 1669 et U'kSO; il prononce, en 1669, l'oraison funèbre &' Henriette de France^ et, en 1670, celle à! Henriette d'Angleterre. Mais la controverse n'est pas abandonnée : en 1678, il a devant M"*' de Duras, protestante, des conférences avec le ministre Claude, et M"« de Duras se convertit au catholicisme. La même année, il fait condamner V Histoire critique du Vieux Testament, de Richard Simon.

Le préceptorat une fois terminé, Bossuet est nommé premier aumônier de la Dauphine et évêque de Meaux (1681). Alors, on peut dire que sa vie devient plus active que jamais. D'une part, il s'occupe de mettre au point et de publier plusieurs ouvrages entrepris pour le Dauphin ; d'autre part, il administre son diocèse, où il réside, avec autant de ponctualité que de zèle apostolique; enfin, et surtout, il devient le jaloux défenseur de l'orthodoxie catholique et gallicane contre tous ceux qui, du dehors comme au dedans, tentent d'altérer la tradition. Il prononce, en 1681, le sermon d'ouverture de l'Assemblée du clergé de France, sur l'Unité de V Eglise; et c'est le seul de ses sermons qu'il ait fait imprimer, le considérant comme un manifeste. Il rédige, en 1682, la Déclaration du clergé de France en quatre articles, sur les 'libertés de l'Église gallicane. Il publie son Histoire des variations des Églises protestantes (1688) et ses six Avertissements aux protestants (1689-1691); il négocie avec Van Muelen et Leibnitz pour arriver à la réunion des Églises protestantes ; il lance contre le P. Caffaro les Maximes sur la comédie (1694). Et cependant, de 1680 à 1687, il prononce cinq oraisons funèbres. Mais voici l'affaire du Quiétisme, qui commence en 1694 et ne s*achèvera qu'en 1699. A cette occasion,, c'est une incroyable abontJance de mémoires, de relations, de réponses^ qui toutes supposent une étude approfondie des textes. Ajoutez un grand nombre de lettres,

à toutes sortes do personnes de tous états, et particulièrement d'admirables lotir es de direction.

Bossuet trouvait encore le temps de paraître à Versailles, à Chantilly, d'inspecter les couvents de son diocèse et d'y prêcher des retraites.

Il est mort le 12 avril 1704, « les armes à la main », selon l'expression de Saint-Simon.

Son caractère. — Quelques passages toujours cités des Oraisons funèbres, sublimes et pompeux, — un portrait théâtral peint par Rigaud, — les souvenirs de la violente querelle du Quiétisme où l'on se plaît à considérer Fénelon comme une victime, — ont contribué à fausser l'opinion publique sur le vrai caractère de Bossuet. Son trait dominant était la bonté. Les contemporains ont insisté sur sa douceur et sur son art de plaire à tous. Il n'a montré de véhémence et d'opiniâtreté que lorsqu'il s'est constitué le défenseur de la tradition et de la foi contre des novateurs qu'il jugeait dangereux. Encore n'était-ce pas sans avoir épuisé les moyens de conciliation; nous le voyons, depuis Metz jusqu'à Meaux, en pourparlers et en discussions courtoises avec d'illustres protestants ; et contre Fénelon il n'emploie d'abord que des conférences. — Un autre trait de son caractère, c'est la conscience qu'il apporte à tout ce qu'il fait. Doué d'une rare puissance de travail, il prépare, il approfondit, il se documente. Jamais cet orateur merveilleux ne se paye de mots. — Il est franc envers tous, même envers le Roi. Qu'on replace à leur date les compliments qu'il adresse à Louis XIV; ce sont dei leçons. Qu'on lise surtout ses lettres au Roi, en 1675 (1). — Il est spontané et vigoureux ; il est, comme écrivain et comme moraliste, essentiellement sain et droit, à égale distance de tout excès. Ses lettres de direction sont d'une sûreté toujours actuelle. — Enfin, celle de ses qualités qui résume et qui explique toutes les autres, c'est le bo7i sens. Chez une nature froide ou bornée, le bon sens est synonyme de médiocrité ; chez un homme doué de la plus puissante imagination, d'une sensibilité exquise, d'une grande force de raisonnement, le bon se7is, c'est l'équilibre et l'humanité

(1) Morceaux choisis, 2» cycle, p. 417.

40^ UTTÉRATURB FRANÇAIBE

Bossuet sermonnaire. - La camère dii Bossuet prédicateur se divise en plusieurs périodes :

l" .1 Atetz (1652'-1658). On pieut citer pondant cette période : le s&rmt3n sur la Loi de IHeu (1653 ou 1656), le panégyrique de saint Bernard (1655) (1), le premier sermoo sur la Providence (1656), l» panégyrique de smnte Thérèse ^1657), celui de sai7ît Paul (1657 k Paris, Hôpital général) (3). Les discouFs de la jeunesse de Bossuet sont remarquables par l'ardeur et la véhémence, par la hardiesse toiïte biblique d'une langue encore mêlée, très pittoresque, très hardie. Les nmitrea de Bossuet sont alors Tertullien et saint Augustin.

2« .1 Paris (1658-1670). C'est l'époque des Carémea et des AvenLs : — Carême de 1660, aux Minimes de k\ place Royale (aujourd'hui place des Vosges, alors le centre du Paris élégant); ce fut un Petit Carême , e'est-à-dire où l/'on ne préclmit fjw< le dhmœrn-hii (le Grand Canrémc étant celui où l'on prêclie, en outre, le mercredi et le vendredi) (3). On doit y signaler les sermons : sur les Démons, sur VHomtewr du mondr (4), sur les Vaines Excuses des pécheurs, sur la Passion (5). Dès ce moment, l'influence de saint Jean Chrysostome vient tempérer celte de Tertullien et de saint Augustin. — Carême de 1^1, au-x Carmélites du faubourg Saint- Jacques (Val-de- Gràce) : sermons sur la Parole de FHeu, sur la Haine de la vérité, sur len Souffrances, sur la Passion. C'est là que Bossuet, au témoignage de l'abbé L'edieu, son secrétaire, aurait eu pour auditeurs les « Messieurs de Port- Royal (6) ». — Carêrae d^ 1662, au Louvre : sermons ^nv ta, Prédication évmi>gélique, sur V Impénitence ^nakÇl), sur la Providence (2«),

(1) Morceaux choisis, !«'• cycle, p. 173.

(2) Mwcemix choisis, 2« cycle, p. 397.

(3) Qn voitcpielle est la naïveté d« ceux qwi eut cvw. qsue le célèbre Petit Carême de MassjlloH était ainsi appelé parce q u' il était prêché devant Louis \V enfant.

{li) MovceaUx choisis, 1*' cycle, p< 175^ (5> Morcectuoc choisis, 2" cycle, p, ^a..

(6) Quelques expressions analogues, daiîs les Se7'mons de Bossuet et dans les Pensées de Pascal, ont fait croire à certains critiques que Pascal avait imité Bossuet, ou réciproque.ment. La question- est puérile, et M. Gandar iBos>suet orateur) l'a résolue d'un mot : l'un et l'autre ont puisé dans l'Écriture sainte et dans les Pères, voilà tout.

(7) Morceaftx choisis, 2« cycle, p. ^07.

sur l'Ambition (1), sur la Mort, sur les Devoirs des rois, sur la Passion. — Carême de 1665, à Saint-Thomas du Louvre (ce n'est plus un carême à la Cour, mais devant la Cour). — Avent du Louvre, 1665. — Carême de Saint-Germain-en-Laye, 1666 : à signaler les sermons sur la Divinité de la religion, sur VHonyieur, sur V Amour des plaisirs, sur la Justice, sur V Ambition (2<=). — Avent de Saint-Thomas du Louvre, 1668.

— Avent de Saint-Germain-en-Laye, 1669 : sermons sur /e.s- Conditions nécessaires pour être heureux, sur V Endurcissement .

— Cette période est celle de la pleine maturité de Bossuet. .> Pendant son préceptorat, Bossuet renonce à la prédication. Cependant, il faut signaler, en 1675, le sermon pour la profession de M^^^ de la Vallière.

4® Nommé évêque de Meaux, Bossuet recommence à prêcher : soit dans des occasions solennelles (sermon sur V Unité de V Église, 1681), soit dans sa cathédrale de Meaux {Pour le jour de Pâques y 1685) (2), et dans les églises et couvents de son diocèse (sur le Silence, aux Ursulines). C'est la période de l'éloquence familière, de l'homélie plutôt que du sermon (3).

Histoire des Sermons de Bossuet. Les manuscrits. Les éditions.

— Bossuet n'a pas publié lui-même ses sermons. Un seul fut imprimé, à titre dé manifeste officiel, le sermon sur V Unité de r Église (1681); un autre, sur la Profession de J/"« de la Vallière, le fut à son insu. Rien ne prouve mieux le dédain

de Bossuet pour la gloire littéraire, que l'état dans lequel il laissait les manuscrits de ses sermons, surtout quand on songe que tout autre que lui aurait profité de sa résidence à Meaux pour revoir, achever, et faire imprimer les discours qui l'avaient rendu célèbre à Metz et à Paris. Chez beaucoup d'excellents prêtres, mais d'un esprit moins droit, il se glisse, après une brillante carrière oratoire, un dangereux sophisme ; combien se sont persuadés qu'en publiant leurs sermons, ils édifieraient les lecteurs et obtiendraient des conversions ! Le

(1) Morceaux choiSiSf l" cycle, p. 177.

(2) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 409.

(3) Dans cette nomenclature, nous citons des sermons que les élèves peuvent trouver dans les recueils classiques de MM. Gandar, Gazier, Rébelliau, Jacquinel et Calvet.

bon sens, qui est un des éléments du génie de Bossuet, le préserve de raisonner ainsi. Il sait que dans le sermon, plus encore que dans tout autre genre oratoire, la première qualité est la convenunce^ l'appropriation directe des arguments à l'auditoire. 11 le sent si bien que, s'il rédige son sermon, ce n'est jamais pour l'apprendre par cœur et le réciter, mais seulement pour s'assurer de son plan général, de ses citations, de ses exemples, — et qu'il se réserve d'en modifier le détail, aussitôt qu'il parlera du haut de la chaire, mesurant aux résistances ou aux sympathies de son auditoire l'importance ou la faiblesse des arguments. Et lorsqu'il prononce de nouveau un sermon déjà prêché, il n'a aucun respect littéraire pour ces feuillets rapidement écrits; il les reprend comme une matière dont l'ensemble peut encore lui servir; mais il les modifie, les raccourcit, ou les développe; il biffe d'une plume impitoyable des images magnifiques et des couplets trop bien venus; et surtout il accommode le raisonnement et les preuves, le sentiment et le pathétique, à son auditoire du moment. 11 est aisé de faire cette étude sur les sermons ainsi repris à différentes dates : ainsi la Providence de 1656 et celle de 1662, et surtout le sermon sur V Ambition^ prêché trois fois : aux Carnaélites en 1661, au Louvre en 1662, à Saint-Germain en 1666 "(1).

Aussi Bossuet laissait-il, à sa mort, des portefeuilles pleins de sermons manuscrits, disposés dans l'ordre liturgique, dont l'état attestait qu'il les avait beaucoup maniés et retouchés, mais dont aucun n'était prêt pour l'impression. Ces portefeuilles passèrent aux mains du fils de son frère Antoine, l'abbé Bossuet, qui devint évêque de Troyes. Celui-ci crut pouvoir en user comme avait fait son oncle ; il s'en servait pour prêclier ; il permettait aux prêtres de son diocèse de les copier et même de les emporter chez eux. Les héritiers de l'évêque de Troyes, M. et M'"^ de Chazot, de Metz, ne mirent pas moins de complaisance à communiquer les manuscrits de Bossuet. — Cependant les Bénédictins des Blancs-Manteaux, à Paris, préparaient une édition des Œuvres complètes

(1) Cf. abbé Lebarq, Bossuet, Sermons sur l'Ambition, édition critique, Paris, 1890. — C.-M. DES Graisges, Sermon sur l'Ambition, étude critique, Paris, 1890.

lie Bossuet (commencée par l'abDé Lequeux), et dom Déforis tit appel à tous ceux qui détenaient des manuscrits. Il obtint de M™" de Chazot tout ce qui restait des sermons, et l'édition de 1772- 1778 donne quatre volumes composés de fragments ainsi retrouvés et plus ou moins bien reconstitués. Depuis l'édition des Bénédictins^ on a trouvé encore quelques sermons, mais en petit nombre, et nous n'en possédons que deux cents environ.

Dom Déforis avait eu le mérite, très grand à cette époque, de publier tout Bossuet. Quelques fautes, quelques erreurs que l'on puisse signaler dans son édition, il a, en dépit du goût de son temps, résisté à ceux qui voulaient « faire unchoix et corriger ». Mais il avait mal daté les sermons : il n'avait pas débrouillé les amalgames formés après coup par Bossuet; il avait souvent mal lu le texte, maladroitement choisi les variantes... Bref, après dom Déforis, il a fallu les travaux de l'abbé Vaillant (1851), de Floquet (1855 et 1864), de Lâchât (édition de 1862-1865), de Gandar, de M. Gazier et de l'abbé Lebarq, pour établir un texte définitif et un classement rationnel des sermons de Bossuet (1).

Aussitôt que l'édition de 1772-1778 eut paru, les jugements de la critique et du clergé prouvèrent à quel point le vrai génie est mal compris, aux époques de décadence littéraire et morale. L'abbé Maury, sans doute, manifesta un certain enthousiasme, et d'Alembert (1779) appelait les sermons des esquisses de maître. Mais La Harpe déclarait Bossuet médiocre dans le sermon; FéletZ'le jugeait trop familier, pénible, obscur, diffus, bas et trivial... Bientôt une réaction se fit : Sainte Marc Girardin, Patin, Nisard, et les critiques que nous avons précédemment nommés, rendirent aux Sermons leur place dans l'œuvre de Bossuet, la première.

Comment Bossuet comprend l'éloquence delà chaire (2). — Déjà,

(1) Cf. l'abbé Lebarq, la Prédication de Bossuet, 1888 ; et Œuvres oratoires de Bossuet, Paris, 1890-1896, 6 vol.

(2) Les sources de cette élude sont : le Panégyrique de saiyit Paul, l'Oraison funèbre du P. Bourgoing, les sermons sur la Prédication et sur la Parole de Dieu, et un opuscule publjé par Floquet en 1855, sous ce titre : Sur le style et la lecture des écrivains et des Pères de l'Eglise pour former uu <rrateur (écrit en 1669 pour le jeune cardinal de Bouillon). {Morceaux choisis.

406 UTTÉRATURE FRANÇAISE

par 1^ façon dont il rédigeait et remaniait ses sermons, on a pu voir que Bossuet n'avait rien d'un littérateur de profession, et qu'il était uniquement préoccupé de convaincre et de toucher. Mais il a eu l'occasion de dire explicitement commeni il entendait l'éloquence chrétienne.

Bossuet veut d'abord que le prédicateur connaisse TÉcriture Sainte. Lui-même il lisait et relisait la Bible, et il s'en était si bien pénétré qu'on ne sent plus aucune soudure entre la citation biblique et le commentaire (cf., à ce sujet, V Honneur (h monde^ VAmbiliofiy V Honneur^ VImpènitence finale, etc.). Pour les Pères de l'Église, il conseille la lecture simultanée (k saint Augustin et de saint Jean Chrysostome, qui se complètent et se corrigent l'un l'autre; TertulUen (pour lequel, jeune prêtre à Metz, il éprouva un véritable enthousiasme), saint Cyprien, Clément d'Alexandrie, saint Grégoire (k Nazianze. Parmi les auteurs profanes grecs : Homère, Platon, Socrate, Démosthène (mais Bossuet avoue qu'il les a peu lus) ; en latin : Cicéron, Tite-Live, Salluste, Térence, Virgile,- en français : Balzac, les écrits des Messieurs de Port-Royal, Corneille. — A l'époque où Bossuet envoie cette liste au cardinal de Bouillon, il n'a pas encore fait l'éducation du Dauphin ; il reprendra, et à fond, l'étude des auteurs profanes. — « Mais ce qui est le plus nécessaire pour former le style, c'est de bien comprendre la chose, de pénétrer le fond et la fin de tout, et d'en savoir beaucoup... »

Dans le Panégyrique de saint Paul et dans la Parole dt Dieu, Bossuet s'élève avec une admirable véhémence évangélique contre les prétentions littéraires de l'orateur chrétien et contre la coupable curiosité des auditeurs. — Saint Paul, dit-il, < rejette tous les artifices de la rhétorique... Il a des moyens pour persuader que la Grèce n'enseigne pas et que Rome n'a pas appris... une vertu plus qu'humaine qui persuade contre les règles, qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte ses coups droit au cœur... Ne regardons pas les prédications comme un divertissement de l'esprit; n'exigeons pas des prédicateurs les ornements de la rhétorique, Ihaîs la doc-

2* cycle, p. ^401). Il faut y ajouter bien des 'passages d'autres serinons, oraisons funèbres, Uitii.'s, etc. — Cf. J. Calvet, Bossuet (Raiier), p. 259. ,

B0S8UET BT LES PRÉMCATEURS 407

trine 4e8 Écritures... Du lïioins sachoais distingue?- I.'msaùoniirment de la nourriture solide (Ij... ». — Bossuet compart; ( l^arole de Dieu) l'autel et la chaire. Il juge le prêtre et l'auditeup également coupables de sacrilège s'ils laissent tomber soit le corps, soit la parole de Jésus-Christ. « Les prédicateurs ne Baontent pas dans les chaires pour y faire de vains discours qu'il faille entendre pjour se divertir. [Us y montent] d)ans le même esprit qu'à l'autel, pour célébrer un mystère... La conscience veut la véfité, et comme c'est à la consci<3nce que parlent les prédicateurs, ils doivent rechercher non des brillants qui égaient, ni une harmonie qui délecte, ni des mouvements qui chatouillent, mais des éclairs- qui percent, ^Xi tonnerre qui émeuve, un foudre qui brise les cœur». » Q«jellj& doit donc être la part de l'éloquence? « La sagesse ijytapche devant comme ia maîtresse, l'éloquence s'avance après. coiame la suivante... Elle doit suivre sans être appelée. . . Elie doit venir d'elle-même, attirée par la grandeur des choses eitpour servir d'interprète à la sagesse qui parle... Le prédicateur prendra tout dans les Écritures, ncm seulement pour justifier, mais pour embellir son discours. » — De leur côté, l^s auditeurs doivent « savoir écouter au dedans... On parle dans la chaire, la prédication se fait dans le coeur... lis pèsent les paroles, comparent les prédicateurs, comme si la chaire était ttn théâtre où il fallût disputer le prix du bien dire!... » Cette fière et apostolique théorie de la prédication explique pourquoi Bossfoet n'eut pas, au dix-septième siècle, malgré la supériorité de son génie, u^ succès égal à celui de BourdaJoue et de Massillon. Certes, il parle toujours une admirable langue, aussi correcte que forte; mais il ne craint pas, quancjle sujet l'exige, de descendre à la familiarité, etdesurprendreîses auditeurs par la brusquerie et par l'emportement de soa langage. Dans V Oraison funèbre d'Afme de Gonzague, après avoir raconté les songes de la princesse, et cité ses lettres, ii- dit i « Je me plais à répéter ces paroles, malgré les oreilles délicates; elles efÊacent les disGoilr& les plus relevés, et je voudrais ne plus parler que ce langage! >. Et encore : « Mon discours dont vous vous croyez les juges vous jugera au dernier jour

(4) Moroeaux choisis, 2" cycle, p. 397 (passage commenté)»

408 LITTÉRATCRE FRANÇAISE

et si VOUS n'en sortez plus chrétiens, vous en sortirez plus coupables. »

Le lyrisme de Bossuet. — Mais ce qui explique encore uno certaine résistance de la part du dix-septième siècle, c'est que Bossuet est beaucoup moins impersonnel et abstrait qu'un Bourdaloue ou un Massillon. Seul avec Pascal, il est en son siècle un lyrique. — L'abbé Maury avait déjà signalé le lyrisme -de Bossuet; Villemain l'a défini et précisé dans l'introduction de la Poésie de IHndare; de nos jours. Brunetièro y est revenu avec éclat.

Qu'est-ce que le lyrisme, dégagé «les génies tix(;s dans lesquels on l'a le plus souvent enfermé? C'est « l'expression passionnée et imagée de sentiments individuels sur des thèmes communs ». Ainsi défini, il peut se glisser dans tous les genres, et en devenir l'âme. — Au dix-septième siècle, où chacun « aime la raison », où sous l'influence du cartésianisme on veut « mener ses pensées par ordre * (au point que Boileau croit que le beau désordre de l'ode est un effet de Vart\ tous les t genres déterminés > échappent au lyrisme. Un seul genre, si toutefois c'en est un, est soustrait, par sa liberté, et à cause de la part très large qu'il laisse à l'individualité, à cette règle commune : c'est le sermon. L'éloquence, d'ailleurs, a toujours eu des affinités avec le lyri^ne, surtout quand, au lieu de s'exercer sur des questions de droit ou de personnes, elle traite les grands lieux communh dont vit l'humanité, et quand, pour ies renouveler, l'orateur cherche ;i frapper l'imagination et la sensibilité de ses auditeurs.

Que l'on songe, d'autre part, à toutes les sources du lyrisme de Bossuet : -- En lui-même, une vive et puissante imagination, une ardeur d'apôtre, une autorité fondée sur la tradition et qui lui donne le ton des prophètes, une connaissance profonde, par la direction et la confession, du drame intime qui se joue dans le cœur de l'homme; sa méthode de travail, enfin, qui consiste à méditer longuement, puis à écrire très vite sous l'inspiration qui l'oppresse. — En dehors de lui, pour ainsi dire, la nécessité de rajeunir les idées générales qui sont le fond du sermon; l'étude constante de la Bible, source intarissable du plus beau des lyrismes, de celui qui de

Dieu jusqu'à l'homme « remplit tout l'entre-deux »; la lecture des Pères, comme Tertullien, saint Augustin, saint Jean Chrysostome, premiers et ardents défenseurs d'une foi jeune et sensible.

Maintenant, que l'on considère les sermons, on y trouvera du lyrisme à classer sous les points suivants : — a) Mouvement général du discours : Bossuet obéit à une émotion intérieure, qui rythme et qui entraîne son raisonnement. Ce n'est pas un froid logicien, c'est un logicien passionné ,' comme Pascal {la Mort, V Impénitence finale, l'Enfant prodigue, les diiférentes Passions). — 6) Le ton est personnel et souvent impérieux, comme celui d'un visionnaire qui, recevant son inspiration d'en haut, la subissant en quelque «orte, à son tour la projette sur son auditoire [l'Ambition, la Mort, l'Honneur, saint Bernard). — c) Il s'élève fréquemment à la méditation à la fois psychologique et mystique, et alors il ressemble tout à fait à nos lyriques modernes : Lamartine, Vigny, Sully Prudhomme. Il va jusqu'à l'extase, et se perd en douleur ou en adoration {saint Bernard, sainte Thérèse, l'Honneur, la Mort, la Passion de 1660). — d)}\ donne à ses développements une forme rythmique, avec des refrains saisissants : voir en particulier V Impénitence finale : « La fin est venue, la fin est venue... etc », la Passion de 1660 : « Tradebat autem... », le Sermon pour le Jour de Pâques de 1685 ; « Marche ! marche ! »

Mais ce lyrisme n'exclut chez Bossuet ni la pleine possession de la pensée, ni la suite du raisonnement. On sent chez lui la raison souveraine qui règle cette ardeur lyrique ; et c'est ce fréinissement. d'une sensibilité puissante, disciplinée par le génie, qui rend la lecture des sermons, aussi vivante que celle des Pensées de Pascal.

Les Oraisons funèbres. — Le mot oraison s'employait encore au dix-septième siècle dans le sens de discours; on disait les -oraisons de Cicéron. Il ne faut donc voir aucun sens religieux dans cette expression, aujourd'hui archaïque.

Les oraisons funèbres de Bossuet sont : — 1656, à Metz, Yolande de Monterby, abbesse de Sainte-Marie de Metz ; — 1658, à Metz, Henri de Gornay ; — 1662, le P. Bourgoing, supérieur général de l'Oratoire; — 1663, Nicolas Cornet, principal du

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collège de Navarre; — 1667, ^rmc<<'i47drwAe (discours perdu); — 166§, Henriette de France, reine d'Angleterre; — 167<4, Henriette dWngleteiTey duchesse d'Orléans; — 1683, Mm- if Thérèse, reine de France; — 1685, Anne de Gonzag'ue, princesse palatine; — 1686, MicfiBl Le TelUer, chancelier ûe France; — 1686, if"» iiu Blé d'Uxellea, abbesse de Faremoutiers (discours perdu); — 1687, ie Prmce de tonde. --Sur ces douze oraisons funèbres, six ont été imprimées du vivant de Bossuet, et par ordrr du Roi.

Analyse des principales oraisons funèbres. — I. Henriette de France, reine d'Angleterre (15 novembro 1069, « on piésoncr (1^ Monsieur, fivreda Roi, et do Madame, en l'église des reli^ioiiscs {^e Saintè-Mariè de Chaillot où repose le cœur de Sa Majesté •.)•

Tml*' :Et nw/ir, r^gen, inielUgite; ï^dimini, yfm judicûtù ferraw (Psaume x<). •< Maintenant, rois apprenez; i«struisez-vous, juges de la terre. » . . , ,

Exorde ;Dieu, souverain maître desrois> sait leui- donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Exemple d^Hehrietle, dont la seule vie rassemble toutes tes extrémités des choses humaines. « , , i . , ,

Division : Henriette a sti mer tkréliennement de \& bonne et do I i

mauvaise fortune. ,

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